Les ventes d’armes d’Israël au Soudan du Sud sur la sellette
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Les ventes d’armes d’Israël au Soudan du Sud sur la sellette

Une députée et un avocat tentent de mettre fin à l'exportation d'armes vers le pays meurtri par la guerre civile

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des soldats de l'armée nationale du Soudan du Sud patrouillent la ville de Bentiu, avril 2014. (Simon Maina / AFP)
Des soldats de l'armée nationale du Soudan du Sud patrouillent la ville de Bentiu, avril 2014. (Simon Maina / AFP)

Alors que piétinnent les tentatives de négocier un accord de paix entre le gouvernement du Soudan du Sud et le chef des rebelles Riek Machar, des activistes israéliens travaillent à assécher le flux d’armes israéliennes impliquées dans la guerre civile.

Bien que Machar ait accepté jeudi les termes de l’accord, le président du Soudan du Sud, Salva Kiir Mayarvit, les a refusés, exigeant plus de temps, malgré les menaces de sanctions des États-Unis et des Nations unies.

Les deux parties ont été accusées de violations des droits de l’Homme, dans la guerre qui dure depuis deux ans.

En documentant les allégations de nettoyage ethnique, de viol systématique, de recrutement d’enfants soldats et autres dans la guerre civile, beaucoup ont également noté que certaines des armes utilisées par les soldats Soudanais du sud étaient des fusils israéliens Galil et Tavor.

Israël a fourni au jeune pays africain des armes, des munitions et de l’entraînement tout au long de sa guerre civile sanglante, selon Eitay Mack, un jeune avocat qui mène un combat contre ces ventes.

La deputée du Meretz, Tamar Zandberg, a travaillé avec Mack pour faire pression sur le ministère de la Défense afin d’obtenir des réponses, tout en essayant de faire avancer une législation pour faire cesser les ventes d’armes présumées.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avec le Président de la République du Sud-Soudan Salva Kiir Mayardit le 20 décembre 2011 (Crédit photo:  Avi Ohayon / Flash90/GPO)
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avec le Président de la République du Sud-Soudan Salva Kiir Mayardit le 20 décembre 2011 (Crédit photo : Avi Ohayon / Flash90/GPO)

Certains, cependant, soutiennent que les armes, la formation et l’équipement ne sont pas liés à la guerre civile au Soudan du Sud, mais plutôt avec son conflit avec le Soudan – un ennemi commun.

Le ministère de la Défense, qui supervise la tentaculaire industrie de défense d’Israël, refuse de fournir des commentaires sur les ventes d’armes à un pays en particulier.

« C’est comme si nous nous aidons nous-mêmes »

Israël a été l’un des premiers pays à reconnaître le Soudan du Sud, le 10 juillet 2011, établissant des relations diplomatiques avec Djouba un jour seulement après l’indépendance du pays.

La création d’un Soudan du Sud indépendant visait à mettre un terme à sa longue guerre avec le Soudan.

Les deux pays, cependant, continuent de se battre sur les champs de pétrole dans la région d’Abyei, que les deux revendiquent comme leur appartenant.

Si Israël vend en effet des armes au Soudan du Sud, c’est pour assister les Soudanais du Sud dans ce conflit – pas dans leur guerre civile, a déclaré au Times of Israel Danny Yatom, un ancien chef du Mossad.

Israël aurait prétendument ciblé le Soudan, qui reçoit un financement important du gouvernement iranien, au moins cinq fois au cours des dernières années en raison de la contrebande d’armes à destination de terroristes palestiniens, dont le plus célèbre raid en 2012 lorsque des avions israéliens aurait bombardé une usine d’armes dans la capitale Khartoum.

Last week's explosion at Sudan's Yarmouk Complex, outside Khartoum. (photo credit: image capture from Channel 2)
Explosion dans le complexe de Yarmouk près de Khartoum au Soudan, octobre 2012 (Capture d’écran, Deuxième chaîne israélienne)

« En aidant le Soudan du Sud, qui est l’ennemi du Soudan, c’est comme si nous nous aidons nous-mêmes », dit Yatom, mais il dément toute connaissance directe des ventes d’armes au Soudan du Sud.

