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Les derniers dossiers Epstein déchaînent (encore plus) le conspirationnisme antisémite en ligne

Ces dossiers ne font que « renforcer des choses que des gens diffusent déjà," affirme l'auteur spécialisé dans l'étude des théories du complot antisémites d'extrême droite, Mike Rothschild

Jeffrey Epstein, sur une photo non datée, publiée en décembre 2025. (Crédit : Ministère américain de la Justice via AP)
Jeffrey Epstein, sur une photo non datée, publiée en décembre 2025. (Crédit : Ministère américain de la Justice via AP)

JTA — Un compte bancaire qui porte le nom d’un dieu ancien d’Israël. Une « synagogue de Satan ». Des références aux « goyim » qui laissent entrevoir une cabale mondiale orchestrée par les Juifs. La prétendue visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu en Chine.

Ce sont là quelques-unes des dernières théories du complot antisémites issues des dossiers Jeffrey Epstein, dont les dernières publications occupent les commentateurs en ligne depuis plusieurs jours.

Depuis l’arrestation par les autorités fédérales du conseiller financier et délinquant sexuel condamné en juillet 2019 et son suicide un mois plus tard, les théories du complot antisémites le concernant ont pullulé, soulignant souvent son identité juive et ses liens avec des dirigeants juifs et israéliens.

Mais les derniers documents des dossiers Epstein publiés vendredi dernier par le Département de la Justice américain, avec ses plus de 3 millions de pages, ont largement amplifié le phénomène.

« Si vous pensez qu’Epstein n’était qu’un riche pédophile, vous passez à côté du plus important », lit-on sur le compte X de Clandestine, suivi par plus de 734 000 abonnés. « Epstein faisait partie de l’élite mondiale satanique qui tire les ficelles en coulisse. Epstein était un des marionnettistes de l’État profond. »

Auteur spécialisé dans l’étude des théories du complot antisémites d’extrême droite, Mike Rothschild explique que la grande quantité de documents disponibles en fait un terreau fertile pour les interprétations erronées.

« Quelle que soit votre théorie du complot, il y aura quelque chose pour vous dans les dossiers », précise Rothschild à la JTA. « L’un des problèmes est lié à la quantité d’informations et à l’absence de filtres. »

Les véritables révélations de ces documents consistent en des échanges intéressants pour le monde juif au sens large, et notamment le fait que des associations juives aient tenté d’obtenir des dons de la part d’Epstein même après sa condamnation ou qu’il ait eu des liens financiers avec plusieurs yeshivot orthodoxes, sans oublier des détails inédits sur sa relation avec l’ancien Premier ministre Ehud Barak.

Un courriel inclus dans la publication du Département de la Justice américaine des dossiers Jeffrey Epstein photographié le 30 janvier 2026 qui donne à voir une ordonnance de non-communication de 2009 à Palm Beach, en Floride. (Photo AP/Jon Elswick)

Dans des courriels, Epstein parle des Grandes Fêtes et utilise des expressions comme « goyim » de manière désobligeante.

« C’est comme ça que les Juifs gagnent de l’argent… et ont fait fortune ces dix dernières années « en vendant à découvert les contrats à terme, « en laissant les goyim s’occuper du monde réel », a écrit Epstein dans un courriel de 2009 adressé au psychologue cognitif et ex-responsable au sein de la Trump University, Roger Schank.

Dans un autre courriel daté d’août 2010 adressé à Peggy Siegal, communicante juive du milieu du divertissement, au sujet de la liste des invités à une fête, Epstein écrit : « Non, beaucoup de goyim – les dirigeants de JPMorgan sont de brillants WASPS. »

Les personnalités les plus en vue du monde conspirationniste se sont emparées de ces nouveaux documents pour dire qu’ils confirment, selon eux, ce qu’ils pensent depuis longtemps sur la façon dont les Juifs dirigent le monde.

