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Marcel Proust : « Du côté de la mère » au MAHJ

L'écrivain "ne se sentait ni juif, ni catholique", et pourtant certaines prises de position ont trahi un certain penchant vers sa judéité

Marcel Proust (1871-1922), romancier français. Collection privée. (Crédit : Otto Wegener / TopFoto / Roger-Viollet)
Marcel Proust (1871-1922), romancier français. Collection privée. (Crédit : Otto Wegener / TopFoto / Roger-Viollet)

Pour marquer le centième anniversaire de la disparition de l’immense écrivain Marcel Proust, trois expositions ont été, sont et seront organisées de concert pour lui rendre hommage : la première, « Le Paris de Proust » s’est terminée au musée Carnavalet, la deuxième, « Du côté de la mère » débute au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ), pour laisser place, à partir du 11 octobre 2022, à une dernière proposée à la BNF.

La pirouette est ingénieuse. Elle s’annonce dès le titre de l’exposition proposée actuellement au MAHJ : « Du côté de la mère ». Tout au long des neuf sections que nous invite à suivre le parcours de l’exposition se pose alors cette question : et si la judéité de Proust n’était présente que par la figure maternelle ? Les esprits pieux nous feront remarquer que cette interrogation est une lapalissade car dans le judaïsme traditionnel, la judéité est transmise par la mère. Ce à quoi il faudrait répondre que le jeune Marcel Proust a été baptisé et élevé dans le catholicisme de sa famille paternelle. Pourtant, « il ne se sentait ni juif, ni catholique » nous rappelle la commissaire d’exposition, Isabelle Cahn, conservatrice générale honoraire des peintures au musée d’Orsay (qui a prêté plusieurs tableaux au MAHJ). Alors on en revient au paradoxe soulevé : quel est le lien entre l’écrivain Marcel Proust (1871-1922) et le judaïsme ? Point d’orgue d’une année de célébration proustienne à Paris, cette exposition met en lumière des faisceaux d’indices sur un sujet intime, voire clandestin pour l’écrivain, qui semble tout, sauf évident : le rapport de Proust au judaïsme de sa mère.

Antoine Compagnon de l’Académie française, professeur émérite au Collège de France, est le conseiller scientifique de l’exposition. Il est également l’auteur du récent ouvrage Proust du côté juif (Gallimard) dans lequel il commence par rappeler cette citation de l’écrivain : « Il n’y a plus personne, pas même moi, puisque je ne peux me lever, qui aille visiter, le long de la rue du Repos, le petit cimetière juif où mon grand-père, suivant le rite qu’il n’avait jamais compris, allait tous les ans poser un caillou sur la tombe de ses parents. » A. Compagnon commente le paradoxe : « Tout le monde cite cette phrase de Proust, comme si elle donnait le fin mot de son rapport au judaïsme.

Anaïs Beauvais, Portrait de Madame Adrien Proust, Jeanne Weil âgée de 30 ans, en 1880. Huile sur toile, 78 x 65,5 cm. (Crédit : Illiers-Combray, Maison de tante Léonie – musée Marcel Proust)

Mais personne ne sait d’où elle vient. Madame Proust, née Jeanne Weil, ne s’était pas convertie : “Si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre, ma mère est juive”, rappelait Proust à Robert de Montesquiou durant l’affaire Dreyfus. Certains voient dans cet aveu de la distance, voire de la honte de soi comme Juif, de même qu’ils soupçonnent d’antisémitisme les descriptions de Swann, Bloch ou Rachel dans La recherche. » Le destinataire de la fameuse phrase était Daniel Halévy, son camarade du lycée Condorcet ; elle est le point de départ de l’enquête de l’Académicien sur les traces de judéité chez Marcel Proust.

Idem pour l’exposition qui suit les pistes de cette racine occultée. Elle débute avec un arbre généalogique gigantesque, celui des Weil, sa famille maternelle. Et c’est Baruch Weil (circa 1780-1828), l’arrière-grand-père de Proust, qui le domine. Né en Alsace, cet homme d’affaires avisé, membre du Consistoire, mohel parfois, applique religieusement le précepte de la Torah : « Croissez et multipliez (Gén 9,1) puisqu’il concevra 13 enfants de ses deux épouses. L’histoire de cette famille résume celle de tous les Israélites français qui s’assimilent au contexte environnant.

