Le dernier survivant de la communauté juive de Crète est ému de la voir renaître
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Le dernier survivant de la communauté juive de Crète est ému de la voir renaître

Son nom de famille chrétien a sauvé Kostas Papadopoulos des nazis; aujourd'hui, une synagogue interreligieuse est dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah sur l'île

Kostas Papadopoulos est l'un des rares survivants de l'attaque britannique sur le navire Tanais transportant les juifs de Crète en 1944. (Crédit : Roger Rapoport/JTA)
Kostas Papadopoulos est l'un des rares survivants de l'attaque britannique sur le navire Tanais transportant les juifs de Crète en 1944. (Crédit : Roger Rapoport/JTA)

HANIA, Crète (JTA) – Deux cents soixante-trois bougies ont été allumées lors d’un office commémoratif interreligieux à la synagogue historique Etz Hayyim de Hania. Les noms des juifs locaux qui ont péri pendant la Shoah ont été lus devant une délégation comprenant le Grand Rabbin Gabriel Negrin d’Athènes, des membres des clergés grecs orthodoxe et catholique, ainsi que des ambassadeurs d’Italie, d’Allemagne et d’Israël.

Une des personnes qui voulait assister à la cérémonie était pourtant absente. Son nom est Kostas Papadopoulos, et il est peut-être le dernier vestige qui subsiste d’une fière lignée juive vieille de 2 300 ans, et de la tragique décision militaire qui a pratiquement éliminé l’une des plus anciennes communautés juives d’Europe.

Son histoire remonte au 29 mai 1944, alors qu’il n’avait que deux ans. Ce jour-là, la police secrète allemande a arrêté 263 personnes sur la plus grande île de Grèce. Tous ont été arrêtés et emmenés à la prison d’Agia parce qu’ils étaient juifs.

Onze jours plus tard, ils ont été contraints, sous la menace d’armes à feu, à rentrer dans la cale d’un navire marchand grec, le Tanais, qui se dirigeait vers le Pirée.

« Une plus grande proportion de la communauté juive de Crète a été déportée par les nazis vers un camp de la mort que dans aucun autre pays d’Europe », a déclaré le rabbin Nicholas de Lange, professeur émérite d’études hébraïques et juives à l’université de Cambridge, qui assure ici les offices religieux pendant les grandes vacances.

Aucun des prisonniers n’atteindra le Pirée ni ne prendra un train à destination d’Auschwitz. Lorsque le navire quitte Héraklion dans le cadre d’un convoi « civil » annoncé, un capitaine de sous-marin britannique, certain que le Tanais est piloté par un équipage militaire allemand, le vise près de Santorin. Ignorant la présence d’hommes sous le pont, dont des prisonniers de guerre chrétiens grecs et italiens, il ordonne à son équipage de faire exploser le navire.

Un seul tir de deux torpilles tue tout le monde à bord. Les seuls rescapés sont une demi-douzaine de juifs crétois qui ont échappé aux Allemands en mai 1944 en se cachant chez des familles chrétiennes.

Papadopoulos est le dernier des rescapés encore en vie, selon les historiens juifs travaillant à Etz Hayyim.

Vue de la côte sud de la Crète en juin 1943. (Crédit : archives fédérales allemandes/Wikimedia Commons/via JTA)

Je l’ai récemment rencontré à Héraklion, la plus grande ville de Crète, après un court trajet en voiture depuis le bateau qui m’a amené sur l’île depuis le Pirée.

Mon voyage de nuit est passé par les mêmes eaux que le Tanais et ses centaines de victimes. Papadopoulos, marchand et expert en beaux-arts chrétiens, s’est entretenu avec nous à la Galerie Daedalou, son élégante boutique au cœur d’un quartier commerçant haut-de-gamme où les touristes aiment marchander.

Sa survie est due à la décision de sa mère juive Xanthippe d’épouser un chrétien pendant l’occupation allemande. Après la naissance de Papadopoulos en 1942, son père chrétien s’installe à Athènes, laissant son jeune fils avec sa mère et sa grand-mère. En 1944, lorsqu’il devient évident que la rafle nazie est imminente, les trois personnes se cachent chez une famille d’agriculteurs grecs près d’Héraklion.

« Ma mère savait que les nazis arrivaient », a raconté Papadopoulos. « Heureusement, mon nom de famille était grec, ce qui nous a aidés à échapper aux Allemands. Cela a également facilité le fait de trouver une famille prête à prendre le risque de nous cacher.

