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La cruauté d’une agence d’adoption juive dans les années 1950 à New York

Dans un nouveau livre, Gabrielle Glaser révèle les pratiques non-éthiques de la prestigieuse Louise Wise Agency vis-à-vis des enfants, des mères et des parents adoptifs

  • Stephen Mark Erle (devenu David Rosenberg) à l'âge de six mois, en 1962. Sa mère de naissance avait dû renoncer à tous ses droits parentaux.   Cette photo a été prise durant la première des seulement deux rencontres entre Margaret, le père de l'enfant, George Katz, et le bébé alors que ce dernier se trouvait en famille d'accueil. (Autorisation : Margaret Erle Katz)
    Stephen Mark Erle (devenu David Rosenberg) à l'âge de six mois, en 1962. Sa mère de naissance avait dû renoncer à tous ses droits parentaux. Cette photo a été prise durant la première des seulement deux rencontres entre Margaret, le père de l'enfant, George Katz, et le bébé alors que ce dernier se trouvait en famille d'accueil. (Autorisation : Margaret Erle Katz)
  • George Katz et Margaret Erle, quand cette dernière était enceinte de six mois et sur le point d'être envoyée au foyer  Lakeview Home pour les mères célibataires juives, à  Staten Island, en 1961. (Autorisation : Margaret Erle Katz)
    George Katz et Margaret Erle, quand cette dernière était enceinte de six mois et sur le point d'être envoyée au foyer Lakeview Home pour les mères célibataires juives, à Staten Island, en 1961. (Autorisation : Margaret Erle Katz)
  • David Rosenberg retrouve sa mère biologique Margaret Erle Katz en 2014, peu de temps avant sa mort d'un cancer. (Autorisation : Margaret Erle Katz)
    David Rosenberg retrouve sa mère biologique Margaret Erle Katz en 2014, peu de temps avant sa mort d'un cancer. (Autorisation : Margaret Erle Katz)

En 2014, David Rosenberg a retrouvé sa mère biologique, Margaret Erle Katz, grâce à ce miracle moderne qu’est le test ADN.

Jusqu’alors, Margaret Erle Katz n’avait vu David Rosenberg – auquel elle avait donné le nom, à sa naissance, au mois de décembre 1961, de Stephen Mark Erle – qu’à deux reprises avant d’être poussée par les autorités de l’Etat à le proposer à l’adoption. Elle n’avait même pas eu l’autorisation de le voir dans la salle d’accouchement.

Ses parents – des réfugiés de guerre juifs allemands – avaient été scandalisés par la grossesse de leur fille, alors adolescente. Furieux, ils n’avaient pas hésité à la qualifier de hure (p…e en allemand). Ils l’avaient envoyée dans un foyer pour mères célibataires juives à Staten Island, à New York, où la jeune fille s’était confinée jusqu’à l’accouchement.

Katz et George, son petit ami, qui était lui aussi le fils de réfugiés juifs allemands, s’étaient mariés peu après, pensant de manière naïve qu’ils pourraient reprendre leur fils qui avait été confié à une famille d’accueil – et qu’ils pourraient même reprendre sa garde même s’il avait été adopté. Ils avaient finalement réalisé leur erreur aux conséquences tragiques, mais ils avaient néanmoins choisi de rester ensemble et d’avoir encore trois autres enfants.

‘American Baby: A Mother, A Child and the Shadow History of Adoption’ écrit par Gabrielle Glaser (Crédit : Viking)

Les retrouvailles entre la mère et son fils avaient été douces-amères. Elle avait échoué, pendant sa vie, à retrouver son fils et au moment où ce dernier avait enfin, de son côté, atteint cet objectif, il était en train de mourir d’un cancer de la thyroïde. Ils avaient pu passer trois semaines ensemble avant sa mort.

« Apprendre juste avant de mourir que sa mère l’adorait et qu’elle n’avait jamais voulu le placer à l’adoption lui a apporté une paix extraordinaire pour ses derniers jours », écrit la journaliste et auteure Gabrielle Glaser, qui a mis cette histoire déchirante au centre de son nouveau livre intitulé American Baby: A Mother, A Child, and the Shadow History of Adoption.

