Kuchinate tisse des liens entre demandeuses d’asile africaines à Tel Aviv
Rechercher

Kuchinate tisse des liens entre demandeuses d’asile africaines à Tel Aviv

L'association accueille aussi des groupes israéliens pour amener le public à comprendre les grandes difficultés de leur situation et encourager l'émancipation des femmes

  • Samha,  une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Samha, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
  • Lina,  une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Lina, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
  • Hewan, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Hewan, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
  • Ejigayehu, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Ejigayehu, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
  • Eden, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Eden, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
  • Abrehet, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation  Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
    Abrehet, une demandeuse d'asile qui travaille avec l'organisation Kucinate - Collectif des réfugiées africaines à Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

L’odeur du café fraîchement torréfié s’échappe d’une fenêtre, quelque part au milieu des entrepôts industriels du sud de Tel Aviv. A l’extérieur, des camions de livraison arpentent bruyamment les rues et les prostituées se prélassent aux portes dès la tombée du crépuscule.

Mais à l’intérieur de l’atelier vivement éclairé de Kuchinate – un groupe constitué pour favoriser l’émancipation des femmes en direction des demandeuses d’asile africaines – c’est un monde complètement différent.

Des femmes expliquent les complexités d’une cérémonie traditionnelle érythréenne en l’honneur du café servi à un groupe d’étudiants israéliens en visite, qui dégustent un pot de pop-corn tout juste préparé dans une atmosphère baignée de senteurs d’encens.

« Pour la première fois, les Israéliens constatent que ces femmes ne sont plus invisibles. Ils peuvent se lier à elles sur un pied d’égalité », commente Diddy Mymin Kahn, psychologue et artiste, qui a fondé l’organisation Kuchinate il y a sept ans aux côtés de soeur Azezet Kidane, une nonne érythréenne qui vit à Jérusalem.

Lorsque les Israéliens viennent en visite, ils voient les demandeuses d’asile sous un jour différent. « Elles ne font pas le travail traditionnel des demandeurs d’asile, du nettoyage ou des choses comme ça », explique Kahn. « Ce qui augmente l’empathie et réduit le fossé entre les demandeurs d’asile en général et le reste de la société ».

Ejigayehu fabrique un panier à l’atelier Kuchinate de Tel Aviv, le 20 décembre 2017 (Crédit :Miriam Alster/Flash90)

Un mercredi, il n’y a pas longtemps, les membres de Kuchinate – un mot qui signifie « crochet » en Tigrinya, la langue de l’Erythrée – ont préparé un déjeuner pour un groupe d’étudiants israéliens et internationaux.

Les femmes ont posé sur la table colorée du injera, ce plat succulent [pain citronné avec de la viande et des légumes – piquant ou non ] qu’on déguste en Ethiopie et en Erythrée, et des bols de sauce cuisinées à partir de pois chiches et de lentilles. Les étudiants israéliens ont gloussé, tentant de deviner comment manger avec leurs mains même si les femmes avaient, avec grâce, posé quelques fourchettes à l’intention des moins courageux.

En plus de son activité habituelle – le crochetage de paniers en tissu dans le cadre d’un projet d’émancipation économique – Kuchinate accueille dorénavant des groupes pour des ateliers de travail ou des repas dans son espace de Tel Aviv sur Levinsky quelques jours par semaine, ce qui « aide à casser les barrières », estime Kahn.

« Les gens sont vraiment surpris, dit-elle. « Ils viennent rencontrer une autre culture. Ils n’avaient jamais pensé à ces femmes avant. Elles étaient invisibles à leurs yeux et ils voient maintenant ces femmes, étonnantes, résilientes, qui racontent des cérémonies sur le café, qui font du pop-corn, et ils voient tous ces ouvrages magnifiques ».

