MBS ne s’aligne pas avec les islamistes, mais la normalisation avec Israël attendra
Les récentes mesures prises par Ryad à l'encontre des EAU et en faveur du Qatar et de la Turquie et la montée de l'antisémitisme dans la presse saoudienne ont semé l'inquiétude, mais ces processus ne sont pas nouveaux
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Ces derniers mois, de nombreux observateurs, après avoir, des années durant, considéré l’Arabie saoudite comme la pierre angulaire de l’alliance pro-américaine au Moyen-Orient, ont fait part de leurs inquiétudes face à un changement inquiétant dans la posture du royaume.
Sous l’autorité du puissant prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS), l’Arabie saoudite a été perçue comme indéniablement autocratique, mais elle a été également perçue comme un rempart contre les proxys hostiles soutenus par l’Iran et les Frères musulmans.
On présumait en outre que les Saoudiens normaliseraient leurs relations avec Israël dans un avenir proche.
« Nous sommes à l’aube d’une avancée encore plus spectaculaire », avait déclaré le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant les Nations unies, 16 jours avant que le Hamas n’envahisse le sud d’Israël le 7 octobre 2023. « Une paix historique entre Israël et l’Arabie saoudite ».
Le président américain Donald Trump a exprimé à plusieurs reprises son espoir de voir Ryad adhérer aux accords d’Abraham au cours de son premier mandat. Selon certaines informations, après le cessez-le-feu d’octobre 2025 à Gaza, Trump a dit à MBS qu’il s’attendait à ce qu’il s’engage, maintenant que les combats étaient terminés, dans la voie de la normalisation avec Israël.
Si la guerre à Gaza a provoqué un durcissement de la position de MBS concernant un accord avec Israël, celui-ci était toujours perçu comme très probable après la fin des combats.
Mais ces derniers mois, cette évaluation optimiste a laissé place à une inquiétude croissante, non seulement parce que la normalisation apparaît comme un rêve irréalisable pour Israël, mais aussi parce que Ryad se tourne activement vers un axe islamiste régional dirigé par la Turquie et le Qatar.
La crainte que le royaume ne tombe entre les mains des islamistes est toutefois exagérée. Elle repose en outre sur une interprétation erronée tant de la géopolitique du Moyen-Orient que des intérêts saoudiens.
« C’est réellement tiré par les cheveux », estime Moran Zaga, spécialiste du Golfe chez MIND Israel. « Il est difficile de qualifier d’alliances les actions de l’Arabie saoudite, à l’exception de celles qu’elle mène avec le Pakistan. Elle exploite les opportunités. Elle signale – et principalement aux États-Unis, à Israël et aux Émirats arabes unis – qu’elle dispose d’autres partenaires. »
« Il y a des changements », a pour sa part concédé Yoel Guzansky, chercheur senior à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS). « Mais ils ne se situent pas sur un plan idéologique. L’Arabie saoudite n’a pas rejoint une alliance. Il n’existe aucune alliance de ce type. »
« L’Arabie saoudite se couvre », a-t-il ajouté.
Une OTAN islamique ?
Quand Ben Salmane, en septembre, a signé un accord stratégique de défense mutuelle avec le Pakistan, les analystes ont craint l’émergence d’une « OTAN islamique ». En janvier, Bloomberg a fait savoir que la Turquie cherchait à rejoindre ce pacte, qui aurait alors réuni les coffres bien remplis de l’Arabie saoudite, les armes nucléaires du Pakistan et la puissance militaire avancée de la Turquie.
Ces discussions militaires se sont déroulées dans le cadre de processus diplomatiques qui ont déclenché les mêmes inquiétudes.
Huit ans et demi après avoir rompu les relations diplomatiques du royaume avec l’émirat voisin, très riche en énergie, MBS s’est assis en décembre à la table des négociations avec le dirigeant qatari Tamim bin Hamad Al Thani pour apposer sa signature sur une série d’accords dans les domaines de la défense, des transports et des investissements. Depuis le rétablissement des relations en 2021, le commerce bilatéral a augmenté de plus de 600 %. Les deux pays du Golfe se sont également alignés sur les questions régionales, notamment en Syrie et à Gaza.
Il n’y a pas si longtemps, MBS et le président turc Recep Tayyip Erdogan s’affichaient comme des rivaux régionaux, dans une relation marquée par la méfiance. En 2018, des agents saoudiens ont tué et démembré le journaliste dissident Jamal Khashoggi dans leur ambassade à Istanbul, agissant apparemment sur ordre de MBS. C’est Erdogan qui a rendu cette accusation publique, écrivant dans le Washington Post – le journal influent dans lequel étaient publiés les articles de Khashoggi – que « l’ordre de tuer Khashoggi venait des plus hautes sphères du gouvernement saoudien ».