Figurent dans cet arbre Nathé Weil (1814-1896), le grand-père de Proust, et de nombreux oncles et tantes, cousins et cousines inconnus, huissier franc-maçon, colons en Algérie, ingénieur bibliophile, compositeur fou… Il y a cette anecdote que nous raconte Antoine Compagnon : alors que l’incinération vient d’être rendue légale, Nathé Weil, libre-penseur, sera l’un des premiers à y avoir recours dans une société cléricale à laquelle il s’oppose. Pourtant, si sa fille, Jeanne Clémence Weil (1849-1905) et donc la mère de Marcel, épouse Adrien Proust (1834-1903), un catholique fervent, elle ne se convertira jamais, conservant la religion juive de ses aïeux.

Comme le précise Isabelle Cahn, commissaire de l’exposition, Proust n’a jamais dit qu’il se sentait juif, il n’a pas dit l’inverse non plus, bien que baptisé. Était-ce un moyen de rester proche de sa mère tant aimée ? Quoi qu’il en soit, sa généalogie le lie au judaïsme, car né d’un père catholique et d’une mère juive, Proust est profondément marqué par sa famille maternelle — les Weil —, son milieu et son éducation.

D’autres indices le rapprochent de la religion mosaïque. Et notamment la dernière étape de l’exposition : la mention de Proust dans les revues sionistes des années 1920. En effet, ces revues françaises comme Menorah ou Palestine s’intéressent à l’écrivain dès 1922, année de sa mort. Par exemple, dans la nécrologie qu’il lui consacre dans le numéro du 22 décembre 1922 de Menorah, Georges Cattaui est le premier à souligner la judéité de l’écrivain. Son ascendance, précise-t-il, lui permet de dresser dans son œuvre des portraits complets de personnages juifs : “Lui seul a su voir, comprendre et juger, avec une vérité qui n’exclut pas la sympathie, ces juifs autour de lui qu’il nomme Swann, Bloch, Rachel et Nissim Bernard. Peut-être y était-il aidé par son hérédité maternelle.”

L’exposition présente ici plusieurs articles sur Proust, des extraits de roman et de sa correspondance publiés dans des revues sionistes où l’on retrouve aussi les signatures d’Albert Cohen, rédacteur en chef de La Revue juive, financée par l’Organisation sioniste, ou d’André Spire, présentant son œuvre sous le double prisme de la judéité et du génie universel dans le contexte d’une renaissance culturelle juive dans les lettres françaises. Pour le critique Albert Thibaudet, Proust, comme Montaigne ou Bergson, infuse “une goutte de sang juif dans notre histoire littéraire”. Outre sa généalogie, Proust ne serait-il juif que dans l’appropriation que d’autres juifs, en l’occurrence des Français sionistes, en ont faite ?

Entre le début et la fin, l’exposition du MahJ offre des indices qui donnent l’occasion d’explorer la judéité de l’écrivain, part méconnue de son identité. Ce judaïsme discret, voire crypté, transparaît ainsi dans d’autres éléments présentés que ceux présentés au début et à la fin du parcours. Ils peuvent apparaître comme plus discutables. Entre donc, il y a d’abord son immense culture et sa curiosité insatiable qui lui font lire des sources du judaïsme dont le Tanakh ou le Zohar.

“Proust était familier et imprégné de cette forme de pensée”, nous confie I. Cahn. En outre, à l’instar de sa mère, l’écrivain connaît le personnage d’Esther de la fête de Pourim. Effectivement, l’histoire d’Esther, dont le nom évoque le verbe hébreu lehastir, “cacher”, occupe une place particulière dans la famille de Marcel. Sa mère, Jeanne Proust nourrit une grande admiration pour l’héroïne biblique. En 1905, Sarah Bernhardt — qui inspire le personnage de la Berma dans À la recherche du temps perdu — monte Esther dans une mise en scène où tous les rôles sont tenus par des femmes.

