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Analyse

Les relations entre Abou Dhabi et Jérusalem à l’aune de la guerre en Iran

Le conflit régional a renforcé les liens de sécurité mais les Émirats ont pris conscience qu'ils devaient faire avec le régime iranien

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) fait une déclaration, le 13 mai 2026. (Maayan Toaf/GPO) ; Le cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, président des Émirats arabes unis et dirigeant d'Abu Dhabi, arrive au salon aéronautique de Dubaï, aux Émirats arabes unis, le 17 novembre 2025. (AP Photo/Fatima Shbair)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) fait une déclaration, le 13 mai 2026. (Maayan Toaf/GPO) ; Le cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, président des Émirats arabes unis et dirigeant d'Abu Dhabi, arrive au salon aéronautique de Dubaï, aux Émirats arabes unis, le 17 novembre 2025. (AP Photo/Fatima Shbair)

Lorsque la guerre israélo-américaine contre l’Iran s’est propagée au Golfe, cette année, le principal allié d’Israël au sein du monde arabe s’est trouvé dans une position difficile.

Suite à des attaques iraniennes parmi les plus lourdes du conflit, les Émirats arabes unis ont approfondi leurs relations de Défense avec l’État juif, en coopérant selon certaines sources à la fois sur des mesures défensives et offensives.

Mais les combats ont également exacerbé des tensions politiques préexistantes pour les Émiratis, lesquels avaient déjà été le pivot des accords d’Abraham négociés par les États-Unis, créateur de nouveaux points de friction.

La décision finale de Washington de rechercher une issue diplomatique, tout en laissant le régime iranien en place, prêt à se relever, a poussé les principaux États du Golfe à chercher un compromis avec Téhéran, ce qui complique singulièrement les relations entre Abou Dhabi, les États-Unis et Israël, estiment certains spécialistes.

La guerre n’a pas encore entraîné de changement radical au niveau de la politique émiratie, mais la confiance dans la protection militaire américaine a baissé et les EAU ont pris conscience de la nécessité de continuer à vivre avec le régime de Téhéran, alors que la coopération en matière de sécurité entre les EAU et Israël va se poursuivre et même s’approfondir.

Les textes des Accords d’Abraham signés par Israël, les EAU et Bahreïn. De gauche à droite : Le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn Abdullatif al-Zayani, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président américain Donald Trump et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed Al-Nahyan brandissent les traités de paix qu’ils ont signés à la Maison Blanche, à Washington, le 15 septembre 2020. (Crédit : SAUL LOEB / AFP)

Les États du Golfe ont estimé que « les Américains et les Israéliens ont agi d’une manière qui menaçait les intérêts des États du Golfe sans en tenir suffisamment compte », estime Joshua Krasna, chercheur au Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel Aviv et ex-analyste stratégique du gouvernement israélien pour le Moyen-Orient.

Mais lorsque l’Iran a commencé à frapper le Golfe en représailles — en particulier les ÉAU —, ces attaques ont clairement montré que Téhéran était le principal agresseur. Elles ont exposé des vulnérabilités qui ont renforcé la valeur de la coopération sécuritaire avec Israël pour Abou Dhabi, ajoute Krasna.

« Ils ont peut-être reproché à [Israël] d’avoir déclenché la guerre, mais ils savaient pertinemment qui les attaquait », souligne-t-il.

Le conseiller présidentiel des ÉAU, Anwar Gargash, a d’ailleurs déclaré en avril dernier que l’influence israélienne et américaine dans le Golfe ne ferait qu’augmenter en raison de la « stratégie » de l’Iran dans la région.

Entre le 28 février et le cessez-le-feu conclu le 8 avril, Téhéran — qui avait promis de frapper les bases américaines dans la région — a tiré près de 550 missiles balistiques et de croisière et plus de 2 200 drones sur des cibles militaires et civiles aux ÉAU, selon les chiffres émiratis, ce qui fait de ce pays le plus ciblé de la région, devant Israël.