Des affrontements entre la Turquie et l’Arabie saoudite sont également survenus autour de conflits régionaux, notamment au Soudan, en Syrie et en Libye.
Aujourd’hui, les deux puissances régionales sont engagées dans un processus de réconciliation régulier.
Mardi, MBS a accueilli à Ryad Erdogan, fervent critique d’Israël et soutien du Hamas. Les deux hommes, dans une déclaration conjointe, ont convenu de renforcer leurs liens économiques et militaires, critiquant vivement Israël au sujet de Gaza et de sa reconnaissance du Somaliland.
Par ailleurs, dans ce contexte de rapprochement apparent de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, la rivalité de longue date de Ryad et des Émirats arabes unis, proche partenaire régional d’Israël, s’est ravivée.
En décembre, c’est au Yémen, auparavant théâtre de coopération, que les tensions entre ces deux puissances du Golfe ont éclaté au grand jour, lorsque les séparatistes soutenus par les Émirats arabes unis ont chassé hors de deux grandes provinces les forces alignées avec le gouvernement internationalement reconnu, que soutient l’Arabie saoudite. Les Saoudiens, en réponse, ont mené des frappes sur un port yéménite, affirmant cibler des cargaisons d’armes provenant des Émirats arabes unis. Le lendemain, après que l’Arabie saoudite a appuyé un appel accordant 24 heures aux forces émiraties pour quitter le pays, Abou Dhabi a annoncé le retrait de ses forces restantes du Yémen. La milice soutenue par les Émirats arabes unis s’est quant à elle effondrée peu après.
Par ailleurs, dans la guerre civile soudanaise, Ryad et Abou Dhabi soutiennent des camps opposés, les Émirats arabes unis appuyant également les sécessionnistes dans ce pays. De surcroît, alors que les Émirats arabes unis sont largement soupçonnés d’avoir soutenu la reconnaissance du Somaliland par Israël, la Somalie est en pourparlers avec Ryad au sujet d’un pacte militaire, et a annulé ses accords portuaires avec Abou Dhabi.
Les deux rivaux du Golfe se sont également déclaré une guerre médiatique, dans laquelle les critiques contre Israël occupaient une place prépondérante. La chaîne de télévision publique saoudienne Al-Ekhbariya a accusé les Émirats arabes unis « d’investir dans le chaos et de soutenir les sécessionnistes ». Un universitaire de premier plan a accusé les Émirats arabes unis — et « l’imposteur d’Abou Dhabi » — de se jeter « dans les bras du sionisme » et de servir de « cheval de Troie d’Israël dans le monde arabe ».
Les religieux saoudiens ont prononcé des sermons antisémites. Les unes du royaume ont attaqué « l’entité sioniste » et ses « facilitateurs » émiratis.
Si les Émirats arabes unis n’ont pas répondu directement, beaucoup sont néanmoins convaincus qu’ils ont encouragé la publication d’articles et d’opinions anti-saoudiens dans les médias et les organisations israéliens et juifs.
L’Anti-Defamation League (ADL) a pour sa part publié un communiqué dans lequel elle s’est dite « alarmée par la fréquence et le volume croissants de voix saoudiennes influentes – analystes, journalistes, prédicateurs – utilisant ouvertement des messages antisémites codés, et encourageant agressivement une rhétorique anti-accords d’Abraham, souvent en colportant des théories conspirationnistes sur les ‘complots sionistes' ».
Les dirigeants israéliens, quant à eux, sont bien conscients de cette tendance. La semaine dernière, Netanyahu a déclaré qu’il suivait de près le revirement apparent de Ryad en faveur de la Turquie et du Qatar.
« Nous attendons de tous ceux qui souhaitent la normalisation ou la paix avec nous qu’ils ne prennent pas part aux efforts déployés par des forces ou des idéologies qui veulent le contraire de la paix », a affirmé Netanyahu en réponse à une question du Times of Israel lors d’une conférence de presse.
De tels efforts « refusent toute légitimité à l’État d’Israël, et nourrissent toutes les forces qui attaquent l’État d’Israël », a déclaré Netanyahu, ajoutant qu’il serait « heureux de conclure un accord de normalisation avec l’Arabie saoudite », sous réserve « que les Saoudiens souhaitent la normalisation et la paix avec un Israël sûr et fort ».
