La procureure générale demande à la Cour suprême d’annuler la nomination de Gofman à la tête du Mossad
Selon Baharav-Miara, Gofman savait que la division de Tsahal qu'il commandait utilisait un blogueur pour une opération d'influence : il aurait menti lors de l'enquête de l'armée, ce qui avait donné lieu à l'arrestation et à la détention prolongée du blogueur
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Jeremy Sharon est le correspondant du Times of Israel chargé des affaires juridiques et des implantations.

La procureure générale Gali Baharav-Miara a demandé à la Cour suprême d’annuler la décision du gouvernement de nommer le général de division Roman Gofman à la tête du Mossad. Elle reproche en effet à la commission des nominations — qui a validé une seconde fois sa sélection en début de semaine — d’avoir délibérément ignoré des faits relatifs à un incident survenu en 2022, au cœur des recours déposés contre cette nomination.
Mardi dernier, la Commission consultative des nominations de haut niveau a en effet de nouveau validé la nomination de Gofman par trois voix contre une, après que la Cour suprême lui a ordonné d’entendre et examiner de nouvelles preuves et témoignages qu’elle n’avait pas obtenus lors de sa première approbation, en avril dernier.
Cependant, dans sa réponse à la décision de la commission envoyée à la Cour jeudi matin, Baharav-Miara a expliqué que les nouveaux éléments examinés démontraient que Gofman savait que la 210e division de Tsahal, qu’il avait sous son commandement en 2022, avait recours à un blogueur, Ori Elmakayes, dans le cadre d’une opération d’influence en ligne. Elle a ajouté que Gofman n’avait rien fait pour Elmakayes lorsque le blogueur a été arrêté à tort et inculpé d’espionnage en raison de ses activités pour la division de Gofman.
Selon la procureure générale, la commission a délibérément ignoré ces nouvelles preuves cruciales. Elle a estimé que dans cette affaire, « la cible a été dessinée autour de la flèche », accusant la majorité de la commission d’avoir pris fait et cause pour Gofman indépendamment des circonstances.
« L’avis de la majorité de la commission ignore une partie des témoignages et des documents de l’époque – qui sont pourtant essentiels à la compréhension de cette affaire – et il comporte des « inexactitudes », comme l’a souligné le président de la commission », a noté la procureure générale en évoquant le président retraité de la Cour suprême, Asher Grunis, qui a voté contre la validation immédiate de Gofman et en faveur d’un éclaircissement approfondi de l’affaire.
En 2022, la 210e division de Tsahal, alors sous le commandement de Gofman, avait autorisé Elmakayes à publier des informations de renseignement sur sa chaîne Telegram dans le cadre d’une opération d’influence en ligne visant des éléments ennemis en Syrie qui lisaient ses publications.
Elmakayes, qui avait 17 ans à l’époque des faits et qui était donc mineur, avait par la suite été arrêté et inculpé pour espionnage lorsque le Shin Bet avait découvert les informations qu’il diffusait – sans savoir, à ce moment-là, que le jeune homme travaillait en fait pour le compte de Tsahal.
Elmakayes avait été maintenu en détention pendant 44 jours, puis assigné à résidence pendant près d’un an et demi. Il n’avait été blanchi que 18 mois après son arrestation. Pendant toute cette période, Gofman n’avait informé ni le Shin Bet, ni l’armée, ni les services de la procureure qu’Elmakayes travaillait en fait pour le compte de l’armée israélienne.
Dans le compte rendu détaillé de l’affaire qui a été transmis à la Cour jeudi, la procureure générale a exposé les détails clés issus de l’enquête du service de la sécurité de l’information de Tsahal avant et après l’arrestation d’Elmakayes, le 24 mai 2022. Ce rapport s’appuie également sur le résumé d’une conversation téléphonique entre l’officier enquêteur (un général de brigade désigné par la lettre Gimmel) et Gofman, le 15 mai 2022, portant sur une déclaration écrite sous serment soumise par Gimmel – elle a été soumise à la commission, la semaine dernière – ainsi que sur les témoignages apportés devant la commission de Gimmel et de l’officier de la 210e division alors en charge d’Elmakayes (désigné par la lettre Tzadik).
D’après Baharav-Miara, les informations issues de ces documents et des témoignages des responsables établissent que Gofman savait que sa division avait effectivement eu recours à l’administrateur d’une chaîne Telegram israélienne pendant toute la durée de l’opération, et qu’il était très probable qu’il ait été au courant de l’arrestation d’Elmakayes.
Pourtant, selon elle, Gofman avait omis de signaler aux agences concernées qu’Elmakayes travaillait pour le compte de sa division. Ce silence avait directement conduit à son arrestation et à son inculpation, les autorités d’enquête ayant cru qu’Elmakayes avait publié ces informations de manière indépendante et illégale, et non en coordination avec l’unité de Gofman.
Le début de l’opération d’influence
La procureure générale a écrit dans son rapport que, selon le témoignage de Gofman devant la commission des nominations en décembre 2025 et mars 2026, celui-ci avait reconnu avoir ordonné à Tzadik, un peu avant le mois de janvier 2022, de contacter des blogueurs en vue d’une opération d’influence, faute d’avoir obtenu l’autorisation du renseignement militaire de Tsahal pour une telle mission.