L’ouvrage est une mise en accusation accablante du système d’adoption fermé des enfants blancs qui a prévalu aux Etats-Unis des années 1950 jusqu’aux années 1970. 2,5 à trois millions de jeunes femmes avaient été humiliées pour avoir eu une vie sexuelle, puis obligées de renoncer à tous leurs droits parentaux.

Les parents adoptifs devaient obligatoirement passer des mois – ou des années – à subir des tests psychologiques et sociologiques pseudo-scientifiques avant de pouvoir réaliser leur rêve d’avoir un bébé. De plus, les mensonges sur les milieux éducatif, sanitaire ou socio-économique d’origine des enfants étaient nombreux. Les bébés restaient dans des familles d’accueil pendant des années, même si des études sur les dangers d’une telle pratique avaient été largement publiées dès l’année 1952.

Margaret Erle et George Katz lors de leur bal de promotion, au lycée (Autorisation : Margaret Erle Katz)

Ces modes de fonctionnement entraient dans le cadre d’une volonté de construire socialement des familles, à une période dominée par la conviction que l’acquis prenait le dessus sur l’inné.

Contrairement à aujourd’hui, où la majorité des adoptions sont ouvertes et où les parents biologiques conservent un certain degré de contact continu avec l’enfant laissé à l’adoption, l’adoption fermée impliquait l’effacement du passé de l’enfant. Les registres de naissance originaux étaient scellés et les nouveaux certificats de naissance étaient émis avec le nom des parents adoptifs.

Alors que ces registres de naissance sont encore inaccessibles dans la plus grande partie des Etats américains, il est extrêmement difficile – voire impossible – pour les personnes ayant appartenu à la génération de David Rosenberg d’accéder aux certificats de naissance originaux. Rendant les choses encore plus compliquées, les agences d’adoption sont avares des informations qu’elles pourraient divulguer. Au mieux, une personne adoptée peut accéder à un document écrit mais sur lequel ne figurent ni les noms des parents biologiques, ni aucune information qui permettrait de les identifier.

« Vous seriez étonné du nombre de dossiers d’adoption qui ont été ‘perdus’ ou ‘détruits dans des incendies ou des inondations’, » s’exclame Glaser, cynique.

En résultat, un grand nombre de personnes adoptées – comme David Rosenberg – se tournent vers des kits de test ADN en espérant trouver des indications qui permettront de retrouver une mère, un père ou des frères et sœurs.

Gabrielle Glaser (Crédit : Ellen Warner)

Dans un entretien accordé au Times of Israel depuis son domicile dans le New Jersey, Glaser déclare que le travail livré pour écrire American Baby a été difficile – sous des aspects plutôt inattendus.

« Je n’avais pas réalisé à quel point ce serait déchirant, je n’avais pas imaginé que je ressentirais moi-même l’émotion, le désespoir de la séparation entre ces mères biologiques si nombreuses et leurs bébés », dit-elle.

« J’ai écrit ce livre avec un sentiment de colère. La tromperie délibérée et la douleur étaient tellement immenses », ajoute-t-elle.

Glaser s’est particulièrement alarmée quand elle a compris que la Louise Wise Agency, une importante agence d’adoption juive située à New York City, a été responsable de cette douleur systématique – au niveau psychologique comme au niveau physique.

Une série d’abus

Les débordements de la Louise Wise Agency avaient été pour la toute première fois portés à l’attention du public avec le documentaire « Three Identical Strangers », réalisé en 2018, qui était consacré aux expérimentations indéfendables au niveau moral qui avaient été faites sur des jumeaux et sur des triplés. L’agence avait séparé des jumeaux, et n’avait jamais fait savoir aux parents adoptifs que leur enfant faisait partie d’une telle fratrie. Cela avait été fait de manière à ce que les scientifiques puissent observer les similarités et les différences chez ces frères et sœurs génétiquement identiques qui avaient été appelés à grandir dans des familles de niveau socio-économique différent.

