Affaire Lavon : des révélations qui soulèvent de nouvelles questions
Rechercher

Affaire Lavon : des révélations qui soulèvent de nouvelles questions

Les archives de l’armée ont révélé de nouveaux documents liés à l’opération criminelle qui visait à empêcher les Britanniques de quitter l'Egypte

Mitch Ginsburg est le correspondant des questions militaires du Times of Israel

Le ministre de la Défense, Pinhas Lavon (à gauche) et le chef de Tsahal, le général Moshe Dayan, avec Shimon Peres en arrière-plan, le 8 février 1953 (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)
Le ministre de la Défense, Pinhas Lavon (à gauche) et le chef de Tsahal, le général Moshe Dayan, avec Shimon Peres en arrière-plan, le 8 février 1953 (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)

L’armée israélienne et le ministère de la Défense ont révélé des détails saisissants lundi sur « l’Affaire Lavon » de 1954, sans apporter de réponse claire à la question persistante : qui a autorisé les attaques terroristes en Egypte destinées à empêcher le départ des Britanniques ?

Les documents rendus publics par les archives de Tsahal révèlent un bras de fer entre le colonel Binyamin Jibli, le commandant des renseignements de l’armée, et Pinhas Lavon, le ministre de la Défense qui a finalement démissionné. Chacun accuse l’autre de mentir.

« Pour moi, une chose est claire. J’ai, de votre bouche, après une réunion dans votre maison, reçu l’ordre d’activer les escadrons », a affirmé Jibli à Lavon, le 28 décembre 1954, plusieurs mois après que les agents israéliens, ayant cherché à mettre en œuvre le plan, ont été attrapés.

Lavon répondit à Jibli : « Je parle avec vous après avoir parlé avec le Premier ministre et je lui ai dit que je voulais vous donner une autre chance de dire la vérité. »

Après avoir affirmé qu’il n’avait pas rencontré Jibli dans les jours précédant l’opération, ni autorisé cette opération, Lavon a ajouté : « Soit vous [avez agi] de votre propre gré ce 2 juillet et avez tout organisé, soit [cela ne s’est pas fait] de votre propre gré – et si c’est le cas, par qui ? ».

Cette histoire a débuté avec l’accession au pouvoir de Gamal Abdel Nasser, qui allait devenir le président de l’Egypte en 1956, et avec l’accord britannique visant à revenir sur ses revendications sur le canal de Suez et à retirer ses 80 000 soldats d’Egypte.

En Israël, au cours de l’été 1954, cette évolution était considérée comme dangereuse. Le commandant de l’armée de l’époque, le lieutenant général Moshe Dayan, a décrit le plan, après qu’il eut échoué, le 1er novembre 1954, lors d’une réunion de l’état-major de Tsahal.

Le Colonel Binyamin Jibli durant son mandat en tant que chef du renseignement militaire (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)
Le Colonel Binyamin Jibli durant son mandat en tant que chef du renseignement militaire (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)

« L’objectif était d’interférer avec le retrait [britannique] du canal de Suez en prenant des mesures qui semblaient avoir été instaurées par les Egyptiens et qui auraient créé des tensions entre les Egyptiens et les Anglais », révèle une note des archives de Tsahal.

Le plan, auquel Dayan était opposé et qui a été exécuté alors qu’il était à l’étranger, consistait à mener des attaques terroristes contre des cibles britanniques en Egypte, ce qui, selon la logique du plan, pousserait l’armée de Sa Majesté à rester.

Israël avait formé plusieurs escadrons de Juifs égyptiens en Israël. Ils devaient être des cellules dormantes, activées en cas de guerre.

Au lieu de cela, ont-ils indiqué, par ce qui plus tard s’est avéré être une mauvaise communication, ils ont reçu l’ordre d’attaquer des cibles britanniques, pour inciter aux troubles publics et très probablement tuer des civils innocents. Le Premier ministre Moshe Sharett avait été maintenu en dehors de la boucle.

