« La capacité de l’Homme à l’inhumanité » : Discours du Prince Philip à Yad Vashem
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« La capacité de l’Homme à l’inhumanité » : Discours du Prince Philip à Yad Vashem

Dans un discours au musée de la Shoah israélien en hommage à sa mère, "Juste parmi les nations", le duc d'Edinburgh avait raconté ses souvenirs de l'antisémitisme en Allemagne

  • Le Prince Philip ravive la flamme éternelle dans la salle des souvenirs de Yad Vashem, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
    Le Prince Philip ravive la flamme éternelle dans la salle des souvenirs de Yad Vashem, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
  • Le Prince Philip, lors d'un discours prononcé à l'occasion d'une cérémonie en hommage à sa mère, la princesse Alice, au mémorial de Yad Vashem de Jérusalem, le 20 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
    Le Prince Philip, lors d'un discours prononcé à l'occasion d'une cérémonie en hommage à sa mère, la princesse Alice, au mémorial de Yad Vashem de Jérusalem, le 20 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
  • La princesse Sophie et le prince Philip dans la salle des souvenirs, à Yad Vashem, déposent une gerbe en l'honneur des victimes de la Shoah, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
    La princesse Sophie et le prince Philip dans la salle des souvenirs, à Yad Vashem, déposent une gerbe en l'honneur des victimes de la Shoah, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
  • Le directeur de Yad Vashem Avner Shalev présente au Prince Philip le certificat de "Juste parmi les nations" et la médaille au nom de la princesse Alice au cours d'une cérémonie à Jérusalem, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vahsme)
    Le directeur de Yad Vashem Avner Shalev présente au Prince Philip le certificat de "Juste parmi les nations" et la médaille au nom de la princesse Alice au cours d'une cérémonie à Jérusalem, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vahsme)
  • Le duc d'Edinburgh, la princesse Sophie et le président de Yad Vashem  Avner Shalev visitent le musée historique, le 30 octobre 1994. (Crédit :  Yad Vashem)
    Le duc d'Edinburgh, la princesse Sophie et le président de Yad Vashem Avner Shalev visitent le musée historique, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
  • Le duc d'Edinburgh, la princesse Sophie et le président de Yad Vashem  Avner Shalev visitent le musée historique, le 30 octobre 1994. (Crédit :  Yad Vashem)
    Le duc d'Edinburgh, la princesse Sophie et le président de Yad Vashem Avner Shalev visitent le musée historique, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
  • La cérémonie de Yad Vashem en l'honneur de la princesse Alice, avec le prince Philippe et la princesse George de Hanovre dans la salle des souvenirs, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)
    La cérémonie de Yad Vashem en l'honneur de la princesse Alice, avec le prince Philippe et la princesse George de Hanovre dans la salle des souvenirs, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)

En 1994, le prince Philip était devenu le premier membre de la famille royale à se rendre en Israël lorsqu’il était venu au musée de la Shoah de Yad Vashem pour prendre part à une cérémonie organisée en l’honneur de sa mère, la princesse Alice, reconnue comme « Juste parmi les Nations ». Elle avait sauvé trois membres de la famille Cohen en les cachant dans son palais d’Athènes pendant l’occupation nazie de la Grèce. Voici le discours intégral qui avait été prononcé par le prince lors de la cérémonie en date du 30 octobre 1994 :

Ma sœur et moi-même sommes profondément honorés d’avoir été invités pour cette cérémonie émouvante, dans ce qui est assurément le mémorial le plus poignant du monde entier.

Je dois vous le dire, nous ne méritons pas réellement de nous trouver ici, avec vous, dans la mesure où les événements qui nous permettent aujourd’hui d’être rassemblés se sont déroulés sans que nous le sachions et sans que nous y ayons nous-mêmes pris part. Nous savions, bien sûr, que notre mère avait vécu à Athènes, après l’invasion de la Grèce par l’armée allemande. Nous savions également qu’elle avait quitté son modeste appartement pour s’occuper d’une maison plus grande qui appartenait à son beau-frère, le Prince George.

