Le seul témoignage écrit à Auschwitz est enfin traduit en français
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Le seul témoignage écrit à Auschwitz est enfin traduit en français

Caché dans une pile de vieux vêtements sous un baraquement, Eddy de Wind a écrit "Terminus Auschwitz" dans les jours qui ont suivi la libération du camp il y a 75 ans

  • Le couple de jeunes mariés Eddy et Friedel de Wind, assis, après leur cérémonie de mariage au camp de transit néerlandais de Westerbork, mars 1943 (Avec l'aimable autorisation de Melcher de Wind)
    Le couple de jeunes mariés Eddy et Friedel de Wind, assis, après leur cérémonie de mariage au camp de transit néerlandais de Westerbork, mars 1943 (Avec l'aimable autorisation de Melcher de Wind)
  • Manuscrit original de "Last Stop Auschwitz", écrit par Eddy de Wind à Auschwitz. (Avec l'aimable autorisation de Melcher de Wind)
    Manuscrit original de "Last Stop Auschwitz", écrit par Eddy de Wind à Auschwitz. (Avec l'aimable autorisation de Melcher de Wind)
  • Cette photographie prise le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne, montre une vue aérienne de l'entrée de la voie ferrée de l'ancien camp de la mort nazi allemand Auschwitz II - Birkenau avec sa tour de garde SS. (Pablo GONZALEZ / AFP)
    Cette photographie prise le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne, montre une vue aérienne de l'entrée de la voie ferrée de l'ancien camp de la mort nazi allemand Auschwitz II - Birkenau avec sa tour de garde SS. (Pablo GONZALEZ / AFP)
  • L'une des nombreuses images de "l'album d'Auschwitz" prises depuis le haut d'un wagon au mois de mai 1944. Plusieurs officiers SS et victimes juives qui venaient d'arriver ont été identifiées. (Crédit : Yad Vashem)
    L'une des nombreuses images de "l'album d'Auschwitz" prises depuis le haut d'un wagon au mois de mai 1944. Plusieurs officiers SS et victimes juives qui venaient d'arriver ont été identifiées. (Crédit : Yad Vashem)

Soixante-quinze ans après qu’Eddy de Wind a écrit un roman à Auschwitz-Birkenau, le livre du psychiatre, aujourd’hui disparu, a été traduit en français, entre autres dizaine de langues.

Terminus Auschwitz : Journal d’un survivant a été publié en français le 9 janvier. Le livre a été écrit dans les jours qui ont suivi la libération du camp nazi. Caché dans une pile de vieux vêtements derrière les baraquements, de Wind a utilisé un carnet déniché et des crayons pour documenter son vécu.

Ne sachant pas s’il tomberait entre les mains des Russes, des Allemands ou d’autres, de Wind, Juif d’origine néerlandaise a utilisé le pseudonyme de Hans van Dam. Le livre confronte les brutalités du camp à l’amour de de Wind pour Friedel, sa femme qui était emprisonnée à quelques mètres de lui, dans le tristement célèbre « Bloc 10 ».

Dans son livre, de Wind a écrit sur l’odeur de « la chair brûlée » qui émanait de la cheminée du four crématoire, et la façon dont cela a affecté son état d’esprit.

« Vous êtes fatigués et écœurés de vous-même, parce que vous êtes un être humain et parce que le SS est aussi un ‘être humain' », écrivait de Wind.

Si « Last Stop Auschwitz » a été initialement publié en néerlandais en 1946, il n’a pas particulièrement résonné hors des cercles des survivants. Depuis la mort de de Wind en 1987, les membres de sa famille ont tenté de faire publier le livre à plus grande échelle, en plusieurs langues.

« Vous êtes fatigués et écœurés de vous-même, parce que vous êtes un être humain et parce que le SS est aussi un ‘être humain' »

« Le livre est peut-être le seul témoignage des camps de la mort de la Shoah écrit ‘in situ’, en temps réel, et qui n’a pas été affecté par le déclin ou l’imprécision de la mémoire, ni influencé par les histoires ou les informations apprises dans un deuxième temps », a déclaré Dorian de Wind, dont l’arrière-grand-père était le frère de l’arrière grand-père d’Eddy de Wind.

Eddy de Wind, survivant de la Shoah et auteur. (Avec l’aimable autorisation de Melcher de Wind)

La famille de de Wind voit en la publication dans d’autres langues une façon d’honorer la promesse faite par de Wind en janvier 1945, lorsqu’il a croisé une jeune néerlandaise nommée Roosje, dans les champs enneigés près d’Auschwitz. Le camp venait d’être libéré et tout le monde était à la recherche de nourriture, de médicaments et de nouvelles de ses proches.