« Vous vous rappelez, de la fin de l’an dernier, quand on m’a traitée d’antisémite parce que je disais que c’était la vision religieuse du monde de nombre de personnes au pouvoir ? », a écrit sur X Candace Owens, commentatrice de droite devenue conspirationniste, en réaction à la photo d’un e-mail dans lequel Epstein emploie ce mot. « Tapez ‘goy’ ou ‘goyim’ dans les dossiers Epstein et taguez un chrétien qui ferait bien de se réveiller et délaisser la cause sioniste. »

Dans un livestream d’une heure intitulé « BAAL SO HARD : The Epstein Files », Owens a qualifié les Juifs de « gitans païens » et relayé la conspiration néo-nazie selon laquelle l’organisation juive B’nai Brith est à l’origine du « meurtre rituel » de Mary Phagan, dont la mort avait entraîné le lynchage antisémite de Leo Frank, en 1915.

« Les dossiers Epstein nous donnent l’occasion d’en discuter, d’entendre la façon dont ils parlent de nous à huis clos, exactement comme Sigmund Freud l’a fait, c’est du racisme », a déclaré Owens lors du stream, qui avait atteint 2 millions de vues sur YouTube jeudi dernier. « Pour eux, c’est une philosophie religieuse, une perspective raciste selon laquelle nous sommes des goyim, c’est-à-dire du bétail, tout juste bon à être rassemblé et gouverné. »

Dimanche, Owens a écrit sur X : « Oui, nous sommes dirigés par des pédophiles satanistes qui travaillent pour Israël » avant d’ajouter « C’est la synagogue de Satan qui s’élève contre nous. »

Candace Owens, commentatrice politique conservatrice, s’exprimant sur scène lors de la « Convention du peuple » de Turning Point USA à Huntington Place, à Detroit, dans le Michigan, le 14 juin 2024. (Crédit : Jeff Kowalsky/AFP via Getty Images)

Les antisémites de premier plan ne sont pas les seuls à réagir ainsi, comme en témoignent les utilisateurs de base des réseaux sociaux qui tentent de montrer que ces nouveaux éléments permettent de condamner le pouvoir juif.

Sur X, le Nexus Project, groupe de veille contre l’antisémitisme, s’est insurgé de la prolifération des théories du complot antisémites sur Epstein : « Les dossiers Epstein sont réels. L’antisémitisme qu’ils alimentent est tout aussi réel. Mais pour l’heure, ce deuxième volet n’émeut personne ou presque. »

« Jeffrey Epstein était un monstre. Aucun doute à avoir sur la réalité de ses crimes. Ses victimes méritent qu’on leur fasse justice : le DOJ en fait une nouvelle fois des victimes », a écrit le Nexus Project. « Faire d’e-mails privés la preuve d’une conspiration juive est un acte de pur antisémitisme. Et cela se propage plus vite qu’on le pense. »

Selon Rothschild, ces dossiers ne font que « renforcer des choses que des gens diffusent déjà. »

« Si vous êtes prédisposé à croire la théorie de Candace Owens selon laquelle Israël est à l’origine de tout ce qui arrive de mauvais, vous allez en trouver des traces dans les dossiers Epstein, même s’il n’y a rien factuellement, parce qu’il y a tellement de mentions et d’intrigues qui tourbillonnent à ce sujet, parce que c’est une matière première idéale dont vous pouvez faire ce que vous voulez, » explique Rothschild.

De nouvelles théories du complot ont émergé après un échange de courriels dans lequel Epstein demande un transfert de fonds sur un compte bancaire que d’aucuns pensent porter de nom de « Baal », un ancien dieu cananéen.

De nouvelles théories du complot ont également émergé après un échange de courriels dans lequel Epstein demandait qu’un virement bancaire soit effectué sur un compte que certains ont interprété comme étant baptisé « Baal », le nom d’un ancien dieu cananéen.

