La technologie met à mal une hypothèse sur la première preuve du christianisme
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La technologie met à mal une hypothèse sur la première preuve du christianisme

L'étude démontre que le bloc de marbre portant l'Inscription de Nazareth, qui attesterait selon certains de la résurrection de Jésus, a été taillé en Grèce, et non en Terre sainte

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Gauche: 'Christus Pantocrator' à la Cathédrale de Cefalù, 1130. (Andreas Wahra/ CC-BY-SA/ via wikipedia) Droite: L'inscription de Nazareth, Bibliothèque nationale à Paris, France. (Journal of Archaeological Science)
Gauche: 'Christus Pantocrator' à la Cathédrale de Cefalù, 1130. (Andreas Wahra/ CC-BY-SA/ via wikipedia) Droite: L'inscription de Nazareth, Bibliothèque nationale à Paris, France. (Journal of Archaeological Science)

Après un siècle de débat, des scientifiques ont eu recours à une méthode technologique pointue d’analyse isotopique afin de déterminer l’origine du marbre utilisé pour une inscription que certains chercheurs estimaient être la plus ancienne preuve physique du christianisme.

L’Inscription de Nazareth est un décret impérial grec de 22 lignes contre la profanation de tombes. Certains universitaires affirmaient qu’il s’agissait de la plus ancienne preuve physique du christianisme. Elle a été découverte à Paris en 1925 sans origine, à côté d’une mystérieuse note dans le journal de son propriétaire décédé qui précisait « provenant de Nazareth ».

Aujourd’hui pourtant, la recherche pour déterminer les origines du bloc de marbre a pu bénéficier des nouvelles technologies de pointe. Une nouvelle étude minéralogique a permis d’examiner le marbre sur lequel l’inscription était gravée. Selon l’étude, la composition élémentaire du bloc de marbre n’indique pas un lien entre l’Inscription de Nazareth et la ville éponyme de la Terre sainte associée au Christ. Le bloc aurait plutôt été taillé sur l’île grecque de Kos.

Les auteurs de l’article « Établir la provenance de l’Inscription de Nazareth : utiliser les isotopes stables pour résoudre une polémique historique et retracer l’ancienne production de marbre » ont publié leur découverte dans le Journal of Archaeological Science, une revue mensuelle spécialisée. Selon eux, il s’agit de la première étude à avoir eu recours à une « analyse isotopique stable pour identifier la carrière de provenance d’une inscription importante dont l’origine était inconnue ».

L’étude a été menée par des chercheurs de l’université d’Oklahoma et de l’université d’Harvard aux États-Unis et de l’Université de Lorraine en France.

L’Inscription de Nazareth est un bloc de marbre de 60 centimètres de haut, 37,5 cm de large et 6 cm de profondeur sur lequel sont gravées 22 lignes d’un texte. Pour certains universitaires et des fidèles chrétiens, le texte annonce la résurrection de Jésus. Le décret a été traduit en grec du latin, mais sa signification est claire : un empereur romain anonyme menace de conséquences funestes en cas de profanation de dépouilles ou de tombes.

Dans la traduction fournie avec l’étude isotopique, l’empereur note « Décret de César. Il est de mon plaisir que les tombes et les tombeaux, que quiconque a préparé dans une cérémonie pieuse pour ses aïeuls, ses enfants, ou de membres de son foyer, restent à jamais en paix… Personne ne devrait jamais être autorisé à les déplacer. Si toutefois quelqu’un s’y avisait, c’est mon vœu qu’il subisse la peine capitale pour le crime de profanation de tombes ».

Michael Langlois, docteur en Sciences historiques et philologiques à la Sorbonne, est actuellement chercheur au Centre français de recherche à Jerusalem. (Veikko Somerpuro)

Selon l’historien et épigraphe français Michael Langlois, « l’inscription est tout particulièrement intéressante pour le christianisme parce qu’elle condamne la profanation des tombes et le déplacement des dépouilles ». Il cite l’Évangile selon Mathieu, le premier évangile du Nouveau Testament, dans lequel les prêtres du Temple juif suggèrent que le tombeau vide de Jésus (Chapitre 28, verset 13) est le résultat de l’intervention de ses disciples qui auraient enlevé son corps pendant la nuit.