« Ils ne nous croiront jamais en Hollande quand nous reviendrons et nous leur raconterons tout ça », a dit Roosje, qui s’était échappée de la Marche de la Mort. Avant cela, elle avait vu sa mère mourir de faim et a dû l’enterrer.

« Nous ferons en sorte d’être crédibles, il y aura des informations officielles qui prouveront la véracité de nos histoires », a dit de Wind. « Et si quelqu’un ne nous croit pas, je leur demanderais : alors où sont ma mère, mon mère, mes frères, et des centaines de dizaines de milliers d’autres ? »

« Exister à travers lui »

Pendant la Shoah, Eddy de Wind a été témoin de moments-clés de la guerre des Allemands contre les Juifs.

Avant l’expulsion par les nazis des étudiants et des professeurs juifs des universités néerlandaises, de Wind a été le dernier médecin juif diplômé de l’université de Leyde. Peu de temps après, il a été emmené lors du célèbre pogrom du 23 février 1941, lorsque les Allemands ont arrêté 427 hommes juifs dans le vieux quartier juif d’Amsterdam.

Rassemblement par les Nazis de 427 hommes juifs à Amsterdam, le 23 février 1941. (Domaine public)

Après avoir été envoyés dans un camp près de Schoorl, les hommes ont été sévèrement battus et ont subi des examens médicaux, selon le fils de de Wind, Melcher de Wind.

« Mon père, étant médecin, a réussi à suggérer qu’il souffrait de la tuberculose et, avec 11 autres personnes, il a été renvoyé. Les hommes ont dû s’enfuir du camp en zigzaguant de peur d’être abattus dans le dos », a déclaré Melcher de Wind au Times of Israël.

Sur les 427 hommes juifs arrêtés ce jour de février à Amsterdam, seuls trois – dont Melcher de Wind – ont survécu à la Shoah.

Ayant déjà échappé une fois à la main du destin, de Wind a fait ce qu’aucun autre médecin juif néerlandais n’a fait à sa connaissance : il se rendit volontairement au camp de transit de Westerbork pour tenter d’empêcher la déportation de sa mère à Auschwitz. En échange de la libération de sa mère, de Wind promit aux autorités qu’il y exercerait la fonction de médecin.

Un wagon plombé de déportation symbolique dans l’ancien camp nazi de transit de Westerbork, aux Pays-Bas, janvier 2018. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Lorsque de Wind arriva à Westerbork, il apprit que sa mère avait déjà été envoyée à Auschwitz. Dévasté par cette nouvelle, il resta au camp de transit pour s’occuper des personnes destinées à la « réinstallation » dans la Pologne occupée, sinistrement chargé de déterminer si les détenus étaient trop malades pour le prochain transport.

‘Terminus Auschwitz’ d’après la traduction de Marie Hooghe chez Michel Lafon (Crédit : autorisation)

L’une des jeunes infirmières que de Wind a rencontrées dans la caserne médicale a attiré son attention. Quelques semaines après l’avoir rencontrée, de Wind demanda à Friedel Komornik d’être son épouse et elle accepta. Une photo de mariage prise en mars 1943 montre le couple assis, entouré d’amis, de collègues, et un bouquet devant eux.

Plus tard cette année-là, Eddy et Friedel de Wind furent déportés à Auschwitz. Contrairement à la plupart des Juifs envoyés dans le camp de la mort – appelé Birkenau, ou Auschwitz II – les de Wind ne furent pas « sélectionnés » pour être assassinés à leur arrivée. Au lieu de cela, ils furent emprisonnés à Auschwitz I, le camp principal, dans des baraquements adjacents.

Pendant que de Wind travaillait dans les baraquements médicaux, Friedel était emprisonnée dans le fameux « Bloc 10 ». A l’intérieur, les « médecins » SS ont mené des expériences horribles sur les femmes, soi-disant en accord avec les théories raciales nazies pour augmenter le pouvoir de reproduction des Allemands tout en stérilisant les races non aryennes.

Pendant ce temps, le couple a gardé contact en se passant des notes à travers une clôture de barbelés entre leurs baraquements. Les deux prisonniers ont eu des interactions avec le célèbre Josef Mengele, notamment lorsque ce dernier a demandé à Eddy de Wind quelles maladies infectieuses étaient présentes à Westerbork.