Les ÉAU ont également été visés à plusieurs reprises depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, notamment lors d’une attaque contre une centrale nucléaire.

Une batterie du système de défense antimissile israélien Dôme de fer à Ashkelon, le 7 août 2022. (AP/Ariel Schalit, Archives)

Selon les informations disponibles, Abou Dhabi aurait demandé l’aide de ses alliés : Israël lui aurait fait parvenir une batterie de missiles du Dôme de fer et des dizaines de soldats pour la faire fonctionner, sans parler du partage de renseignements et de la coopération en matière de défense aérienne.

L’étendue de l’implication offensive des ÉAU dans la guerre est difficile à apprécier.

Abou Dhabi a eu beau dire et répéter qu’il ne frapperait pas l’Iran et que son territoire n’avait pas été utilisé pour lancer des attaques, des informations publiées pendant et après le conflit — et confirmées au Times of Israel par un diplomate arabe — indiquent que les ÉAU ont mené certaines attaques contre l’Iran.

Malgré cette coopération militaire, beaucoup ont continué à reprocher à Israël d’avoir fait des ÉAU une cible, explique Yoel Guzansky, responsable des recherches sur le Golfe à l’Institut d’études de sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

« Ils disent : Vous avez attiré ce désastre sur nous… dans une large mesure, la relation avec Israël est ce qui a fait que les Iraniens considèrent les Émirats comme une cible majeure », poursuit Guzansky, qui a, par le passé, coordonné les affaires liées au Golfe au Conseil de sécurité nationale du cabinet du Premier ministre.

Lorsque Abou Dhabi a démenti que Netanyahu se soit entretenu en personne avec le président des ÉAU, Mohammed bin Zayed, sur le territoire des ÉAU pendant la guerre — un déplacement révélé par les médias israéliens et confirmé par le Premier ministre —, cela a illustré l’existence de tensions entre la relation des Émiratis avec Israël, partenaire militaire, et le coût politique d’apparaître comme trop proche de Jérusalem.

L’incident a embarrassé les Émiratis et fait paraître Israël comme politiquement opportuniste et insensible à la préférence des ÉAU pour une coordination discrète, explique Krasna.

Des responsables proches du dossier ont déclaré au Times of Israel que les aveux publics de Netanyahu concernant ce déplacement avaient grandement dégradé les relations personnelles entre les deux dirigeants.

Condamnés à faire avec l’Iran

Le régime iranien ayant survécu et s’étant montré capable de menacer les voies économiques vitales de l’Arabie saoudite, des ÉAU, du Qatar et d’autres monarchies du Golfe via le détroit d’Ormuz, ces pays sont désormais susceptibles de faire preuve de davantage de prudence envers Téhéran, estiment certains experts.

Plutôt que d’éloigner Abou Dhabi de Téhéran, la guerre a convaincu les ÉAU de l’importance cardinale de maintenir une relation diplomatique avec l’Iran, estime Krasna : « On ne leur demande pas d’aimer les Iraniens, mais de vivre avec eux. »

Ce virage semble déjà s’amorcer.

De hauts responsables de la sécurité nationale émiratie auraient rencontré leurs homologues iraniens à Téhéran en début de mois, pour la première fois depuis le début de la guerre.

Sur cette photo d’illustration, le président du Parlement iranien et négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf descend d’un avion le 21 juin 2026, à son arrivée à Zurich, en Suisse, pour participer aux discussions avec la délégation américaine. (Hamed Malekpour/ICANA via AP)

« Une fois qu’ils ont compris que les Américains n’iraient pas jusqu’au bout » contre l’Iran, les États du Golfe « ont progressivement changé de discours » et réalisé qu’ils allaient devoir gérer leurs relations avec Téhéran, affirme Guzansky.