La première attaque, menée le 2 juillet, fut l’incendie d’un bureau de poste à Alexandrie.

Le 23 juillet, le jour de commémoration de l’accession au pouvoir des généraux en Egypte, les escadrons s’étaient préparés à lancer cinq attaques simultanées. En dehors d’une salle de cinéma à Alexandrie, un des agents a été attrapé. L’engin explosif dans la poche de Philip Natanson avait pris feu par inadvertance, attirant l’attention de la police.

Les informations contenues dans son appartement ont conduit à l’arrestation de centaines de Juifs et à la capture de presque toute la cellule.

Sur les 14 membres de la cellule, seul le commandant, Avri Elad, a réussi à s’échapper. Yosef Carmon et Max Bineth, des agents du Mossad en Egypte qui travaillaient sur une mission différente, se sont suicidés en prison.

Marcelle Ninio, la seule femme parmi les combattants de l’unité 131, a tenté de se suicider à plusieurs reprises, mais en vain. Elle a été condamnée à 15 ans de prison. Moshe Marzouk et Shmuel Ezer ont été condamnés à mort et pendus. Le reste de la cellule a été condamné à la prison à perpétuité.

Marcelle Ninio, la seule femme dans l'unité d'infiltration en Egypte, le 20 janvier 1985 - 18 ans après sa sortie de prison (Crédit : Noam Armon / Archives IDF)
Marcelle Ninio, la seule femme dans l’unité d’infiltration en Egypte, le 20 janvier 1985 – 18 ans après sa sortie de prison (Crédit : Noam Armon / Archives IDF)

Les documents récemment publiés comptent des passages du journal intime du plus grand collaborateur de David Ben Gourion, Néhémie Argov, qui a qualifié la décision de lancer l’opération de « criminelle » et « terrifiante ».

Ce n’est que le 16 octobre qu’il a évoqué l’affaire pour la première fois avec le premier Premier ministre d’Israël, qui vivait alors dans le kibboutz Sde Boker.

« Ce n’était pas une question sur laquelle le ministre de la Défense devait prendre une décision », a affirmé Ben Gourion à Argov, des propos cités dans son journal.

« C’est une question politique, pas une [question] de sécurité. Avec quelle autorisation [Lavon] a-t-il pris le droit de décider et d’agir de façon indépendante dans un domaine qui est définitivement politique ? », s’est emporté Ben-Gourion.

Il a poursuivi : « De quel droit a-t-il envoyé 13 des meilleurs et des plus dévoués hommes à l’abattoir ? A quelle fin et pourquoi ? En l’absence de sécurité, de morale ou de justification politique. »

Une commission d’enquête indépendante, dirigée par un juge de la Cour suprême et un ancien chef de l’état-major de Tsahal, n’a pas conclu que Lavon était irrévocablement en faute.

Cependant, le 11 février, Natan Alterman, un poète et un journaliste israélien, a révélé l’implication israélienne dans l’opération dans un poème de 19 vers qui a réussi à passer l’examen du bureau de la censure militaire.

Une semaine plus tard, Lavon a démissionné et Ben Gourion a été ramené au bureau.

« Une crise dans la défense », a écrit ce soir-là Ben Gourion dans son journal.

Michael Bar-Zohar, dans sa biographie de Shimon Peres, reprend ces propos. « Lavon s’en va assurément et il n’y a personne d’autre. Ils m’ont suggéré de revenir. Je fus ému. J’ai décidé que je devais accepter la demande et retourner au ministère de la Défense. La Défense et l’armée passent avant tout. »

David Ben Gurion entouré de certains des prisonniers libérés le 1er Janvier 1967 (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)
David Ben Gourion entouré de certains des prisonniers libérés le 1er Janvier 1967 (Crédit : GPO / Archives de Tsahal/ministère de la Défense)
En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...