Nous ignorions – une information dont, pour autant que je le sache, elle n’a jamais fait part à qui que ce soit – qu’elle avait offert un refuge à la famille Cohen à un moment où tous les Juifs d’Athènes couraient l’immense danger de se faire arrêter et d’être envoyés dans les camps de concentration.

Nous ignorions – et, pour autant que je le sache, elle n’en a jamais fait part à qui que ce soit – qu’elle avait offert un refuge à la famille Cohen… mais je la soupçonne de ne jamais avoir seulement pensé que ces agissements pouvaient être, d’une certaine manière, particuliers

Cette réticence peut sembler étrange rétrospectivement mais je soupçonne ma mère de ne jamais avoir pensé que ces agissements pouvaient être, d’une certaine manière, particuliers. Elle a dû avoir considéré que sa réaction à l’égard d’êtres humains en détresse était parfaitement naturelle. Vous devez également conserver à l’esprit qu’elle était parfaitement consciente, depuis de nombreuses années, des persécutions exercées par les nazis à l’encontre des Juifs.

Le prince Philip d’Angleterre escorte sa mère, la princesse Alice Andreas de Grèce, lors du mariage de la princesse Margarita de Baden et du Prince Tomislav de Yougoslavie après la cérémonie religieuse, à Salem, en Allemagne, le 5 juin 1957. (Crédit : AP Photo)

Lorsque j’avais 12 ans, dans les années 1930, j’ai moi-même pu directement observer la frénésie antisémite qui s’était saisie des membres du parti National socialiste à cette époque-là. Je venais tout juste de quitter une école privée d’Angleterre pour rejoindre un internat à Salem, dans le sud de l’Allemagne, qui appartenait à l’un de mes beaux-frères. Le fondateur de l’établissement, Kurt Hahn, avait d’ores et déjà fui l’Allemagne, soumis aux persécutions nazies – et ce fait était largement connu dans toute l’école.

Selon sa tradition, l’école nommait un élève plus âgé pour s’occuper des nouveaux-venus. Je n’en avais pas conscience à ce moment-là mais il s’était avéré que notre « aide », c’est le nom qui lui était donné – était d’origine juive. Une nuit, il avait été agressé dans son lit, attaché, ses agresseurs lui avaient ensuite rasé les cheveux. Vous pouvez imaginer ce que nous avions ressenti, nous, les jeunes élèves. Rien n’aurait pu nous indiquer de manière plus claire ce que signifiait le mot « persécution ».

La Shoah est aujourd’hui terminée, mais il y a trop d’exemples, dans le monde contemporain, de la capacité de l’Homme à l’inhumanité

Après l’incident, je me souviens que, jouant au cricket en Angleterre pour mon école, j’avais encore ma casquette de cricket avec moi. Je l’avais alors offerte à notre aide et j’avais eu le plaisir de le voir la porter.

C’est un incident qui peut paraître peu significatif et sans grande importance, mais il m’avait enseigné une leçon déterminante sur la capacité à l’inhumanité de l’être humain – et je n’ai jamais oublié cette leçon. Nous pouvons peu apprécier certains individus, nous pouvons être en désaccord avec leurs actes ou leurs opinions, mais cela ne doit jamais nous permettre de condamner la communauté entière à laquelle ils appartiennent uniquement en raison de la race ou de la religion de ses membres.

Le Prince Philip ravive la flamme éternelle dans la salle des souvenirs de Yad Vashem, le 30 octobre 1994. (Crédit : Yad Vashem)

Et c’est, me semble-t-il, le message essentiel transmis par ce mémorial. C’est un message que chacun d’entre nous qui avons vécu l’époque de la Shoah comprenons pleinement. Mais il est également évident que ce message devra être transmis aux générations présentes et futures, issues de toutes les races et de toutes les religions. La Shoah est aujourd’hui terminée, mais il y a trop d’exemples, dans le monde contemporain, de la capacité de l’Homme à l’inhumanité.

La Shoah a été l’événement le plus horrible de toute l’histoire juive, et elle restera dans la mémoire de toutes les générations futures. C’est donc un geste très généreux qui est fait ici également, en commémorant les nombreux millions de non-Juifs qui, comme ma mère, ont partagé votre douleur, vos souffrances, en faisant tout ce qu’ils ont pu, modestement, pour tenter d’apaiser l’horreur.

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