Esther et Assuérus, par Frans Francken le Jeune, au XVIIe siècle. Huile sur panneau, 49,5 x 64,3 cm (Crédit : Collection Marie-Claude Mauriac/Photo Raphaële Kriegel)

La tragédie est accompagnée d’une musique de Reynaldo Hahn, que celui-ci interprète chez les Proust un soir d’avril 1905. La famille possède en outre un tableau de Frans Francken le Jeune représentant Esther et Assuérus, dont la composition évoque des saynètes de Pourim shpil jouées dans le monde ashkénaze lors de la fête de Pourim. À l’opposé des traits juifs de l’Esther de l’Ancien Testament, Proust associe le visage de la reine, dans Du côté de chez Swann, au portrait d’une dame de Guermantes figurant sur une tapisserie de l’église de Combray.

Par ailleurs, l’exposition montre son engagement dreyfusard, alors qu’il fréquente des amis anti-dreyfusards, ce qui a pu lui être reproché. L’affaire Dreyfus est pour Marcel Proust non pas le moment de la révélation de sa judéité, mais celui de son engagement aux côtés des dreyfusards. Différence des intellectuels comme Bernard Lazare, André Spire ou Edmond Fleg dont l’affaire révèle leur conscience juive. Alors que son père est anti-dreyfusard et qu’il a tout à perdre en rejoignant les partisans du capitaine opposés à l’armée, à l’Église et aux milieux conservateurs royalistes, Proust se range aux côtés de sa mère. Dès le lendemain de la publication du “J’accuse” d’Émile Zola dans L’Aurore du 13 janvier 1898, il signe une protestation “contre la violation des formes juridiques” lors du procès de 1894. Son nom figure sur une pétition en faveur de la révision, aux côtés de ceux de son frère Robert et de ses amis Jacques Bizet, Daniel Halévy, Robert de Flers ou Élie Halévy.

Alfred Dreyfus au procès (titre attribué), par Maurice Feuillet, le 12 août 1899. (Crédit : Paris, musée d’art et d’histoire du Judaïsme)

Il assiste au procès de Zola en février 1898, qu’il décrit dans Jean Santeuil comme une expérience émouvante et esthétique. Le 23 février, Édouard Drumont le désigne pour la première fois comme “juif” dans La Libre Parole, son quotidien antisémite. Proust fréquente plusieurs cercles dreyfusards comme le salon de Geneviève Straus, où il rencontre le journaliste et député Joseph Reinach, auteur d’une volumineuse Histoire de l’affaire Dreyfus publiée entre 1901 et 1911. Les deux hommes correspondent pendant l’été de 1899. Proust suit à distance le procès en appel du capitaine qui se tient à Rennes du 9 août au 9 septembre 1899. L’Affaire, qui aura pour conséquence la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, à laquelle Proust est hostile pourtant, occupe une place importante dans son œuvre — elle est citée 256 fois dans la Recherche — comme révélatrice de changements profonds dans l’ordre social.

Et puis, un temps de l’exposition est consacré aux personnages juifs d’À la recherche du temps perdu, et au regard acéré qu’il porte sur les salons et la société de son époque. La place des juifs en son temps et l’antisémitisme sont omniprésents dans la Recherche. Le narrateur s’agace notamment de l’antisémitisme de son grand-père, qui fredonne un air de La Juive de Fromental Halévy et Eugène Scribe devant ses camarades israélites. Plus loin, Proust décrit les tensions attisées par l’affaire Dreyfus. Les personnages que l’écrivain imagine représentent différentes facettes de l’identité juive, dans des situations contrastées et avec des comportements ambivalents. À décharge, on a parfois reproché à Proust de traiter ses personnages juifs de manière caricaturale, voire antisémite. Mais leurs descriptions expriment certains préjugés de l’époque — vulgarité, avarice, servilité, arrivisme — et non l’opinion de l’écrivain.

Chez Proust, clandestinité et opprobre seraient les mêmes attributs par lesquels se vivent son homosexualité et sa judéité. Au temps de Proust en effet, l’antisémitisme et l’homophobie contraignent les juifs comme les homosexuels à la plus grande discrétion.

Alors Proust juif ? Cela ne peut rester qu’une question ou un paradoxe tant il faut s’ingénier à trouver des preuves de judaïsme, mais heureusement cette exposition nous aide à les mettre en évidence. Et même si d’aucuns les trouveront fantasques, elles existent…

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Jusqu’au 10 juillet 2022. Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme : Hôtel de Saint-Aignan — 71 rue du Temple, 75003 Paris.

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