Tandis que cette étude qui avait été financée par un privé reste scellée jusqu’en 2065, Glaser a pu facilement accéder à des études publiques menées par des chercheurs en lien avec la Louise Wise Agency (dont certains siégeaient de manière problématique au conseil d’administration). Parmi les expérimentations, des douleurs étaient volontairement infligées à des enfants quelques minutes après la sortie du ventre de leurs mères pour prédire soi-disant l’intelligence d’un enfant. Une autre consistait à lancer un élastique sur la plante des pieds d’un nouveau-né.

David Kellman, Eddy Galland et Bobby Shafran dans « Three Identical Strangers » de Tim Wardle, sélection officielle de la compétition dans la catégorie documentaire américain lors du festival du film de Sundance, en 2018. (Autorisation : Sundance Institute)

« J’ai retrouvé des photos de ce pistolet à élastique qui était utilisé par des médecins juifs, qui l’avaient créé, sur des bébés juifs. C’est tout simplement horrible. C’était seulement dix ans après l’adoption du Code Nuremberg », dit Glaser, faisant référence aux principes de recherche éthique et d’expérimentation humaine qui avaient été adoptés après la Shoah, exigeant le consentement des sujets étudiés.

David Rosenberg avait presque deux ans quand il avait été adopté par un couple de survivants roumains de la Shoah qui désespéraient d’avoir un enfant. Ephraim et Esther Rosenberg aimaient profondément leur fils, et ce dernier le leur rendait bien. De manière ironique, ils avaient vécu à seulement quelques blocs d’immeubles de la famille Katz, dans le Bronx, avant de déménager à Toronto, où David Rosenberg avait excellé dans les sports et dans les études juives. Il avait vécu au sein de l’Etat juif pendant quelques temps, servant au sein de l’armée israélienne et faisant des études à l’université Hébraïque de Jérusalem. Il s’était finalement installé à Portland, dans l’Oregon, et il était devenu chantre, comme son père Ephraim.

Il aurait assurément été profitable pour Rosenberg, qui avait connu une série de problèmes médicaux (Glaser l’avait rencontré alors qu’il écrivait au sujet de sa greffe du rein, une greffe qu’il avait subie en 2007) de connaître les antécédents médicaux de sa famille biologique. S’il avait su quelles avaient été les maladies qui avaient touché son père et ses grands-parents (il devait lui aussi en développer quelques-unes) , il aurait été en mesure d’opter pour un mode de vie différent, prophylactique, et de faire des choix médicaux plus tôt.

David Rosenberg retrouve sa mère biologique Margaret Erle Katz en 2014, peu de temps avant sa mort d’un cancer. (Autorisation : Margaret Erle Katz)

Katz avait tenté de transmettre des informations pertinentes. A chaque fois qu’un membre de la famille était tombé malade, elle avait appelé ou elle avait écrit à la Louise Wise Agency de manière à l’en informer et de façon à ce que ces renseignements puissent être inscrits dans le dossier de son fils et transmis à ce dernier. Elle s’était rendue là-bas en personne à une occasion, et il lui avait été demandé expressément de partir et que l’agence ferait appel à la police le cas échéant.

L’agence n’avait jamais fait part des informations qui lui avaient été données à Rosenberg.

Vagues de rage

Shira Dicker, une autre fillette qui avait été adoptée par le biais de la Louise Wise Agency, explique pour sa part au Times of Israel avoir été furieuse quand son « droit imprescriptible », dit-elle, lui a été refusé – à savoir l’identité de ses parents biologiques et leurs histoires. Tout ce qu’elle a pu trouver, ajoute-t-elle, a été un document écrit à la main qui lui avait appris que sa mère était une étudiante en biologie âgée de 21 ans et que son père était un étudiant en médecine de 23 ans. Apparemment, tous les deux avaient ensuite abandonné leurs études et leurs vies s’étaient écroulées après l’adoption.