Expliquer le comportement de l’Arabie saoudite
La tendance à envisager le Moyen-Orient comme une région où s’affrontent des alliances clairement définies – pro-occidentales, islamistes, centrées sur l’Iran – échoue à rendre compte de la nature complexe de la politique au Moyen-Orient.
« Le Qatar ne fait pas partie d’un unique camp, il appartient à plusieurs camps », explique Guzansky. « Cette division en camps est artificielle, superficielle et bien trop dichotomique. La vie est grise, elle est complexe. »
Une grande partie de l’inquiétude suscitée par le récent réalignement perçu de l’Arabie saoudite semble provenir du fait que beaucoup ignorent que nombre des positions en question existent depuis des années.
Depuis la réadmission du Qatar au sein du Conseil de coopération du Golfe en 2021, MBS a amélioré ses relations avec Doha. Il a également engagé un processus similaire avec le président turc Erdogan.
« Il s’agit d’un long processus en cours depuis cinq ans », a expliqué Guzansky. « L’Arabie saoudite poursuit le renforcement de ses relations avec le Qatar. Ce n’est pas nouveau. »
« L’Arabie saoudite est engagée dans un processus de rapprochement avec des États avec lesquels elle entretenait auparavant des relations conflictuelles et concurrentielles », a-t-il poursuivi. « Il s’agit d’une tendance régionale. »
L’Arabie saoudite n’est pas pour autant sur le point de se rallier à un axe ouvertement favorable aux Frères musulmans. Ryad a interdit l’organisation en 2014, la classant comme organisation terroriste.
« Il est vrai qu’au fil des ans, l’Arabie saoudite s’est montrée plus pragmatique dans ses relations avec les groupes affiliés aux Frères musulmans dans la région, comme au Yémen », explique encore Guzansky. « Mais il s’agit d’une approche pragmatique. Cela ne signifie pas qu’ils apprécient les Frères musulmans. »
D’autres pays ont également renforcé leurs liens avec la Turquie ces dernières années. Israël avait connu une période de réchauffement de ses relations jusqu’au pogrom du 7-Octobre, et les Émirats entretiennent des liens économiques beaucoup plus étroits avec Ankara que l’Arabie saoudite.
Dans le même temps, il est indéniable que la rivalité avec les Émirats et la rhétorique autour d’Israël et des Juifs ont récemment pris une nouvelle ampleur.
« Il ne fait aucun doute qu’il y a eu un changement », affirme Michael Makovsky, président-directeur général du Jewish Institute for National Security of America, « même si je soupçonne qu’il s’agit davantage d’un ajustement tactique, qui pourrait donc s’inverser ».
Plusieurs facteurs pourraient expliquer le changement observé ces dernières semaines.
Le projet NEOM de MBS, un mégaprojet visant à construire une ville futuriste, s’est jusqu’à présent révélé être un énorme gaspillage d’argent, tandis que la baisse des prix du pétrole a quelque peu fragilisé l’économie saoudienne. Mettre l’accent sur les prétendus péchés d’Israël et des Juifs est une méthode utilisée par des dirigeants autoritaires du Moyen-Orient pour détourner l’attention de la population et canaliser la colère intérieure loin du gouvernement.
MBS pourrait également avoir conclu que la normalisation avec Israël n’est tout simplement pas réaliste, les combats se poursuivant à Gaza et les images de dévastation étant encore trop fraîches dans les esprits.
La rivalité personnelle entre MBS et le dirigeant émirati Mohammed Bin Zayed (MBZ) pourrait également expliquer en grande partie l’évolution récente de la position saoudienne.
MBZ, de plus de vingt ans son aîné, faisait figure de mentor pour le prince saoudien lorsqu’il est arrivé au pouvoir, guidant la coopération dans la lutte contre l’islam politique et la menace iranienne, tout en servant de modèle pour réduire la dépendance de son économie aux revenus pétroliers.
Mais la rivalité économique, un sentiment de trahison et la conviction saoudienne que le plus grand pays devrait être le partenaire prééminent ont tendu leurs relations personnelles.
Cela ne signifie toutefois pas un réalignement régional global.
Quoi qu’il en soit, un changement décisif aurait un coût réel pour l’Arabie saoudite.
« MBS semble avoir fait le choix de libéraliser son pays sur le plan intérieur, d’attirer davantage d’investissements étrangers et de transformer son image internationale, ce qui pourrait être compromis par un véritable changement de cap saoudien », explique encore Makovsky.