Eden, avec le chapeau marron, est l’une des cheffes de la communauté responsable de la formation des nouveaux membres dans le travail au crochet. Elle est photographiée ici à l’atelier de l’organisation Kuchinate, dans le sud de Tel Aviv, le 14 février 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Miriam Alster, 36 ans, photographe de presse israélo-suédoise pour l’agence israélienne Flash90, photographie depuis quelques mois les femmes de Kuchinate au milieu de tensions croissantes dues au plan d’expulsion des demandeurs d’asile par l’état hébreu.

Elle a capturé au sein de l’association des moments de joie et de camaraderie.

Kahn et Kidane ont fondé Kuchinate en 2011, une initiative visant à assurer un petit revenu à des demandeurs d’asile gravement traumatisés et dans l’incapacité de travailler. L’organisation ouvre notamment ses portes à des rescapées des camps de torture du Sinaï.

Approximativement 7 000 demandeurs d’asile en Israël ont subi de graves abus dans le Sinaï, selon Kidane, qui avait pour la toute première fois révélé l’existence de ces camps de torture alors qu’elle travaillait comme infirmière pour l’association Médecins pour les droits de l’Homme.

Auparavant, les demandeurs d’asile qui fuyaient vers Israël en empruntant le Sinaï étaient les proies du trafic d’êtres humains. Et, au cours de l’année 2010, le prix moyen du trafic vers Israël a culminé, passant de 1 500 dollars à 5 000 dollars avant d’atteindre la somme, parfois, de 10 000 dollars.

Alors que les Printemps arabes faisaient rage en Afrique du nord, les militaires égyptiens ont perdu le contrôle du Sinaï, qui est devenu une zone de non-droit. Les pays ont fermé leurs frontières devant une situation politique qui ne cessait de se détériorer, laissant les réfugiés avec moins d’itinéraires à emprunter et les trafiquants avec davantage d’opportunités d’extorquer leur argent à leurs victimes.

Les trafiquants bédouins ont réalisé qu’en enlevant et en torturant les réfugiés qui traversaient le désert du Sinaï, ils pouvaient forcer les familles à payer des rançons. Les camps de torture étaient tellement proches de la frontière avec Israël que les trafiquants donnaient à leurs victimes des téléphones mobiles agrémentés de cartes SIM israéliennes.

Ils forçaient alors les victimes à téléphoner aux membres de leurs familles qui se trouvaient déjà en Israël, ou qui étaient encore en Eryhtrée. Les trafiquants torturaient les victimes alors qu’elles étaient au téléphone, suppliant les familles d’envoyer de l’argent, hurlant de douleur dans le combiné. Les trafiquants demandaient des sommes allant de 25 000 dollars à 30 000 dollars, réclamant parfois même 50 000 dollars.

Au mois de juin 2012, la secrétaire d’Etat américaine de l’époque, Hilary Clinton, avait offert à Kidane le prix du Rapport sur le trafic d’êtres humains pour avoir aidé à révéler l’existence de ces camps.

La soeur Azezet Kidane, co-directrice du collectif Kuchinate, danse avec des femmes lors de la fête de Noël à l’atelier de l’organisation Kuchinate, le 9 janvier 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

En 2014, Israël a terminé la construction d’une clôture électrique de 242 kilomètres le long de la frontière avec le Sinaï, ce qui a totalement stoppé l’immigration illégale, et le pays a également fait fermer les camps de la torture dans le Sinaï. Mais alors que les demandeurs d’asile se sont mis en quête d’autres itinéraires vers l’Europe à travers la Libye, les camps de la torture sont réapparus sur le territoire libyen.

Alors qu’aucun nouveau demandeur d’asile érythréen n’est entré en Israël depuis 2014, Kidane dit avoir toutefois espéré que le temps qui passe viendrait aider à cicatriser d’anciennes blessures. Mais elle a eu tort.