Israël et les pays du Golfe sont donc sortis de la guerre avec des priorités très différentes, du moins à court terme. Israël demeure concentré sur l’Iran et ses menaces stratégique et idéologique, tandis que les capitales du Golfe — et Washington — se focalisent sur la stabilité économique et la liberté de navigation.

Avant la signature du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran, des sources directes ont déclaré au journal The National que les médiateurs avaient recouru au « secret absolu et à la désinformation » de sorte qu’Israël ignore tout des détails des négociations et ne soit pas tenté de les faire capoter.

Cet article du quotidien émirat d’État de langue anglaise, qui reflète sans doute la position des dirigeants du Golfe, met en évidence les inquiétudes d’Abou Dhabi quant au fait que les objectifs d’Israël concernant l’Iran sont différents des siens.

« L’énergie pour les États du Golfe, pour [le président américain Donald] Trump et, franchement, pour le reste du monde, est l’aspect le plus important de cette crise », a déclaré Simon Henderson, directeur du programme Bernstein sur la politique du Golfe et de l’énergie au Washington Institute.

Le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Gargash, lors du Sommet mondial à l’Expo 2020 de Dubaï, à Dubaï, aux Émirats arabes unis, le 29 mars 2022 (AP Photo/Ebrahim Noroozi)

Les dommages causés à la confiance du Golfe dans le parapluie de sécurité israélo-américain nuisent également à la dynamique des alliances des accords d’Abraham, lesquels reposaient en partie sur la confiance du Golfe dans la puissance militaire américaine, analyse l’ex-ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Michael Oren.

« Le ciment des accords d’Abraham était la croyance en la pérennité de la force américaine. Ce qui n’est plus le cas », ajoute-t-il, signalant qu’« il est désormais très probable que les États du Golfe commencent à graviter vers Téhéran ».

Les difficultés de l’après-guerre

Il est encore trop tôt pour dire si les calculs d’après-guerre d’Abou Dhabi l’amèneront à un refroidissement ou à un réajustement de ses relations diplomatiques avec Jérusalem.

Les Émiratis continuent de voir un intérêt dans la coopération avec Israël dans le domaine de la sécurité ainsi que dans d’autres secteurs, mais ils ont du mal à faire confiance au jugement politique de Netanyahu et se méfient du prix à payer de cette proximité avec Israël, juge Krasna.

Néanmoins, les ÉAU perçoivent toujours la valeur stratégique des accords d’Abraham, et s’intéressent particulièrement aux « domaines comme l’IA… l’agritech… la healthtech… les énergies alternatives, qui sont des secteurs où ils estiment qu’Israël a beaucoup à leur offrir », nuance-t-il.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donne une conférence de presse à Jérusalem, le 15 juin 2026. (Ronen Zvulun, Pool Photo via AP)

Un responsable israélien a récemment soutenu à l’AFP que « le renforcement de la coopération va encore s’accroître [avec les ÉAU], pas seulement dans le domaine militaire », affirmant que deux délégations israéliennes devaient se rendre aux ÉAU ce mois-ci, dont une équipe du ministère des Transports pour discuter d’un corridor commercial reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe.

Guzansky fait pour sa part remarquer que si la guerre avec l’Iran a temporairement détourné l’attention de la démilitarisation et de la réhabilitation de Gaza — dont les ÉAU sont l’un des principaux donateurs d’aide —, les désaccords politiques sur la question palestinienne « créent toujours de la distance entre les parties ».

« Une fois que les caméras se déplaceront et reviendront sur Gaza, les écarts réapparaîtront soudainement », prédit-il.

La plupart des responsables émiratis continuent de soutenir les relations avec Israël, tout en ayant de sérieux problèmes avec l’actuel gouvernement israélien, estime Guzansky.

« Tout le monde dans le Golfe attend… les [prochaines] élections [israéliennes]. Ils espèrent vivement qu’un gouvernement différent prendra le pouvoir en Israël », un gouvernement plus discret, plus enclin à la concertation et plus réaliste vis-à-vis des intérêts émiratis, conclut-il.

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