Les Russo-Israéliens voient Trump comme une bénédiction, de la même trempe que Poutine
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« Comment pourrions-nous savoir ce qui va se passer ? C’est totalement imprévisible »

Les Russo-Israéliens voient Trump comme une bénédiction, de la même trempe que Poutine

Les immigrants en provenance de l’ex-URSS perçoivent l’ascension du président élu comme une réaction positive contre le libéralisme

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Des immigrants russes lors d'une cérémonie qui marque le 25ème anniversaire de la Grande Alyah de Russie, au Jerusalem Convention Center, le 24 décembre 2015. (Crédits : Hadas Parush/Flash90)
Des immigrants russes lors d'une cérémonie qui marque le 25ème anniversaire de la Grande Alyah de Russie, au Jerusalem Convention Center, le 24 décembre 2015. (Crédits : Hadas Parush/Flash90)

Les résultats de l’élection présidentielle américaine ont surpris et inquiété les Israéliens. Mais en plus des Américaino-israéliens orthodoxes, une autre communauté voit l’élection de Donald Trump d’un bon œil.

Parmi les Israéliens dans leur globalité, Hillary Clinton était la favorite. Un sondage mené par l’Institut israélien de la Démocratie à la mi-octobre a déterminé que 42 % des Israéliens auraient voulu la voir à la Maison Blanche, et seulement 24 % préféraient y voir Trump. Les sondages qui ont suivi, et notamment celui mené par la radio publique israélienne quelques jours avant l’élection, a montré des résultats similaires.

Mais la communauté des émigrés de l’ancienne Union Soviétique manifeste une attitude diamétralement opposée.

Le 19 octobre, les lecteurs de Newsru.co.il (média israélien en russe) ont répondu à la question suivante : « Si vous aviez la possibilité de voter pour les présidentielles américaines, quel candidat recevrait votre suffrage ? » 74 % des répondants ont opté pour Trump, et seulement 10 % pour Clinton.

« La plupart des Russes en Israël sont de droite. »

Dina Margolin, présentatrice télé sur la Neuvième chaine (chaine israélienne qui diffuse en russe) a déclaré mercredi : « ils n’aiment pas les vents du libéralisme et ce sont eux qui ont rendu le pouvoir à Netanyahu. »

Dina Margolin, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of israel)
Dina Margolin, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of israel)

En effet, le journal Maariv a estimé l’an dernier que lors des élections de mars 2015, la communauté russophone en Israël, dont la population avoisine le million, a attribué 11 (des 120) sièges de la Knesset aux partis de droite du Likud, Yisrael Beytenu et HaBayit HaYehudi, et seulement 5 sièges aux partis centristes et aux partis de gauche.

Dans les rues de Bat Yam, une banlieue de Tel Aviv de classe moyenne ouvrière, qui héberge une large communauté russophone, on pouvait facilement déceler la vision positive qu’a provoquée la victoire de Trump aux élections.

« Je suis très content de la victoire de Trump », a affirmé Yevgeny Shpigel, directeur d’une agence de sécurité.

« Il vient du monde des affaires et sa perspective va apporter un vent neuf au monde. En ce qui concerne Israël, je serais heureux s’il trouve un moyen de faire avancer le processus de paix. »

Yevgeny Shpigel, à Bat Yam, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of Israel)
Yevgeny Shpigel, à Bat Yam, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of Israel)

Svetlana et Edward, un couple d’âge moyen originaire d’Estonie, fait part d’un optimisme prudent.

« Nous pensions que Clinton gagnerait, mais [ce qui s’est passé] aujourd’hui fut une surprise », dit Svetlana.

« Nous pensons que Trump est mieux pour le peuple juif. Est-ce qu’il est mieux pour le monde ? Les chances sont 50/50. »

Plusieurs hommes, assis à Pizza Patzatz, dans la rue Harav Uziel, sirotent de la bière et de la vodka.

Ils disent ne pas faire cas des accusations d’abus sexuels et des propos misogynes de Trump, et l’ont comparé avec le président russe Vladimir Poutine.

Daniel, un russophone originaire du Tadjikistan explique en blaguant : « j’aimerais bien que Trump m’emmène avec lui pour que je puisse rencontrer ces femmes, moi aussi ».

Puis il reprend son sérieux et ajoute : « Clinton n’était pas une bonne candidate et Trump est plus impressionnant. Mais je veux le voir réaliser ses promesses, et je veux qu’il déplace l’ambassade américaine à Jérusalem. »

Non loin de là, un autre jeune homme du nom de Daniel, qui est arrivé de Russie il y a une vingtaine d’années se joint aux discussions. « Cette élection est favorable pour la Russie, parce que Trump est un bon ami de Poutine », pour qui Poutine est le meilleur dirigeant que la Russie puisse avoir. « Y a-t-il une alternative ? »

« Et ça sera très bien si la pression américaine redescend, et que l’Amérique arrête d’exporter sa démocratie aux quatre coins du monde. »

Lorsqu’on lui demande si la démocratie est une mauvaise chose, Daniel réplique : « Bien sûr que la démocratie est une bonne chose, mais tout dépend de quel type de démocratie, pas celle qu’ils ont fait ici dans la région lors du Printemps Arabe. »

Il pense que le problème des races était le moteur derrière ces élections : « J’ai beaucoup d’amis en Amérique, et je pense que le problème, ce sont les Africains-Américains. Ils ne les aiment pas, ils ont peur d’eux, mais c’est interdit de le dire. Je pense que les Américains en ont eu marre et ont dit aux urnes ce qu’ils n’ont pas le droit de dire en public. »

Trump et Poutine

Pendant ce temps, à Vatrushka, un petit café dans un quartier à la mode de Tel Aviv, les patrons russophones ont exprimé des opinions politiques opposées.

