L’incendie d’Al-Aqsa par un Australien qui a failli embraser le Proche-Orient
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L’incendie d’Al-Aqsa par un Australien qui a failli embraser le Proche-Orient

Le 23 août 1969, Denis Rhan, bénévole dans un kibboutz, entend des voix et déclenche un incendie sur le mont du Temple, manquant de mettre le feu à la région tout entière

  • Denis Michael Rohan est assis à l'intérieur d'une cabine vitrée à l'épreuve des balles lors de son procès pour l'incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
    Denis Michael Rohan est assis à l'intérieur d'une cabine vitrée à l'épreuve des balles lors de son procès pour l'incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
  • Un témoin dépose au procès de Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
    Un témoin dépose au procès de Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
  • La séance d'ouverture du procès de l'Australien Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
    La séance d'ouverture du procès de l'Australien Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
  • Denis Michael Rohan se tient debout à l'intérieur d'une loge en verre pare-balles lors de la séance d'ouverture de son procès pour l'incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
    Denis Michael Rohan se tient debout à l'intérieur d'une loge en verre pare-balles lors de la séance d'ouverture de son procès pour l'incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)
  • Commission d'enquête spéciale nommée par le gouvernement israélien à la suite d'un incendie à la mosquée al-Aqsa par le ressortissant australien Denis Michael Rohan, 1er septembre 1969. (Moshe Milner/GPO)
    Commission d'enquête spéciale nommée par le gouvernement israélien à la suite d'un incendie à la mosquée al-Aqsa par le ressortissant australien Denis Michael Rohan, 1er septembre 1969. (Moshe Milner/GPO)

L’un des premiers événements que j’ai été amené à traiter lorsque j’étais jeune journaliste en Israël, en 1969, fut le procès d’un tondeur de moutons australien qui avait mis le feu à la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem – un acte qui avait menacé d’embraser tout le Moyen-Orient. Cette histoire reste pour moi la plus vivace de toutes celles que j’ai couvertes au cours de mes 25 ans de carrière au Jerusalem Post, une période qui a pourtant compris plusieurs guerres.

Le 23 août dernier a marqué le 23e anniversaire de l’événement. Le monde musulman avait convenu qu’Israël était responsable de l’incendie, et le roi Fayçal d’Arabie saoudite avait donné l’ordre à ses forces armées de se préparer à la guerre sainte. La Ligue arabe avait convoqué une session d’urgence, et depuis l’Inde lointaine étaient parvenues des informations portant sur des émeutes dans les zones musulmanes ayant fait de nombreux blessés.

Alors que les appels au djihad surgissaient au rythme des fumées émanant du mont du Temple et que les condamnations internationales se profilaient à l’horizon, le gouvernement israélien se donna comme priorité d’arrêter le pyromane. En annexant Jérusalem-Est après la guerre des Six Jours deux ans auparavant, l’Etat juif se déclara gardien des lieux saints de toutes les religions – sa revendication de souveraineté sur la ville toute entière reposait sur cette promesse.

En 24 heures, la police met la main un suspect, Denis Rohan, âgé de 28 ans, dans un kibboutz où il travaillait comme bénévole. Avec un enthousiasme qui déconcerta les enquêteurs, il reconnaît immédiatement être à l’origine de l’incendie.

Son procès fut pour lui le moment le plus important de toute son existence. Sa présence « devant les juges », avait-il dit à l’époque, confirmait le statut particulier de sa destinée, un statut qui lui avait été révélé peu avant par une voix intérieure. Les journalistes et les diplomates qui remplissaient la salle d’audience, il le savait, transmettrait cette révélation au monde. Il construirait un temple à Jérusalem, avait dit la voix, sur les ruines du temple biblique ; il serait ensuite désigné roi de Judée. L’incendie de la mosquée avait pour but de créer l’espace nécessaire à l’édification de la nouvelle structure.

« Mon procès est l’événement le plus important du monde depuis celui de Jésus-Christ », avait affirmé Rohan à un psychiatre qui l’interrogeait.

