L’influence du judaïsme sur Bob Marley et les rastas
Le roi du reggae avait embrassé une spiritualité populaire dont les croyances et les liens avec le judaïsme restent peu connus
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« Exode ! […] Envoie-nous un autre frère Moïse ! Depuis l’autre bout de la Mer rouge » scandait Bob Marley, le roi du reggae, dans sa chanson intitulée « Exodus » de 1977. Membre du mouvement rastafari, le chanteur a rendu populaire une spiritualité teintée de références à la Bible hébraïque. Retour sur l’influence du judaïsme sur la pensée des rastas.
Le rastafarisme apparaît dans les années 1930 en Jamaïque comme un mouvement à la fois culturel, social et spirituel qui émane de la population noire, pauvre et marginalisée de la Jamaïque coloniale. Attachés au récit biblique, les futurs rastas trouvent dans l’histoire des anciens Israélites le modèle de leur propre salut.
L’esclavage et la promesse de délivrance
Récit central de la Torah, l’esclavage des Hébreux en Égypte et leur délivrance par Dieu à travers Moïse résonne particulièrement avec la condition des populations noires africaines de Jamaïque à l’époque coloniale. Car si l’esclavage est aboli en 1834, les Noirs continuent de subir les inégalités sociales et économiques contre lesquelles plusieurs personnalités s’élèvent.
C’est le cas du Jamaïcain Marcus Garvey, figure pionnière du panafricanisme dans le monde, qui fut le premier à parler de « rapatriement » des Noirs vers l’Afrique dans un but d’émancipation. Après un voyage en Amérique latine et aux États-Unis, au cours duquel Garvey constate la condition de ses « confrères », il fonde l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire en 1918 à Harlem. Un organisation qui rassembla des centaines de milliers de membres et qui paracheva la réputation de son leader.
À son retour en Jamaïque en 1927, Garvey gagne en influence auprès d’une population noire défavorisée particulièrement réceptive à ses discours empreints de références bibliques. Il écrit notamment : « Laissons le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob exister pour la race qui croit au Dieu d’Isaac et de Jacob. Nous, les Nègres, croyons au Dieu d’Éthiopie […] nous l’adorerons à travers les lunettes de l’Éthiopie ».
Cependant, la phrase la plus célèbre attribuée à Garvey, et qui fait office de prophétie pour les rastas, semble annoncer la venue d’un messie : « Regardez vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance ».
Le mouvement rastafari se développe donc sur la base de cette promesse. Les rastas s’identifient aux Hébreux du Livre de l’Exode et considèrent que leur rédemption est possible grâce à leur retour sur le continent africain. Plus précisément en Éthiopie, désignée comme leur « Terre promise » et à laquelle Garvey fait référence à de multiples reprises.
L’idée d’un exode pour se libérer de la condition de servitude de l’homme noir par rapport à l’homme blanc, et qui rappelle l’esclavage des Hébreux en Égypte, devient un élément central de la philosophie rasta. D’autant que la « prophétie » attribuée à Garvey va se réaliser par un miraculeux concours de circonstances.
Haïlé Sélassié, messie malgré lui
En avril 1930, Ras Tafari Makonnen est couronné Empereur d’Éthiopie sous le nom d’Haïlé Sélassié. Il hérite de nombreux titres, notamment celui de « lion conquérant de la Tribu de Juda », et d’un pays qui, à l’époque, est le seul du continent africain à ne pas être colonisé. Lorsque l’Italie fasciste tente de conquérir l’Éthiopie en 1935, Haïlé Sélassié oppose une certaine résistance à l’impérialisme européen. Mais surtout, l’Empereur se revendique comme descendant direct du Roi Salomon, preuve supplémentaire s’il en fallait de sa nature divine aux yeux d’une population à la recherche d’un espoir de rédemption. Haïlé Sélassié devient, malgré lui, un messie pour les rastas de Jamaïque.
Car il est aussi le dernier empereur de la dynastie salomonide, une lignée de souverains éthiopiens que la tradition fait remonter jusqu’à l’union entre Salomon et la reine de Saba. Si dans la Bible hébraïque celle-ci rend simplement visite au Roi pour constater par elle-même la grande sagesse qui faisait sa réputation, un récit épique éthiopien, le Kebra Negast (« Gloire des rois ») raconte que la reine de Saba, qui est une reine éthiopienne, se serait unie à Salomon et aurait donné naissance à Ménélik Ier, fondateur de la dynastie salomonide.
Le Kebra Negast, compilé au début du XIVème siècle, répond justement à un besoin de légitimité de la famille royale à l’époque. Il inclut légendes, traditions locales et éléments bibliques dans un récit qui relate notamment comment l’Arche d’alliance aurait été emportée en Éthiopie par des prêtres après la destruction du Temple de Salomon et l’exode à Babylone. Le texte est par la suite intégré dans le corpus religieux de l’Église éthiopienne, une particularité locale qui s’explique en partie par son isolement du reste du monde chrétien pendant de nombreux siècles.
C’est dans ce contexte que peut être comprise l’idée qu’ont les rastas de se considérer comme les héritiers du peuple de Dieu, les descendants des anciens Israélites. En conséquence, le rastafarisme a adopté une rhétorique et une symbolique fortement influencées par le judaïsme.
Le sionisme rastafarien
En 1966, Haïlé Sélassié effectue une visite d’État en Jamaïque pour remercier le peuple de son soutien lors de la guerre contre l’Italie et octroie des terres au mouvement rastafari en banlieue de la ville de Shashamane. Son geste va accélérer l’exode de nombreux rastas vers l’Éthiopie, où ils ont désormais trouvé un refuge légitime, qu’ils appellent « Sion », et qui par extension désigne souvent l’Afrique en tant que « Terre promise du peuple noir ». Ce retour à la terre des ancêtres voulu par Marcus Garvey, légitimé par l’accession au trône d’Haïlé Sélassié, rappelle évidemment le mouvement sioniste.
À Shashamane, l’une des principales organisations rastafariennes, appelée les Douze Tribus d’Israël et dont Bob Marley fait partie, considère Haïlé Sélassié comme l’émissaire de Jah, une version courte du Tétragramme utilisée par les rastas pour se référer à Dieu, et observe le Shabbat. Les rastas ont repris à leur compte l’étoile de David et le lion de Juda, présents sur les armoiries de la dynastie salomonide et symboles de leur saint héritage.
Les rastas fustigent le système corrompu et oppressif occidental, qu’ils désignent sous le nom de « Babylone » en référence à la ville de l’exil forcé des Israélites suite à la destruction du Premier Temple. Il y a chez les rastas, comme chez les Juifs durant des siècles, l’idée de vivre en diaspora. Ils cherchent donc à quitter « Babylone » pour rejoindre « Sion », un lieu de liberté et de paix, qu’il soit physique ou spirituel, et qui leur offre un horizon d’espoir.
Ces symboles sont très présents dans la musique reggae, dont l’essor est principalement dû au mouvement rastafari et qui participe à diffuser son message à travers le monde. Dans Rastaman Chant (1973), Bob Marley chante ainsi : « Le trône de Babylone s’est effondré / Je dis envolez-vous vers Sion ».
L’année 2024 a vu la sortie du biopic « Bob Marley: One Love », réalisé par Reinaldo Marcus Green, qui retrace la vie du chanteur à l’influence planétaire. Le film est lui aussi parsemé des symboles rastafaris : on y voit notamment Rita Marley (Lashana Lynch) arborée une grande étoile de David autour du cou, rappelant l’héritage et la promesse de salut des rastas.
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