Elen Kalujskaya, la propriétaire du café a pris sa pause pour parler de Donald Trump.

« Cette élection m’attriste », dit-elle. « Aucun des deux candidats n’était un bon choix. Personnellement, j’aurais préféré Bernie Sanders. Mais je pense que l’élection de Trump est représentative d’une tendance internationale. »

Elena Kalujskaya s'entretient avec un client dans son café, le Vatrushka, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of Israel)
Elena Kalujskaya s’entretient avec un client dans son café, le Vatrushka, le 9 novembre 2016. (Crédits : Simona Weinglass/Times of Israel)

Kalujskaya, qui a immigré en Israël de Moscou il y a 18 mois, était journaliste et défenseuse des Droits de l’homme au centre Sakharaov, du nom du dissident, physicien et lauréat du Prix Nobel de la Paix, Andrei Sakharov. Elle raconte avoir fui la Russie parce que « les puissances qui dirigent maintenant la Russie ont détruit mon milieu, le milieu des valeurs démocratiques libérales. »

Depuis qu’il a repris le poste de président en 2012, Poutine a étouffé toute opposition et dissidence politique.

Il a passé des lois qui qualifient les organisations de défense des Droits de l’Homme d’ « agents étrangers », sanctionnant ou emprisonnant les protestataires, réduisant la liberté d’expression sur Internet, interdisant ce qu’il appelle la propagande gay et lesbienne.

En février 2015, le chef de l’opposition Boris Nemtsov, ancien Premier ministre adjoint, a été assassiné devant le Kremlin.

« J’ai longtemps ressenti le manque de liberté », raconte Kalujskaya en évoquant sa vie en Russie. « Mais plus récemment, j’ai commencé à avoir l’impression que non seulement les gens n’ont pas besoin de liberté, mais qu’en plus ils en ont peur, ils en viennent à la détester. C’était déplaisant de vivre parmi eux. »

Elle explique qu’en Israël, il y a davantage de libertés, mais elle s’inquiète des vents internationaux de l’anti-libéralisme qui soufflent.

« Mais plus récemment, j’ai commencé à avoir l’impression que non seulement les gens n’ont pas besoin de liberté, mais qu’en plus ils en ont peur, ils en viennent à la détester. C’était déplaisant de vivre parmi eux. »

« Pourquoi est-ce que les Russo-israéliens préfèrent Trump ? Parce qu’ils ont perdu le goût de la liberté et de la culture. Le traumatisme soviétique vous colle à la peau pour toujours. C’est très dur de ne plus être un citoyen soviétique. «

Et pourtant, Kalujskaya est confiante. Pour elle, la démocratie américaine survivra à Trump. « Tout comme Poutine est mauvais pour la Russie, Trump était un mauvais choix pour les États-Unis. Mais je pense que la différence réside dans les institutions américaines, la société civile, la liberté d’expression et le droit de vote. Ces institutions sont fortes et surmonteront tout cela. »

L’alyah camembert

« Il vous sera difficile de trouver des Russes de droite dans ce café », affirme Margolin, la présentatrice télé russo-israélienne, assise à proximité.

Elle dit que Vatrushka et Table Talk, un autre restaurant de Tel Aviv sont associés à « l’alyah camembert », une recrudescence de l’immigration vers Israël depuis l’ex-URSS dans les deux dernières années.

Selon le site d’informations russophone IzRus.co.il, les années 2009-2013 ont vu près de 7 000 immigrations par an, mais depuis 2014, plus de 38 000 personnes ont quitté la Russie. Ces populations proviennent généralement des grandes villes, à la différence des vagues d’immigrations précédentes, sont plus instruites et politiquement plus libérales.

On les appelle « l’Alyah camembert » parce qu’en 2014, Poutine a interdit l’importation de fromage. Cette interdiction était une mesure de représailles à l’encontre des sanctions occidentales. On disait alors, sur le ton de la plaisanterie qu’ils étaient venus en Israël pour pouvoir manger du bon fromage.

Le président élu Donald Trump pendant son discours de victoire à New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images via JTA)
Le président élu Donald Trump pendant son discours de victoire à New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images via JTA)

« Une grande partie de l’alyah camembert est venue parce que ce sont des libéraux », explique Margolin.

« Ils ne pouvaient pas survivre dans une Russie dans laquelle Poutine fait passer toutes sortes de lois homophobes, contre les citoyens à double nationalité, contre les personnes qui ont des visions politiques libérales. »

Cette minorité de la population russo-israélienne, dit-elle, a été consternée par l’élection de Trump. « Mais pour les autres, je pense qu’il se disent qu’il est certes grossier, mais qu’il a dit ce qu’il fallait en ce qui concerne Israël, et qu’il mérite le bénéfice du doute. »

Ils sont nombreux à penser que la présidence de Trump pourrait leur donner « quelques années de répit en ce qui concerne les Palestiniens », explique-t-elle, ce qui sera peut-être une voie vers une progression positive de la paix.

Margotin ajoute qu’en tant que journaliste, elle considérait un rapprochement entre les États-Unis et la Russie comme un cap historique.

« La Russie et les États-Unis entretiennent une relation hostile depuis des décennies. La Guerre Froide n’a jamais vraiment pris fin. Si les deux hommes se retrouvent, ça sera énorme, et historique. »

Mais s’ils se rejoignent au détriment des valeurs libérales ?

« En effet, c’est un risque », analyse Margolin. « Et Israël et l’Occident doivent s’y préparer et s’en prémunir. »

Néanmoins, elle ne cache pas l’excitation qu’elle ressent de vivre une période si historique.

« Comment pourrions-nous savoir ce qui va se passer ? C’est totalement imprévisible », conclut-elle en souriant.

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