« DERNIÈRE MINUTE : EPSTEIN AVAIT APPELÉ SON COMPTE BANCAIRE BAAL », a écrit AdameMedia, un compte X de droite bien connu qui publie fréquemment des contenus conspirationnistes.

« Baal est un être démoniaque vénéré par certains Hébreux dans l’Israël ancien avant leur conversion au judaïsme. Le sacrifice d’enfants, souvent par immolation, était un rituel des adorateurs de Baal, comme Israël l’a fait à Gaza. Des archéologues ont découvert des milliers d’urnes contenant des restes calcinés de nourrissons et de jeunes enfants. Nous avons maintenant des preuves que les proches d’Epstein tuaient et mangeaient des enfants. » (Des fichiers similaires indiquent « nom de la banque » alors que celui-ci indique « baal », ce qui laisse penser à une erreur.)

D’autres personnes, de gauche comme de droite, ont repris des théories bien connues sur les liens d’Epstein avec Israël.

Le commentateur politique conservateur et animateur de podcast Tucker Carlson s’exprime lors de la conférence annuelle AmericaFest de Turning Point, à Phoenix, en Arizona, le 18 décembre 2025. (Crédit : Olivier Touron / AFP)

Vendredi dernier, Tucker Carlson, homme d’extrême droite anti-Israël, a interviewé Cenk Uygur, le co-créateur progressiste de The Young Turks, dans le cadre de son podcast intitulé pour l’occasion « Cenk Uygur : Epstein, JFK, 11 septembre, le terrorisme israélien et ce qu’il en coûte de s’y opposer ». Au cours de cette interview, les deux hommes ont affirmé qu’Epstein était un agent à la solde du service de renseignement israélien du Mossad. (En juillet dernier, Carlson s’était attiré les foudres de l’ex-Premier ministre Naftali Bennett pour avoir affirmé qu’Epstein travaillait pour le Mossad.)

« Jeffrey Epstein était bien plus puissant que nous ne le pensions. Il était capable d’organiser une rencontre avec n’importe quel chef d’État. De faire venir n’importe qui à la Maison-Blanche. Quand Ehud Barak a eu du mal à se faire inviter à la Maison-Blanche, Epstein a passé un coup de fil et boum, il était invité à la Maison-Blanche. Il y avait un espion israélien en Epstein », a déclaré Uygur. « Il n’y a aucun doute là-dessus. C’était un espion et à chaque fois, il l’a fait pour aider un seul et même pays, Israël. Les médias américains tentent de nous faire taire. »

Dimanche, sur X, Hasan Piker, streamer d’extrême gauche sur Twitch, a lui aussi répété qu’Epstein travaillait pour Israël.

« Benjamin Netenyahu [sic] figure dans les dossiers et l’ex-Premier ministre Ehud Barak entretenait une relation tellement forte avec l’espin [sic] qu’on ferait mieux de parler des dossiers d’Israël, qu’est-ce que tu racontes, bordel ? » a écrit Piker sur X, en réaction aux propos de l’influenceur Eyal Yakoby selon lesquels le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ne figurait pas dans les dossiers.

La base de données Epstein du ministère de la Justice renvoie 659 résultats à la recherche « Netanyahu », en grande majorité des articles de presse transmis à Epstein ou envoyés par lui au sujet du dirigeant israélien.

Illustratif : Hasan Piker prend la parole sur scène lors de Politicon 2018, le 20 octobre 2018 à Los Angeles, en Californie. (Phillip Faraone/Getty Images pour Politicon/AFP)

« Le nombre brut de mentions dans une base de données d’emails ne dit rien en soi, car il n’y a pas de contexte », souligne Rothschild. « S’il y a 630 mentions de Netanyahu, mais que 100 d’entre elles ne sont que des articles transmis, et 100 d’entre elles sont des personnes qui répondent à Epstein qu’elles le détestent, cela ne veut rien dire. Il y a ce chiffre et les gens s’en contentent, parce qu’ils les prennent et en font la preuve de la conspiration en laquelle ils croient déjà. »

Sur X, une autre théorie du complot s’est imposée lorsque des utilisateurs ont affirmé qu’un courriel envoyé depuis la Chine à Epstein, en avril 2009, coïncidait avec un déplacement de Netanyahu le même mois. (L’article en question disait en substance que Netanyahu s’était entretenu avec le ministre chinois des Affaires étrangères à Jérusalem, et non en Chine.)