Dicker, romancière, activiste et publicitaire âgée aujourd’hui de 60 ans, a découvert elle-même combien sa mère était tombée bas quand, au mois de décembre 1983, elle a tenté de la retrouver par le biais de l’ALMA, un registre de terrain formé en 1971 pour aider les personnes à retrouver leurs familles biologiques.

Shira Dicker (Autorisation)

« J’ai appris qu’elle avait soumis une demande à mon sujet à l’ALMA en 1978 et que mon nom de naissance était Lisa Robin Osterman, », explique Dicker.

« Elle avait donné une adresse, pas de numéro de téléphone. J’ai eu l’intuition qu’elle dépendait de l’aide sociale », continue-t-elle.

C’était le cas. Après que son mari, le journaliste Ari Goldman, a fait une recherche inversée pour retrouver le numéro de la femme, Dicker lui a téléphoné, organisant un rendez-vous pour le soir même.

Dicker raconte qu’elle et Goldman s’étaient rendus dans un secteur de Brooklyn, qui était alors dangereux, et qu’ils avaient été agressés à deux occasions (la première fois à l’arme à feu et immédiatement après par deux hommes qui portaient des couteaux) dans le hall de l’immeuble.

« La première fois, mon mari a donné son portefeuille. La deuxième, j’ai donné mon sac à main israélien – il n’y avait rien d’autre dedans que des tampons. Je ne ressentais aucune peur. J’étais tellement focalisée sur ma rencontre avec ma mère biologique que j’ai refusé d’aller immédiatement voir la police », dit Dicker.

Quand la femme a ouvert la porte de son appartement, les inquiétudes de Dicker se sont confirmées. Sa mère, négligée et marmonnant, était en maillot de bain au beau milieu de l’hiver. Des journaux jonchaient le sol et l’appartement sentait la litière sale. Et, le temps passant, Dicker devait découvrir des choses plus pénibles encore à son sujet.

Stephen Mark Erle (devenu David Rosenberg) à l’âge de trois mois, début 1962. Sa mère biologique Margaret Erle avait été obligée de renoncer à ses droits parentaux. Cette photo a été prise durant la première des seulement deux rencontres entre Margaret, le père de l’enfant, George Katz, et le bébé alors que ce dernier se trouvait en famille d’accueil. (Autorisation : Margaret Erle Katz)

Dicker, qui reste en contact irrégulier avec sa mère biologique, a appris qu’elle souffrait de schizophrénie paranoïde. Dicker a aussi rencontré son père biologique, apprenant que sa mère et sa grand-mère s’étaient suicidées. Un héritage génétique lourd et important pour la sexagénaire. Mais pourtant…

« Apprendre d’où je venais et ce qui avait entraîné chez moi un sentiment d’étrangeté, pendant mon enfance, ne m’a pas traumatisée. C’est comme si j’étais tombée dans une trappe – mais d’une manière positive. Cela m’a amené à m’interroger, à enquêter, à protester », dit-elle.

Il y a eu différentes victimes des machinations ourdies par la Louise Wise Agency. Des mensonges avaient été dits aux parents de Dicker et sa mère biologique avait été considérée comme un « dégât collatéral » – sans obtenir aucun soutien – une fois qu’elle avait fait ce que les travailleurs sociaux lui avaient dit de faire.

« J’ai été un simple produit volé et c’est un sentiment pourri », s’exclame Dicker.

Glaser avertit les femmes de l’époque contemporaine – marquée par l’accessibilité de la contraception, l’avortement légal, la possibilité de la monoparentalité et la présence des technologies de reproduction – que les leçons présentées dans « American Baby » sont toujours d’actualité, et pertinentes.

« Les jeunes qui utilisent des donneurs de sperme ou d’ovule et qui pensent qu’il est sage de le dissimuler à leurs enfants se trompent cruellement. De la même manière, les donneurs doivent accepter de permettre à leur progéniture de les retrouver », estime Glaser.

« Tout le monde bénéficie du droit civil et humain de connaître ses origines biologiques », ajoute-t-elle.

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