Les données sur les ventes d’armes à des pays spécifiques sont gardés secrètes, mais les ventes globales en Afrique ont augmenté de façon spectaculaire dans les années suivant la création du Soudan du Sud.

En 2009, Israël n’a vendu que 71 millions dollars d’armes sur le continent. En 2013, ce nombre a plus que triplé à 223 millions de dollars, et il a atteint 318 millions de dollars en 2014.

En plus de générer de l’argent pour Israël, a expliqué Yatom, les ventes d’armes peuvent également ouvrir la voie à des relations diplomatiques plus chaleureuses.

« Israël soutient le Soudan du Sud. L’Iran soutient le Soudan. Et ‘La Paix sur Israël' »

Mais Zandberg a rejeté l’argument selon lequel les ventes d’armes faisaient partie d’une guerre par procuration dans laquelle Israël se bat contre l’Iran par l’intermédiaire du Soudan du Sud et du Soudan.

« Je pense que c’est une vue trop simpliste de la situation, » dit-elle.

Des fusils israéliens commettent des crimes de guerre

Depuis le début des combats en 2013, les organisations internationales ont documenté de nombreuses atrocités contre des civils.

« Cette récente flambée [dans la lutte] n’a pas seulement été marquée par des allégations de meurtres, de viols, d’enlèvements, de pillages, d’incendies criminels et de déportations, mais par une brutalité et une intensité sans précédent, » a rapporté en juin la mission des Nations unies au Soudan du Sud.

Mais malgré toute sa rigueur, il ne s’agit pas d’une guerre à grande échelle avec des bataillons, des chars et des avions. On s’y bat à l’aide de machettes, de grenades et de fusils.

« Les armes israéliennes jouent un rôle essentiel dans les combats », dit Zandberg. « C’est difficile pour moi en tant qu’Israélienne de penser que cela se fait en mon nom. »

Zandberg a écrit en mai au ministre de la Défense Moshe Yaalon pour lui demander d’annuler les licences des entreprises d’armement qui font des affaires au Soudan du Sud.

« Il est devenu clair qu’il est impossible de contrôler la destination finale des exportations de défense israéliennes », a-t-elle écrit, « et c’est une crainte tout à fait légitime que ces exportations soient utilisées pour commettre des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. »

A sa lettre, Zandberg a joint un rapport de près de 20 pages écrit par Mack, qui selon elle est « totalement indépendant » dans son travail sur cette question, en détaillant ses conclusions et les considérations juridiques pertinentes pour l’appel.

« Les principales armes utilisées sont des fusils d’assaut en particulier des Kalachnikov … et fusils Galil fabriqués en Israël, » a rapporté Amnesty International en 2014.

Une équipe de Vice News a également capturé des images de fusils israéliens Galil ACE Modèle 21 fusils en couvrant la guerre civile, a indiqué Mack.

An IDF infantry soldier armed with an Israeli-made Tavor rifle takes part in an urban warfare drill. (photo credit: Tsafrir Abayov/Flash90)
Un soldat de Tsahal armé d’un fusil Tavor fabrication israélienne participe à un exercice de guerre urbaine (Crédit photo: Tsafrir Abayov / Flash90)

« Il existe une coopération permanente entre Israël et les services de sécurité intérieure du Soudan du Sud. Des responsables israéliens y ont installé et aident à exploiter un réseau de surveillance, » affirme Mack dans le rapport joint.

Zandberg a reçu une réponse du ministère près d’un mois plus tard, mais qui n’a pas directement abordé ses craintes concernant le Soudan du Sud.

« La politique d’exportations de défense vers tous les pays est périodiquement contrôlée par le ministère de la Défense, en coopération avec le ministère des Affaires étrangères et d’autres autorités, conformément à la sécurité et les intérêts politiques de l’Etat d’Israël, et cela inclut les considérations de droits de l’Homme et des droits civils dans les pays concernés, » a écrit le directeur général du ministère de la Défense Haim Blumenblatt.

« Bien sûr, l’existence d’une guerre civile dans le pays de destination des exportations a des conséquences sur la politique d’exportation de défense vers ce pays », était la seule allusion au pays déchiré par la guerre dans la réponse.