« Je pensais que ce serait pire au début mais après que tant d’années ont passé, le traumatisme est pire maintenant », dit Kidane. « Parce qu’avant, les demandeurs d’asile souffraient, mais ils partageaient leurs problèmes en nourrissant un espoir, une vision. Ils disaient : ‘On va s’installer, on va gérer, on va oublier’. Mais la politique du gouvernement israélien n’a fait qu’augmenter leurs angoisses face à la situation ».

Fevor, demandeur d’asile et membre de Kuchinate, fait un panier en crochet à l’atelier de l’organisation Kuchinate à Tel Aviv, le 3 janvier 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Les femmes qui font du crochet au sein de Kuchinate ne sont pas menacées par les expulsions, Netanyahu et le ministère de l’Intérieur ayant fait savoir que les femmes et les enfants ne seraient pas, à ce stade, expulsés d’Israël. Mais elles seront certainement affectées.

La majorité des femmes, au sein de l’organisation Kuchinate, sont des mères célibataires qui partagent leurs appartements avec de la famille éloignée ou des personnes qu’elles connaissaient en Erythrée. Kahn évoque une femme avec deux enfants, qui partage une pièce avec deux de ses cousins, qui ont tous les deux reçu des avis d’expulsion. « Elle va être à la rue », explique-t-elle. « Leurs environnements, leurs soutiens commencent à s’effondrer. Elles se sentent vraiment impuissantes ».

Kahn explique connaître quelques hommes qui se sont sentis tellement piégés et désespérés qu’ils ont accepté les 3 500 dollars remis par le gouvernement, laissant leur épouse et leurs enfants derrière eux, en Israël, pour voler de leurs propres ailes.

Kidane conseille également les femmes au cas par cas, effectuant ainsi du conseil informel de groupe lorsque les femmes fabriquent leurs paniers au crochet. Par ailleurs, les groupes de thérapie informelle sont essentiels au processus de guérison parce que de nombreuses femmes se sont senties mal à l’aise, au premier abord, avec l’idée d’un entretien individuel. « Nous parlons ensemble, nous buvons du café, nous évoquons nos problèmes », explique Kidane. « Elles réalisent qu’elles partagent toutes les mêmes inquiétudes ».

Les enfants des femmes qui travaillent au collectif Kuchinate lors de la fête de noël annuelle dans l’atelier du sud de Tel Aviv, le 9 janvier 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Avant, elles me racontaient les histoires du passé », ajoute Kidane. « Aujourd’hui, elles parlent des inquiétudes liées au quotidien. Elles veulent être réinstallées dans un pays-tiers parce qu’elles ne voient plus aucun avenir ici. Elles ne peuvent pas s’établir, elles ne peuvent pas progresser parce qu’elles ne savent pas ce qui arrivera demain ».

Les demandeurs d’asile ne considèrent pas que le Rwanda et l’Ouganda sont des options sûres pour une réinstallation dans des pays-tiers.

Les femmes de l’organisation Kuchinate sont « les plus vulnérables parmi les plus vulnérables », explique Kidane, parce qu’elles ne peuvent travailler pour des raisons variées. Certaines ont encore des problèmes de santé datant des camps de la torture dans le Sinaï, d’autres sont des mères célibataires dont les époux sont morts pendant le voyage ou qui se trouvent encore en Erythrée. Certaines ont des problèmes psychiatriques, souffrant notamment de dépression. Quelques-unes ont dû, pour cette raison, être prises en charge dans des unités spécialisées à l’hôpital.

Abretet, 28 ans, demandeuse d’asile originaire d’Erythrée, vient à l’organisation Kuchinate depuis huit mois maintenant. Son fils de cinq ans, Miracle, a été opéré du cerveau à trois occasions et Abreret s’est trouvée dans l’incapacité de conserver un emploi tout en assurant le suivi médical de son fils, au gré des rendez-vous. « Un jour, je venais et le lendemain, je ne pouvais pas venir. Je n’ai pas pu garder un travail », dit-elle. Chaque semaine, elle fabrique au crochet 2 à 4 paniers, ce qui lui rapporte quelques centaines de shekels – son seul et unique revenu.