« Benjamin Netanyahu était en Chine et il est probable que ce soit lui qui ait envoyé des vidéos de torture à Jeffrey Epstein », a écrit sur X Jake Shields, influenceur d’extrême droite et ancien champion de MMA.

D’autres courriels semblent lier Epstein à la Russie, ce qui a donné lieu à des spéculations sur le fait qu’il aurait fourni des renseignements aux Russes, d’où des demandes d’enquête de la part du Premier ministre polonais.

Certains théoriciens du complot en ligne ont rejeté l’idée qu’Epstein ait pu être un agent russe, suggérant plutôt qu’il s’agissait d’une diversion destinée à détourner l’attention d’Israël.

« Le mémo a été diffusé, et les médias essaient de dire que Jeffrey Epstein travaillait pour le KGB », a déclaré l’influenceuse TikTok « contraryan » dans une vidéo publiée mardi qui a cumulé plus de 30 000 likes. « Il devait avoir plusieurs passeports, mais il a parlé à des hommes politiques israéliens, des hommes d’affaires juifs, et invoqué à plusieurs reprises son identité juive. »

En réaction à un article du New York Post concernant les affiliations présumées d’Epstein avec la Russie, un utilisateur de X avec 300 000 abonnés et un flot de publications antisémites a affirmé que c’était la preuve que les « médias étaient contrôlés par les Juifs ».

« Jeffrey Epstein – ‘Je travaille pour les Rothschild, Israël et le judaïsme mondial.’ Jew York Post – ‘Epstein a probablement travaillé pour les Russes…’ » » lit-on dans cette publication. « Vous ne détestez pas assez les médias contrôlés par les Juifs. »

Dans un podcast diffusé lundi dernier, le commentateur conservateur juif Ben Shapiro, qui avait déjà reproché aux conservateurs de lier Epstein au Mossad, a rappelé qu’il n’y avait aucune preuve dans ces dossiers qu’Epstein faisait chanter des personnes « au nom d’une puissance étrangère ou d’un groupe de puissants qui voulaient ainsi façonner la politique mondiale ».

Selon l’expert en théories du complot Rothschild, tout ceci est le reflet d’une animosité antisémite profondément enracinée chez les théoriciens du complot.

« L’antisémitisme est incroyablement fort dans ces milieux, ça a toujours été le cas », a-t-il déclaré. « Qu’on s’en prenne ouvertement aux Juifs, ou que cela se fasse de façon plus indirecte, en ciblant des banquiers européens, l’antisémitisme fait partie de ce monde. »

Il précise toutefois que toutes les affirmations concernant Epstein ne relèvent pas de théories du complot — ce qui explique que l’antisémitisme ait de beaux jours devant lui.

« Jeffrey Epstein a été au centre d’une cabale. Rien à voir avec les Sages de Sion réunis dans une pièce sombre, occupés à décider du destin des nations, mais il est assez clair qu’Epstein était au centre d’une gigantesque conspiration », précise Rothschild. « Cela n’a rien d’une théorie. Rien à voir non plus avec le judaïsme. Mais tout à voir avec la cupidité et la perversion. »

Les conséquences, estime-t-il, sont mauvaises pour les Juifs et le monde entier.

« Tout ce qui rigidifie davantage notre politique et notre discours est, à mon sens, très dangereux », conclut Rothschild. « Il y aura certainement toujours un risque que cela retombe de manière disproportionnée sur la communauté juive. Ce qui ne fait que compliquer la vie des rescapés de traumatismes comme ceux-ci, pour attirer l’attention. »

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