Les Juifs américains divisés sur la résolution anti-haine et anti-fanatisme
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Les Juifs américains divisés sur la résolution anti-haine et anti-fanatisme

Si certains groupes et leaders juifs ont applaudi la mesure, d'autres l'ont fustigée pour ne pas avoir mentionné Ilhan Omar et y avoir inclus d'autres types de haine, la diluant

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

WASHINGTON, DC - La représentante Ilhan Omar, démocrate du Minnesota, lors d'une commission à Washington DC, le 6 mars 2019 (Crédit : Mark Wilson/Getty Images/AFP)
WASHINGTON, DC - La représentante Ilhan Omar, démocrate du Minnesota, lors d'une commission à Washington DC, le 6 mars 2019 (Crédit : Mark Wilson/Getty Images/AFP)

WASHINGTON — Si une résolution de la Chambre condamnant l’antisémitisme et d’autres formes de fanatisme a semblé guérir la fissure apparue au sein du Parti démocrate, elle a aussi révélé, jeudi, des divisions au sein de la communauté juive américaine. Certains ont en effet salué la mesure tandis que d’autres l’ont critiquée, considérant qu’elle avait été vidée de sa substance première.

Après plusieurs jours de délibération côté démocrates sur la nécessité et la façon de sanctionner la représentante Ilhan Omar pour des propos qui, selon les critiques, s’apparentaient à une accusation de « double allégeance » envers les États-Unis et Israël de la part des Juifs, la Chambre des représentants a adopté à une écrasante majorité une motion qui dénonçait différentes formes de haine, dont l’antisémitisme et l’islamophobie. Il y a quelques semaines, Ilhan Omar avait présenté ses excuses pour avoir insinué que l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) rémunérait le soutien des responsables politiques à l’Etat juif.

Mais le projet de loi, adopté à 407 voix pour et 23 contre, a été considéré par certains Juifs américains comme ne sanctionnant pas directement les propos de l’élue démocrate, jugés antisémites par certains, et pour avoir dilué ce qui était l’essence même de la résolution – la lutte contre l’antisémitisme.

« Tandis que nous saluons la décision de la présidente Nancy Pelosi de mettre sur le devant de la scène la question de l’antisémitisme dans ses rangs, cette résolution politiquement opportune ne s’adresse pas nommément à la représentante Ilhan Omar et ne prend pas en compte les dimensions historiques uniques des thématiques antisémites trafiquées par la représentante Omar », a estimé le centre Simon Wiesenthal dans un communiqué, peu de temps après le vote.

De la même manière, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, a déploré la résolution qu’il a qualifiée d’insuffisante.

Ronald Lauder à Leipzig, en Allemagne, le 30 août 2010. (Sean Gallup / Getty Images, via JTA)

« La Chambre a fait le choix regrettable de diluer la résolution et de faire de même pour la sanction des propos de la représentante Ilhan Omar, qui a mis en doute la loyauté de la communauté juive américaine », a déploré Lauder dans un communiqué. « Toutes les formes de fanatisme et de xénophobie, notamment l’islamophobie, doivent être condamnés mais il ne faut pas oublier la nature spécifique de l’antisémitisme dans le climat actuel d’antisionisme et d’attaques croissantes contre les Juifs ».

D’autres groupes juifs éminents ont toutefois salué cette résolution. L’ADL (Anti-Defamation League) a expliqué se « réjouir de voir la Chambre des représentants adopter un positionnement ferme contre l’antisémitisme, avec notamment la déclaration explicite rejetant le mythe pernicieux de la double loyauté et autres injures viles utilisées pour persécuter les Juifs pendant des siècles ».

L’Orthodox Union a salué la mesure mais a ajouté qu’il « aurait été préférable que la Chambre des représentants réponde aux récents incidents d’antisémitisme avec une résolution exclusivement consacrée à ce sujet ».

Au début de la semaine, alors que les dirigeants démocrates élaboraient le projet de résolution, les membres plus jeunes du parti s’étaient rebellés contre cette initiative, réclamant que d’autres formes de haine soient comprises dans la motion.