Elle vient à Kuchinate deux jours par semaine – lorsqu’elle le peut – pour rencontrer les autres femmes et travailler avec elles. « On travaille ensemble ici, cet endroit nous appartient à toutes », explique-t-elle. « Aziza et Diddy nous parlent de nos problèmes, elles nous aident psychologiquement. Ici, on peut oublier ce qui ne va pas. Quand je suis ici, j’apprends quelque chose de nouveau et ça prend du temps. Mais je peux dire : ‘OK, je fais quelque chose.’ J’ai quelque chose à faire et de cette façon, je me sens moins mal ».

La docteure Diddy Mymin Kahn, co-fondatrice et directrice du collectif Kuchinate, regarde travailler collective, Selam, une membre de l’organisation, à l’atelier de Kuchinate à Tel Aviv, le 3 janvier 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Au début, quand j’interrogeais des demandeurs d’asile, ils me disaient : Grâce à Dieu, je suis vivant, je suis en terre sainte, tout ira bien, je vais travailler, je vais survivre, je vais guérir », explique Kidane. « Mais les choses ont dorénavant empiré ».

L’opportunité d’accueillir chez soi

Dans un contexte de douleur immense face à la réalité actuelle, Kuchinate offre un échappatoire bienvenu aux femmes. Alors que la lumière du soleil s’infiltre dans l’espace coloré, les femmes se transforment de victimes en femmes d’affaires avisées, s’affairant autour de la pièce pour s’assurer que leurs invités vivent une expérience agréable.

« Les femmes adorent quand les invités viennent », dit Kahn. « C’est leur espace et lorsque des gens y pénètrent, ce sont elles qui en assument la responsabilité ». Selon Kahn, c’est un sentiment émancipateur pour ces demandeuses d’asile lorsqu’elles sont ameneés à accueillir des Israéliens, contrairement à leur existence quotidienne où elles ont trop souvent le sentiment d’être des persona non grata en Israël.

Le programme d’accueil, qui comprend des repas traditionnels et des séminaires au sujet de la communauté des demandeurs d’asile au sein de l’Etat juif, a commencé il y a un an et demi. Les groupes doivent anticiper leur coordination, même si le public est invité sur internet à venir visiter Kuchinate ou à se rendre au sein de l’organisation en personne pour acheter des paniers et autres objets artisanaux.

Ashok montre son ouvrage au crochet à Abrehet, tandis que Lina fait la vaisselle après le déjeuner à l’atelier de Kuchinate de Tel Aviv, le 20 décembre 2017 (Crédit :Miriam Alster/Flash90)

Les femmes vendent également leurs ouvrages dans les centres commerciaux, dans des salons d’artisanat et dans des ventes à domicile. Alors que le groupe s’est élargi – il est passé de 30 femmes en 2014 à plus de 150 aujourd’hui – certaines des membres ont pris des rôles de leadership à des fonctions comme cheffe des ventes, du développement de produit, de contrôle de qualité, ou de responsable des événements.

Elles dirigent l’organisation comme un collectif. Elles votent en groupe pour déterminer le prix des panier, quels groupes accueillir, où vendre leurs ouvrages, et quels nouveaux produits commencer à fabriquer. Cette année, elles ont commencé à faire au crochet des paniers spéciaux carrés de matzah pour les vacances de Pâques.

L’année passée, le groupe a également établi une collaboration avec des artistes israéliens, notamment en travaillant avec Mia Schon, spécialisée dans la mosaïque, sur une mosaïque intitulée « Nous avons tous été des réfugiés » qui est placée sur le boulevard Rothschild de Tel Aviv. Elles ont également participé, entre autres activités, à l’élaboration d’une exposition de l’artiste Gil Yefman, « Corps du travail », qui sera présentée à New York.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...