Des fidèles musulmans prient le vendredi midi près du sanctuaire du Dôme du Rocher dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa dans la Vieille Ville de Jérusalem, sur le Mont du Temple, 22 décembre 2017. (AFP Photo/Ahmad Gharabli)

A Jérusalem, après la guerre des Six Jours, grouillaient des messies et prophètes auto-proclamés venus du monde entier. Ils n’attiraient plus véritablement l’attention, mais pour le gouvernement israélien, la profanation de l’un des sites les plus saints de l’islam devait nécessairement se solder par un procès public et transparent – pour éviter la réaction violente et furieuse de la communauté internationale et du monde arabe.

C’est ce qui se produisit. Il ne fallut que deux mois pour que le procès s’ouvre au Centre de conventions internationales de Jérusalem, Binyanei Hauma. Il y avait quelque chose qui rappelait étrangement le procès d’Adolph Eichmann, huit ans auparavant, à Beit Haam, à un kilomètre et demi de là. Les deux procès furent retransmis dans des cinémas (dans le cas de Rohan, une salle utilisée pour des projections), et l’accusé fut placé sur une scène, dans une cabine en verre blindé, avec des écouteurs pour la traduction.

En lieu et place des horreurs de la Shoah évoquées par le procès précédent et le meurtre de millions de personnes, Rohan proposait un examen fascinant de la psychose qui habite un individu.

Néanmoins, les conséquences possibles du procès furent lourdes de conséquences, et l’accusation se donna beaucoup de mal pour prouver, même aux ennemis les plus amers d’Israël, qu’aucun Juif n’était impliqué dans cette affaire, et certainement pas l’Etat juif. Les témoins les plus éloquents furent des responsables arabes du mont du Temple chargés de la sécurité d’Al-Aqsa.

Denis Michael Rohan se tient debout à l’intérieur d’une loge en verre pare-balles lors de la séance d’ouverture de son procès pour l’incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)

La prestation de Rohan à la barre fut étrange. Moqué comme un imbécile toute sa vie, envoyé périodiquement dans des foyers psychiatriques en Australie comme l’avaient été sa mère et au moins un de ses frères et sœurs, il joua sans hésiter avec l’accusation pendant les sept semaines de procès.

Dans le cadre conceptuel qu’il avait défini, il était cohérent, logique, presque convaincant. Lorsque le procureur, futur président de la Cour suprême israélienne, lui demanda si Dieu aurait voulu qu’il commette un crime, Rohan ne se sentit pas perdu.

« Qu’est-ce que Dieu a demandé à Abraham de faire ? » répondit-il. « Sacrifier son fils ? N’est-ce pas un crime dans les tribunaux d’aujourd’hui ? Meurtre au premier degré, n’est-ce pas ? »

Qu’est-ce que Dieu a demandé à Abraham de faire ? » répondit-il. « Sacrifier son fils ? N’est-ce pas un crime dans les tribunaux d’aujourd’hui ? Meurtre au premier degré, n’est-ce pas ?

Lorsque son avocat commis d’office n’était pas très audible, un vaillant Rohan lui demandait de parler dans le microphone pour que ses propos figurent dans le procès-verbal. Il fit preuve d’une mémoire absolue des dates et des incidents d’il y a longtemps et ne fut jamais pris dans des contradictions malgré l’histoire complexe qu’il avait racontée.

« Mon esprit n’a jamais été aussi équilibré qu’aujourd’hui », déclara Rohan. « Satan n’a plus de pouvoir sur moi. »

La séance d’ouverture du procès de l’Australien Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 6 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)

Il pouvait être étonnamment objectif sur lui-même et admettre que « les gens se sentent mal à l’aise en ma présence ». Il parlait avec animation, et sa voix mélodieuse s’arrêtait sur un ton qui donnait une nuance précise.

Il raconta qu’il avait été puni à l’école primaire, en CE1, devant se tenir debout dans un grand panier en osier pendant que ses camarades de classe passaient devant lui. Bien que les psychiatres eurent témoigné qu’il était d’une intelligence moyenne, sa jeunesse fut dépeinte comme celle d’un dernier de la classe, puis comme d’un idiot du village.