La représentante Alexandria Ocasio-Cortez, Démocrate de New York, à gauche, et IIhan Omar, Démocrate du Minnesota, à droite, durant un briefing au capitole (Crédit : AP Photo/Pablo Martinez Monsivais)

La représentante de New York Alexandria Ocasio-Cortez avait écrit sur Twitter qu’il était « blessant » que d’autres collègues ne soient pas sanctionnés pour des propos racistes prononcés à l’égard d’autres minorités. Elle a ainsi cité un républicain qui lui avait hurlé « Retourne à Porto Rico ! » dans les couloirs de la Chambre.

Des candidats à la présidence avaient également repoussé l’idée que la critique d’Israël puisse être considérée comme de l’antisémitisme, et notamment le sénateur du Vermont Bernie Sanders, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren et celle de Californie, Kamala Harris.

D’autres ont protesté que des expressions de haine venant des républicains – du président Donald Trump y-compris – n’avaient pas provoqué la même réaction.

Cette division a reflété les tensions générationnelles au sein du Parti démocrate, certains nouveaux-venus mettant en doute l’orthodoxie de la formation au sujet du soutien apporté à l’Etat juif.

La rhétorique empruntée par Ilhan Omar met toutefois un grand nombre de démocrates mal à l’aise. La nouvelle parlementaire a suggéré que les partisans d’Israël la poussaient à prêter « allégeance » à un pays étranger, re-dynamisant le trope portant sur la double allégeance. Omar a également été critique de l’Etat juif dans le passé, présentant ultérieurement ses excuses pour ses propos. Elle ne l’a pas fait concernant la polémique plus récente.

La représentante Ilhan Omar, Démocrate Minnesota, arrive pour le discours de l’Etat de l’union du président américain Donald Trump lors d’une session conjointe du congrès au Capitole, à Washington, le 5 février 2019 (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)

La résolution de sept pages détaille les récentes attaques contre les Juifs et contre les musulmans, rejetant toutes les discriminations dans leur ensemble comme étant contradictoires avec les « valeurs et les aspirations » du peuple américain.

Le texte « rejette la perpétuation des stéréotypes antisémites aux Etats-Unis et dans le monde, notamment le mythe pernicieux de la double loyauté et de l’allégeance étrangère, en particulier dans un contexte de soutien à l’alliance entre les Etats-Unis et Israël ».

Une version précédente visait surtout l’antisémitisme, mais la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, a finalement appelé à soutenir une résolution qui condamnait plus largement la haine et les préjugés, avec un appui particulier apporté à l’islamophobie. Le week-end dernier, dans le Capitole en Virginie occidentale, une affiche faisait le lien entre Omar, l’une des toutes premières musulmanes à intégrer la Chambre des représentants, et les attentats du 11 septembre.

La présidente de la Chambre Nancy Pelosi, démocrate de Californie, rencontre les journalistes lors de sa conférence de presse hebdomadaire, au capitole de Washington, le 7 mars 2019 (Crédit : AP/J. Scott Applewhite)

Certains membres démocrates du Congrès ont finalement voté en faveur de la résolution tout en exprimant leur consternation à l’égard de sa version finale.

« Je me sens abandonné par certains collègues qui semblent avoir mis en doute ceux qui, parmi nous, ressentons tout le poids de l’histoire en entendant un langage antisémite classique – l’histoire qui a mené à prendre pour cible des Juifs, à expulser les Juifs de leur pays, avec des violences contre les Juifs, et les tentatives d’extermination contre les Juifs », a expliqué le représentant de Floride Ted Deutch, lui-même juif. « L’antisémitisme mérite d’être condamné et de manière singulière ».

Pour sa part, le Conseil démocrate juif d’Amérique (JCDA) a soutenu avec ferveur la mesure.

« Nous soutenons cette dénonciation forte de l’antisémitisme et nous nous joignons à la Chambre pour rejeter toutes les formes d’intolérance et de haine. L’antisémitisme ne sort pas du néant », a commenté le président du JDCA, Ron Klein. « Il est l’indication de tendances plus larges au sein de la société et il faut lutter contre, conjointement aux autres formes de discrimination ».

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