« Certains des Grecs qui ont héroïquement caché les juifs ont été exécutés en tant que collaborateurs, mais heureusement ce ne fut pas le sort de la famille qui nous protégeait. Ils nous ont même rendu des tableaux exceptionnels que nous leur avions confiés pour les cacher. »

Pour Papadopoulos, qui a grandi en Grèce et a appris son métier d’apprenti dans une maison de vente aux enchères en Europe et à New York, retourner en Crète dans les années 1970 n’a pas été une décision simple et rapide.

« Les gens qui font mon métier, la vente d’art religieux, vivent dans des endroits comme New York ou la Suisse », a-t-il expliqué. « Mais je voulais être proche de mes amis, les gens avec qui j’ai grandi. »

L’un des défis que pose l’exploitation d’une galerie de première classe dans un endroit comme Hania est l’afflux de chasseurs de bonnes affaires qui arrivent par avion et par bateau, dont beaucoup d’Allemands.

« Les clients ont l’habitude de voir des contrefaçons. Quand ils sont en présence d’œuvres d’art authentiques, certains jugent que les prix sont trop élevés », a-t-il ajouté.

Une vue du mémorial de la Shoah de Crète sur le port de Hania. (Crédit : synagogue Etz Hayyim/via JTA)

Avec sa réputation de spécialiste de l’art et des antiquités, Papadopoulos se montre peu patient à l’égard des clients qui essaient de marchander des icônes et des bijoux de valeur.

Il y a plusieurs années, lorsqu’un touriste chinois a fait une offre ridicule de 10 euros pour une icône de valeur bien plus élevée, Papadopoulos a tenu bon. Le client en colère l’a jeté à terre. Le marchand d’art ne se remet toujours pas de cette agression. Il dit qu’elle l’a choqué, limité sa mobilité et l’empêche de se rendre à Hania, à deux heures de route, notamment pour la commémoration.

Alors que la synagogue d’Héraklion a été détruite par les Allemands au début de la bataille de Crète en mai 1941, Papadopoulos s’est passionnément lié à Etz Hayyim à Hania.

Le temple historique a été pillé par les nazis et est tombé en ruines après la Shoah. Des années après que les tombes ont été pillées et que le site de la synagogue est devenu une décharge locale, un effort international a conduit à sa reconstruction sous la direction de feu Nikos Stavroulakis, ancien directeur du Musée juif d’Athènes en Grèce.

La reconstruction achevée en 1999, était en grande partie l’œuvre d’une équipe musulmane et chrétienne venue d’Albanie. La re-consécration a conduit à la création d’un havurah, une communauté interconfessionnelle comprenant des juifs, des chrétiens et des musulmans enthousiasmés par le travail et l’approche inclusive de Stavroulakis. Il définissait Etz Hayyim comme un « lieu de prière, de recueillement et de réconciliation », le rendant ouvert à tous, dans la tradition des synagogues hellénistiques.

Illustration : des gens portent une banderole alors qu’ils marchent vers l’ancienne gare de Thessalonique lors d’une commémoration marquant le départ du premier train de la ville du nord de la Grèce vers le camp de concentration d’Auschwitz en Pologne, le 18 mars 2018. (Crédit : Sakis Mitrolidis/AFP)

Cette communauté partage les valeurs communes d’Abraham malgré leurs différentes affiliations religieuses. Même deux incendies criminels en 2010 qui ont détruit de nombreux documents importants n’ont pas réussi à ralentir la renaissance de cette communauté interconfessionnelle soutenue par des dons du monde entier.

Anja Zuckmantel, l’administratrice de la synagogue au cœur de l’événement commémorant les 263 victimes du Tanais, est venue d’Allemagne il y a 10 ans.

« Notre congrégation grandit en partie parce que beaucoup de touristes juifs veulent venir voir ce que nous avons fait », a-t-elle expliqué. « Lors de nos offices d’été de kabbalat Shabbat, nous avons des offices avec jusqu’à 60 participants. Le nombre de juifs qui s’installent en Crète augmente lentement mais régulièrement car la Crète est un bel endroit où il fait bon vivre ».

Kostas Papadopoulos n’est peut-être pas arrivé à Hania pour la cérémonie commémorative annuelle du Tanais, mais il était là en pensée.

Des objets qui se trouvent sur une table dans sa galerie à Daedalou ne sont pas à vendre. On y trouve des judaica, dont une menorah, des pointeurs de lecture de la Torah, un samovar et d’autres objets de famille.

« Pour être heureux », confie-t-il, « il faut toujours que je les voie. »

(Roger Rapoport est le producteur des longs métrages « Waterwalk » et « Pilot Error » et du prochain « Coming Up For Air »).

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