Au départ, Tzadik se serait contenté de transmettre à Elmakayes des informations issues de sources ouvertes afin qu’il les publie sur sa chaîne Telegram, mais l’enquête de Tsahal a permis d’établir qu’il lui aurait également fait passer des informations classifiées.
Tzadik a déclaré à la commission des nominations, en mars dernier, qu’il tenait régulièrement Gofman informé de l’opération via Elmakayes et sa chaîne Telegram.
« Il [Gofman] ne connaissait pas tous les détails. S’il y avait quelque chose de spécifique qu’Elmakayes publiait sur sa chaîne Telegram et que c’était un élément que j’avais transmis… ce genre de choses, je l’envoyais à Roman [Gofman] », a dit Tzadik à la commission.
En avril 2022, Elmakayes avait publié sur sa chaîne des informations classifiées, semble-t-il transmises par Tzadik, ce qui avait attiré l’attention des services de sécurité et ce qui avait déclenché une enquête criminelle conjointe du Shin Bet, de la police militaire de Tsahal et de la police israélienne.
Elmakayes avait été arrêté le 24 mai 2022, soupçonné d’espionnage en raison de ses publications. Mais avant son arrestation, Gimmel s’était entretenu par téléphone avec Gofman au sujet de cette affaire. Cet appel avait eu lieu le 15 mai 2022.
Selon le résumé de la conversation rédigé par l’assistant de Gimmel immédiatement après l’appel, Gimmel avait demandé à Gofman « s’il avait connaissance d’un lien direct ou indirect avec une chaîne Telegram d’actualité et de sécurité », ce à quoi Gofman avait répondu par la négative.
Gofman avait également omis de dire à Gimmel qu’il avait autorisé Tzadik à travailler avec des blogueurs spécialisés, ou que Tzadik le tenait au courant de cette opération.
Elmakayes avait été arrêté neuf jours plus tard.
« Du point de vue normatif, même si Gofman ignorait l’identité du blogueur Elmakayes, et même s’il pensait qu’aucune information classifiée ne lui avait été transmise, il aurait dû indiquer lors de sa conversation avec le commandant opérationnel [Gimmel] qu’un tel contact existait, afin de lui permettre de poursuivre l’enquête sur la base d’informations complètes », a écrit Baharav-Miara dans son mémoire adressé à la Cour jeudi.
« Le fait de ne pas l’avoir fait constitue un manquement des plus graves à l’éthique professionnelle », a t-elle ajouté, affirmant que Gofman avait ainsi gravement porté atteinte aux droits d’Elmakayes en tant que suspect.
D’après l’enquête de Tsahal et le témoignage de Tzadik devant la commission, suite à l’arrestation d’Elmakayes, Tzadik avait dit à Gofman qu’il pensait que le blogueur avait été arrêté. Tzadik en était venu à cette conclusion car Elmakayes avait cessé de publier sur sa chaîne Telegram et qu’il ne répondait plus à ses messages : il avait par ailleurs vu des publications faisant état d’une arrestation qui correspondait au profil d’Elmakayes et à sa situation.
Finalement, Tzadik avait été interrogé par le service de la sécurité de l’information de Tsahal le 10 août 2022, et il avait indiqué lors de l’enquête que l’opération avait été approuvée par Gofman.
Immédiatement après l’interrogatoire de Tzadik, Gofman avait appelé le chef des enquêtes du service de la sécurité de l’information de Tsahal.
« Il a demandé à préciser qu’il avait bien autorisé Tzadik à contacter des blogueurs s’intéressant à la Syrie afin de collecter des informations et à des fins d’influence », lit-on dans le résumé de l’enquête de Tsahal, lequel précise que Gofman a déclaré que Tzadik était « un excellent officier dont le travail était formidable, et il a demandé à ce que cet officier ne soit pas pénalisé ».
Baharav-Miara a vivement reproché à Gofman d’être intervenu en faveur de Tzadik mais pas d’Elmakayes.
Elle a par ailleurs adresséde lourdes critiques à la majorité de la commission des nominations qui a ignoré ces faits et qui s’est focalisée sur la question de savoir si la 210e division avait ou non transmis des informations classifiées à Elmakayes. Selon la procureure générale, cette question était non avenue, s’agissant de la compétence de la commission, laquelle consistait à examiner si Gofman avait enfreint la déontologie.
« Ce n’est pas la question pertinente. Le manquement réside dans le fait de ne pas avoir révélé le lien que la division sous le commandement de Gofman entretenait avec un blogueur, sous sa direction et avec son approbation… C’est là le cœur du problème éthique », estime Baharav-Miara.
« Dans son avis majoritaire, la commission consultative a tendance à minimiser le rôle de Gofman et à le décharger de sa responsabilité dans la détention prolongée d’Elmakayes. À la lecture des procès-verbaux [des délibérations de la commission], il est difficile de ne pas penser que certains membres de la majorité étaient déterminés coûte que coûte à valider la nomination, et ont par conséquent ignoré les faits et informations qui n’allaient pas dans ce sens. »
Par conséquent, la recommandation de la majorité de la commission en faveur de la nomination de Gofman ne peut être maintenue, a conclu Baharav-Miara, affirmant que la Cour suprême devait donc annuler la décision du Conseil des ministres de le nommer à la tête du Mossad.
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