Pendant les derniers jours de l’existence d’Auschwitz, de Wind vit sa femme partir pour l’une des marches de la mort en direction de l’Allemagne. Il relata ensuite sur cette expérience à la troisième personne :

Ruines d’une installation de chambre à gaz et four crématoire à Auschwitz-Birkenau, connue sous le nom de Krematorium II, en novembre 2015. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

« …Il avait son image immobile devant ses yeux. Cette vision resterait toujours avec lui », écrivait de Wind. « Elle continuerait à exister en lui, elle n’aurait pas vécu pour rien et son âme vivrait à travers lui, bien que son corps repose là dans ces montagnes bleues et brumeuses. »

« L’envie des victimes »

Lorsque de Wind est revenu aux Pays-Bas en 1945, il a retrouvé Friedel. Malgré ses craintes, elle n’avait pas péri dans l’une des marches de la mort d’Auschwitz.

Publié en 1946, le livre de de Wind écrit dans le camp de la mort n’est pas devenu un best-seller. Selon son fils, il y avait plusieurs raisons à cela.

« Les Pays-Bas reconstruisaient leur pays détruit et il n’y avait pas beaucoup d’intérêt pour l’histoire des Juifs qui revenaient des camps », a déclaré Melcher de Wind au Times of Israël, comme dans beaucoup de pays. « Ils n’étaient de toute façon pas accueillis très chaleureusement. Des livres comme ‘Eindstation Auschwitz’ de mon père ont même été cyniquement appelés ‘littérature barbelée' ».

Manuscrit original de « Last Stop Auschwitz », écrit par Eddy de Wind à Auschwitz. (Avec l’aimable autorisation de Melcher de Wind)

Le mariage d’Eddy de Wind n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Pendant les années où Friedel et lui étaient ensemble, il a soigné de nombreux survivants des camps nazis. À partir de ce travail, de Wind a élaboré des théories pour expliquer le sort des survivants.

En 1949, de Wind a introduit le terme « syndrome des camps de concentration » dans un essai sur les « conséquences psychologiques de la persécution ». Connue sous le nom de « syndrome KZ » en allemand, cette affection implique des « séquelles pathologiques post-camp » propres aux anciens prisonniers des camps nazis.

Le médecin en est venu à croire qu’il n’y avait aucun moyen de protéger les enfants des survivants de ce que leurs parents ont enduré

Selon les spécialistes, ce syndrome bien documenté se caractérise par des épisodes dépressifs, des états d’anxiété, une déficience intellectuelle et d’autres symptômes. Plusieurs études ont examiné la nature « chronique et progressive » de la maladie, les symptômes augmentant en intensité avec le vieillissement des survivants.

Tout au long de sa vie, de Wind a cru à la « pure coïncidence » lorsqu’il s’agissait de sa survie, par opposition à l’intervention ou au destin divin. Il en vint également à croire qu’il n’y avait aucun moyen de protéger les enfants des survivants de ce que leurs parents enduraient, du moins pas complètement.

Eddy de Wind à 70 ans. (Avec l’aimable autorisation de Melcher de Wind)

Comme de Wind et d’autres cliniciens l’ont appris bien après la guerre, le syndrome des camps de concentration ne s’est pleinement manifesté qu’environ 30 ans après la libération. Les enfants des survivants ne pouvaient donc pas échapper aux conséquences de la Shoah, malgré les tentatives de nombreux parents de partager le moins possible sur le passé.

Non seulement Eddy de Wind a souffert de la « culpabilité du survivant », a déclaré son fils au Times of Israel, mais il a également été affligé de « l’envie des victimes », a déclaré Melcher de Wind.

« Pour mon père, la survie a dû être ressentie comme une punition du fait qu’il avait survécu et qu’il a dû passer par la douleur pour savoir si quelqu’un avait peut-être survécu, faire son deuil, retourner aux Pays-Bas et ne plus se sentir le bienvenu, essayer de reprendre sa vie en main et faire face à ses traumatismes », a déclaré M. de Wind.

Pendant les derniers jours de la vie d’Eddy de Wind, son fils a été témoin d’une partie des conséquences psychologiques de la Shoah sur son père. Sur son lit de mort à l’hôpital, de Wind s’est mis à pleurer après avoir appris qu’un patient de la chambre voisine était mort.

« Quand je lui ai demandé pourquoi il pleurait, il a répondu qu’il avait l’impression que parce que l’autre était mort, il avait le droit de vivre au moins un jour de plus », a déclaré Melcher de Wind. « C’était comme s’il avait survécu à une sélection dans le camp. Il avait été soigné par de nombreux médecins, mais quand il est mort, dans sa tête, il est retourné à Auschwitz ».

Eddy de Wind (trad. Marie Hooghe) — Terminus Auschwitz — Michel Lafon — 9782749942308 — 18,95 €

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