Signaux positifs de l’Arabie saoudite
La rivalité entre l’Arabie saoudite et les Émirats est réelle et bien établie, mais cela ne signifie pas qu’elle ne puisse être apaisée dans un avenir proche.
« Il existe encore une marge de réconciliation entre les deux pays, et la dynamique pourrait évoluer si le ton et l’alignement des positions changeaient », explique Zaga. « Cela pourrait même amener les deux parties à redescendre de leurs grands chevaux et à renouer avec la coopération. La probabilité est donc très élevée, et je n’enterrerais pas cette relation trop vite. »
Les Saoudiens ont également multiplié les gestes pour dissiper les inquiétudes concernant un éventuel changement d’orientation dans leur hostilité envers Israël et les Juifs.
Le ministre saoudien de la Défense, Khaled bin Salman, a rencontré la semaine dernière des dirigeants juifs et des experts régionaux, une initiative qui a été bien accueillie.
« Cela reflète l’intérêt des Saoudiens à maintenir des liens étroits avec la communauté américaine pro-Israël », estime Makovsky, qui participait à une autre réunion avec le ministre le même jour. « C’est également un signe positif, suggérant que ce changement pourrait être tactique et temporaire. »
Le sénateur américain Lindsey Graham, qui avait récemment appelé les Saoudiens à mettre fin à leur « attaque » contre les Émirats, a changé de ton après avoir rencontré KBS.
« Mes échanges avec l’Arabie saoudite au cours des deux derniers jours m’ont donné confiance dans le fait que le royaume, bien qu’il poursuive ses propres intérêts, s’oriente vers la lumière plutôt que vers les ténèbres. »
L’Arabie saoudite pourrait même avoir perçu un encouragement de la part de la Maison Blanche à l’égard de ses récentes politiques.
« Plus l’Arabie saoudite cherchait à apparaître comme une alliée et amie des États-Unis, plus sa stratégie devenait dure à l’égard d’Israël », souligne Hussain Abdul-Hussain, de la Foundation for Defense of Democracies (FDD). « Ils imitaient la manière dont le Qatar et la Turquie abordent cette question. »
« Le Qatar et la Turquie ont pu se permettre de critiquer Israël jour et nuit, de provoquer Israël et de soutenir le Hamas, les Frères musulmans et tous ces groupes », poursuit Abdul-Hussain. « Et pendant ce temps, Don [Trump] Jr. se rend au Forum de Doha et affirme : ‘Nous avons besoin de davantage d’alliés comme le Qatar’, tandis que le président Trump reçoit Erdogan et le couvre d’éloges. »
« Les Saoudiens voient cela et se disent : si cela fonctionne pour les Qataris et les Turcs, pourquoi cela ne fonctionnerait-il pas pour nous ? »
S’allier avec Israël a un coût sur le plan national et régional. Critiquer Israël permet d’atténuer la pression exercée par les salafistes puritains du royaume, furieux des réformes libérales de MBS, tout en donnant aux pays hostiles à Israël davantage de raisons de coopérer avec les Saoudiens.
« L’administration Trump a donné à MBS des raisons de croire qu’un tel changement, qu’il soit tactique ou stratégique, est acceptable, ou du moins qu’il n’entraînerait pas de coûts réels, en raison de la proximité des États-Unis avec des acteurs islamistes radicaux de la région, tels le Qatar, la Turquie et la Syrie », a convenu Makovsky.
Tout cela ne signifie pas pour autant que la normalisation soit exclue. Mais cela indique que l’Arabie saoudite ne va pas se précipiter pour conclure un accord avec Israël, d’autant plus qu’elle a beaucoup à gagner auprès des rivaux régionaux de l’État hébreu.
Le gouvernement israélien, qui compte des membres d’extrême droite, n’a pas vraiment facilité la tâche de MBS ces dernières années pour conclure qu’un accord de paix apporterait actuellement plus d’avantages que d’inconvénients.
« L’Arabie saoudite se méfie d’Israël – elle nous voit comme un acteur quelque peu moins responsable dans la région », a déclaré Guzansky. « [Le ministre de la Sécurité nationale Itamar] Ben Gvir monte sur le mont du Temple et déclare : ‘C’est à nous.’ Smotrich dit : ‘Allez faire un tour à dos de chameau.’ »
« L’Arabie saoudite regarde ce gouvernement et se dit : ‘Ce n’est pas possible pour l’instant’ », poursuit-il. « Nous devons nous interroger sur nos propres actions, au lieu d’accuser les Saoudiens de ‘se rallier aux Frères musulmans’ et autres absurdités du même genre. »
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