Satan n’a plus de pouvoir sur moi

En tant qu’adulte, il n’était pas un reclus ; il jouait aux cartes le samedi soir dans les hangars de tonte des moutons de l’Australie rurale (« J’étais considéré comme un tondeur propre, mais pas très rapide ») et participait aux bals du village. Mais dans les périodes de stress, la voix lui parlait. Il tombait parfois à genoux quand les ondes électriques traversaient son corps et que la voix parlait dans sa tête. Son témoignage suscita de la sympathie dans la salle d’audience en raison de sa vie torturée et de sa surprise face à la vision avec laquelle il avait résolu la douleur.

Un jour, Rohan découvrit des brochures d’un culte chrétien californien dont il devint membre par correspondance et auquel il commença à faire des dons. Il avait intériorisé les prophéties de la brochure et sa cadence biblique avant de prendre la route pour voir le monde. Il voyagea en Angleterre et se rendit ensuite au Canada pour travailler, mais la perspective d’un hiver canadien l’incita à se rendre en Israël.

Denis Michael Rohan est assis à l’intérieur d’une cabine vitrée à l’épreuve des balles lors de son procès pour l’incendie de la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)

« A Jérusalem, dit-il à la cour, tout est devenu clair. Je comprends pourquoi je suis né, pourquoi j’ai dû subir la discipline stricte de mes parents, pourquoi j’ai été rejeté et méprisé ». Le personnage tourmenté était enfin serein. Lorsqu’on lui a demandé quelle serait son attitude s’il était reconnu coupable, il répondit : « Je suis au-dessus des tribunaux terrestres ».

Son témoignage le plus révélateur survînt le dernier jour, quand il a raconté ce que la voix lui avait dit dans sa cellule quelques jours auparavant.

« Parce que tu as fait tout ce que je t’ai dit, même à ton propre détriment », cita-t-il. « Je t’élèverai au-dessus de toute la terre, et je t’amènerai toutes les jeunes filles d’Israël pour qu’elles mettent au monde ta postérité à ma gloire. Tu bâtiras le temple, et Zipporah sera ta reine. »

Zipporah était une jeune enseignante d’hébreu pour les volontaires du kibboutz. Elle a témoigné que Rohan avait un jour choisi une place à côté d’elle dans le bus pour sortir du kibboutz, mais qu’il avait été trop timide pour converser.

Au lieu de son enthousiasme habituel, Rohan inclina la tête et dut se forcer à partager cette révélation des plus intimes. Les psychiatres qui ont témoigné étaient d’accord pour dire que la cause sous-jacente de son acte n’était ni religieuse ni politique, mais sexuelle.

Un témoin dépose au procès de Denis Michael Rohan pour avoir incendié la mosquée al-Aqsa, au centre des congrès Binyanei Hauma, Jérusalem, le 7 octobre 1969. (Fritz Cohen/GPO)

Israël continuera d’être condamné dans le monde arabe pendant des années pour l’incendie d’Al-Aqsa, mais le procès de Rohan annula effectivement son caractère explosif. Le procès établit clairement que l’incendie avait été l’œuvre non pas d’un Juif, mais d’un chrétien obéissant à des voix célestes et rendue possible par la vénalité de gardes musulmans.

En échange d’un billet, ils avaient en effet permis à Rohan d’entrer seul dans la mosquée en dehors des heures d’ouverture avec un sac à dos rempli de matériaux combustibles, comme en ont témoigné au tribunal les gardes eux-mêmes et le cheik les supervisant.

Avec le temps, l’impact de l’incendie s’estompa dans la tourmente générale du Moyen-Orient. Rohan fut incarcéré à perpétuité dans un établissement psychiatrique. Il fut d’abord envoyé dans un établissement du quartier de Talbiyeh, à Jérusalem, où il était un partenaire très recherché pour les danses du samedi soir pour les patients.

Au bout de cinq ans, il fut transféré dans une institution similaire en Australie où il mourra en 1995. Une note de bas de page presque oubliée dans les annales de Jérusalem.

Abraham Rabinovitch est l’auteur notamment de « The Yom Kippour War », « The Boats of Cherbourg » « Israël aux mille visages » et « The Battle for Jerusalem : An Unintended Conquest. »

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