Zandberg a également proposé une nouvelle législation qui obligerait l’organisme de surveillance de rejeter la demande d’une entreprise, si on pense que les armes risquent d’être utilisées pour commettre des violations des droits de l’Homme. La loi actuelle exige seulement des « considérations concernant l’utilisateur final ou l’utilisation finale. »

Zandberg a proposé sa proposition de loi avant les vacances parlementaires de cet été, mais elle doit encore être soumise au vote.

Des armes venant d’Israël, de Chine et d’Europe de l’Est

Seuls Israël, la Chine et certains pays d’Europe orientale ont continué à vendre des armes à la plus jeune nation du monde, et la communauté internationale n’a pas encore déclaré d’embargo sur les armes vers la région meurtrie.

« Même si nous vendions des armes au Soudan du Sud, je ne suis au courant d’aucune restriction à le faire », a dit Yatom.

Cela pourrait changer bientôt. Les États-Unis ont fait circuler mercredi un projet de résolution au Conseil de sécurité appelant à un embargo sur les armes, si la paix n’est pas signée d’ici le 1er septembre, bien que la Russie ait exprimé des réserves.

Le président du Soudan du Sud, Salva Kiir,  (à  gauche) le 2 juin 2014 et le leader du plus grand groupe rebelle et ancien vice-président du Soudan du Sud Riek Machar (à  droite), le 9 mai 2014 à Addis-Abeba (Crédit photos:  SAMIR BOL / ZACHARIAS Abubeker /AFP)
Le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, (à gauche) le 2 juin 2014 et le leader du plus grand groupe rebelle et ancien vice-président du Soudan du Sud Riek Machar (à droite), le 9 mai 2014 à Addis-Abeba (Crédit photos: SAMIR BOL / ZACHARIAS Abubeker /AFP)

Il y a déjà eu sept cessez-le-feu depuis que la guerre civile sanglante a commencé en 2013, mais ils ont toujours été utilisés par les deux parties pour se réarmer.

Avec la publication d’informations sur les atrocités, le président américain Barack Obama a émis en 2014 un ordre exécutif pour arrêter les ventes d’armes au Soudan du Sud.

Yatom affirme cependant que cet embargo des États-Unis n’en a que le nom. « Autant que je sache », dit Yatom, « les États-Unis ne sont pas impliqués au Soudan du Sud. »

En décembre de l’année dernière, l’Union européenne, à laquelle appartiennent certains des plus grands exportateurs d’armement – l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne – a interdit de façon similaire les ventes d’armes au pays africain.

Yatom ne croit pas que des armes et des systèmes israéliens aient atteint la guerre civile. Si c’etait le cas, affirme-t-il, il soutiendrait également un embargo sur les armes vers ce pays.

Dubi Lavi, le responsable de l’agence israélienne de contrôle des exportations de défense, a fait une déclaration similaire cette année, dans une interview avec le journal financier israélien Globes.

« Nous ne voulons pas voir d’arme israélienne tuer un enfant ou une personne innocente dans quelque pays que ce soit, » a-t-il dit, refusant d’évoquer le Soudan du Sud en particulier.

« Dans les endroits où nous craignons que cela risque d’arriver, nous n’autorisons pas de transaction commerciale », a-t-il ajouté.

Cependant, fait remarquer Mack, le département de Lavi n’est constitué que de deux personnes, ce qui rend difficile une application stricte sur près de 7 000 exportateurs de défense.

Cela n’est pas la première fois qu’Israël vend des armes à des pays accusés de violations des droits de l’Homme.

Israël a vendu des armes à l’Afrique du Sud tout au long de l’époque de l’apartheid et au Guatemala pendant la guerre civile de 36 ans dans laquelle l’armée aurait commis un génocide contre la population maya. Israël a même fourni des armes à l’Iran dans les années 1980 pour sa guerre contre l’Irak.

Mack a pétitionné pour que soient rendus publics les détails de ventes d’armes israéliennes au Rwanda et en Bosnie pendant les génocides dans les années 1990, mais sa demande a été rejetée l’année dernière pour des motifs de sécurité nationale par un tribunal de district. Mack a depuis fait appel de ces décisions et defendra bientôt son recours devant la Cour suprême.

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