L’idée d’un enlèvement du corps « est présentée comme une excuse expliquant sa disparition par ceux qui rejettent le récit de la résurrection. Donc si un dirigeant romain de l’époque de Jésus condamne une telle activité, c’est tentant de la rapprocher du récit biblique – et même d’aller jusqu’à suggérer que l’inscription a précisément été écrite à cause de la résurrection de Jésus ! », explique Michael Langlois au Times of Israël dans un e-mail.

Alors que la raison historique justifiant la publication d’un édit impérial autour de l’an 50 de l’ère chrétienne est intrigante, le mystère entourant la provenance du bloc de marbre l’est tout autant. On ne dispose d’aucun élément fiable permettant de retracer l’origine de la pierre avant qu’elle ne tombe entre les mains du vieux collectionneur Wilhelm Froehner autour de 1878. À sa mort en 1925, ce dernier a laissé environ 3 000 pièces sans catalogue précis. Au sujet de cette inscription, il a simplement écrit dans son journal, « envoyée depuis Nazareth en 1878 ».

L’inscription de Nazareth, Bibliothèque nationale à Paris, France. (Journal of Archaeological Science)

Selon la datation paléographique des chercheurs (datation sur la base de la forme d’un texte écrit), l’inscription a été écrite entre la fin du 1er siècle avant l’ère chrétienne et la première moitié du 1er siècle de l’ère chrétienne.

Michael Langlois, qui n’a pas participé à l’étude isotopique, est d’accord sur l’idée que l’inscription « ne correspond pas au tournant de l’ère chrétienne (premiers siècles avant et après le début de l’ère commune), mais nous ne pouvons pas exclure d’autres dates ». Il appelle à faire preuve d’une grande prudence, « à mesure que nous découvrons des inscriptions, nous nous rendons compte que certaines des formes considérées comme typiques d’une certaine période peuvent en réalité être retrouvées à d’autres époques ».

Pourtant, en supposant que l’Inscription de Nazareth ait été écrite vers le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne, cette estimation précéderait encore le premier récit sur la vie et la mort de Jésus Christ dans l’Ancien Testament, l’Évangile de Marc, de plusieurs décennies. Il pourrait donc bien s’agir de la première « preuve » physique de la résurrection de Jésus.

Bien sûr, cela exige que l’Inscription de Nazareth soit authentique.

« Les découvertes extraordinaires venant du marché éveillent toujours des soupçons. Il y a toujours la possibilité qu’elles puissent être des contrefaçons. L’Inscription de Nazareth n’échappe pas à la règle », souligne l’historien.

La provenance et les marchés d’antiquités du 19e siècle

L’inscription se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France. Pourtant, jusqu’à la mort du collectionneur Wilhelm Froehner en 1925, elle était inconnue.

Dans une description de l’Inscription de Nazareth pour le Los Angeles Review of Books en 2018, Kyle Harper, un historien de la Rome antique, écrit que Wilhelm Froehner a pendant un temps été chercheur au Louvre. Après avoir été évincé de son poste, il est devenu spécialiste d’authentification des antiquités pour la petite aristocratie fortunée. Au sujet de la grande collection personnelle de ce dernier, Kyle Harper écrit, « son silence est celui d’un dragon satisfait de pouvoir contempler un trésor, que le monde ignore ».

Depuis la découverte de l’Inscription en 1925, deux grandes théories circulent sur son origine. Pour certains chercheurs, l’inscription vient de Nazareth, la ville natale de Jésus. Elle reflétait les premières prises de conscience de l’essor du christianisme au sein des institutions officielles romaines. Pour d’autres chercheurs, la pierre n’a absolument rien à voir avec Nazareth.

C’est la conclusion de la nouvelle étude minéralogique, qui a démontré que le bloc de marbre a été taillé sur l’île grecque de Kos.

Selon l’article scientifique, le premier chercheur à avoir publié une étude sur l’inscription, Franz Cumont en 1930, a déclaré que « la loi aurait pu s’inscrire dans [le contexte] d’une restauration générale de l’ordre religieux, moral et social par le premier empereur, Auguste ».

Auguste. (CC-BY-SA Till Niermann, Wikimedia Commons)

Quant au contexte historique du décret en lui-même, les auteurs émettent une hypothèse. Dans les années 30 avant l’ère chrétienne, Kos était dirigée par un dictateur appelé Nikias. Il était assez connu pour avoir pu attirer l’attention de Caius Octavius (le futur Auguste) et de Marc Antoine. « Comme de nombreux dictateurs à l’est, Nikias était probablement un partisan de Marc Antoine et de Cléopâtre dans leur célèbre conflit contre Octavius. Peu après sa mort, pour des raisons qui restent encore obscures, le peuple de Kos a pénétré dans le tombeau de Nikias et a profané son corps… L’incident a fait un tel scandale qu’un poète grec de la même époque à peu près a évoqué la vie de Nikias comme l’exemple d’un revers de fortune », écrivent les auteurs.

« Le principe du rasoir d’Ockham voudrait que le Décret de César a été provoqué par un épisode de profanation sur la même île où le bloc de marbre a été taillé », pensent les chercheurs.

Et cela à nouveau, si l’inscription a bien été écrite au tournant de l’ère chrétienne.

« Quand un objet refait surface sur le marché des antiquités et que son contexte historique est perdu, il devient presque impossible de proposer une interprétation complète de la découverte », commente Michael Langlois. « Et, bien sûr, il y a aussi la question de l’authenticité : il y avait beaucoup de contrefaçons bibliques sur le marché des antiquités de la fin du 19e siècle. »

Les contrefaçons ne s’arrêtent pas bien sûr au 19e siècle. Le Musée de la Bible à Washington a récemment fait l’objet d’un scandale très médiatisé qui l’a contraint d’annoncer que sa collection de fragments inestimables de manuscrits de la mer Morte étaient des contrefaçons. Et ce n’est qu’un exemple récent parmi d’autres du manque de précaution des collectionneurs concernant des découvertes sensationnelles.

Un fragment des Rouleaux de la Mer Mort du livre de Michée, un élément de l’Initiative de projet de recherche du Musée de la Bible publié par Brill en 2016. (Image par Bruce et Kenneth Zuckerman et Marilyn J. Lundberg, West Semitic Research, autorisation Musée de la Bible)

L’empressement des collectionneurs d’antiquités à prouver que la Bible est historiquement exacte en fait des proies faciles des faussaires, souligne Michael Langlois. « Mais je ne vois pas bien quel type de découverte historique pourrait conduire quelqu’un à devenir croyant. La foi, par définition, existe quand nous avons atteint les frontières de la science. Je n’ai pas besoin d’avoir la foi en 2+2=4 », s’interroge-t-il.

« Quand nous célébrons la résurrection de Jésus-Christ, n’oublions pas que c’est une question de foi. C’est probablement le plus grand acte de foi pour les chrétiens du monde entier », souligne-t-il.

Le lien entre la Terre Sainte et Kos

Le collectionneur Wilhelm Froehner – ou son ami et client le compte Michał Tyszkiewicz qui lui a probablement offert l’inscription en 1878 lors de l’Exposition universelle de Paris – a-t-il été dupé par un marchand d’antiquités créatif ? Ou, comme il serait tentant de le penser, l’inscription aurait-elle pu quitter Kos pour rejoindre la Terre sainte ?

Selon l’étude isotopique, le roi Hérode, qui a régné vers 37 avant l’ère commune jusqu’à sa mort en l’an 4 avant l’ère commune, avait des liens avec Kos. L’historien juif Flavius Joseph note que les citoyens de Kos étaient au cœur des intrigues à la cour d’Hérode. Le roi lui-même y a financé une école, comme le révèle une inscription retrouvée sur l’île. De même, le successeur d’Hérode, Hérode Antipas, qui a régné en Galilée pendant l’existence de Jésus, jusqu’en 39 de l’ère chrétienne, est également « honoré dans des inscriptions contemporaines qui ont survécu sur l’île de Kos ».

Une pièce vieille de 2 000 ans datant du règne d’Agrippa Ier, retrouvée à Nahal Shilo en Cisjordanie en janvier 2019. (COGAT)

L’étude penche fortement en faveur de l’hypothèse selon laquelle l’Inscription de Nazareth a été taillée à Kos dans le contexte de la profanation du tombeau du tyran local Nikias. Elle ne peut pas fermement exclure la possibilité que l’inscription ait pu se retrouver à un moment donné à Nazareth, tout particulièrement si l’on prend en compte les liens diplomatiques de l’époque entre Kos et la cour d’Hérode.

« Cela laisse la porte ouverte à l’hypothèse intrigante que le bloc de marbre utilisé dans l’Inscription de Nazareth a pu voyager en Palestine en suivant les réseaux commerciaux qui reflétaient les liens politiques de l’époque entre Kos et la Galilée. De fait, on trouve des traces de ces liens dans les écrits historiques et des épigraphes », notent les auteurs.

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