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Interview

Nachman Shai : La question palestinienne est importante pour les jeunes Juifs US

Selon le ministre de la Diaspora, la coalition diversifiée d'Israël ne suffira pas pour séduire les progressistes et le gouvernement doit être plus présent sur les réseaux sociaux

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le ministre de la Diaspora Nachman Shai arrive à la résidence présidentielle de Jérusalem, le 14 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre de la Diaspora Nachman Shai arrive à la résidence présidentielle de Jérusalem, le 14 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

HOLLYWOOD BEACH, Floride — Nachamn Shai déclare que si un cursus avait été à suivre pour devenir ministre de la Diaspora, il l’aurait terminé.

Pour étayer ses dires, Shai évoque son poste de professeur, dans le passé – il a enseigné la diplomatie publique israélienne pendant deux années au sein de l’Emory University et de la Duke University, dans le sud-est des États-Unis.

Pourtant, ce député vétéran du parti Travailliste – connu pour avoir été le porte-parole de Tsahal pendant la guerre du Golfe, en 1991 – explique que son expérience sur les campus américains aura été finalement autant un apprentissage pour lui que pour ses étudiants.

Dans une interview accordée au début du mois, Shai déclare ainsi que ses deux années passées aux États-Unis, de 2019 à 2021, lui ont permis de prendre conscience de la manière dont les jeunes générations, à l’étranger, considèrent l’État d’Israël. Il évoque ainsi des jeunes peu enclins à se montrer chaleureux à l’égard d’un pays qui ne tente pas activement de résoudre son conflit avec les Palestiniens, des jeunes qui ne peuvent être atteints que par le biais des réseaux sociaux – d’où le gouvernement est absent depuis longtemps, selon le nouveau ministre.

« Cela peut ne pas être le cas en Israël mais aux États-Unis, la question palestinienne est en tête de l’agenda des jeunes générations et on me dit constamment que nous continuerons à payer le prix de notre échec à résoudre le conflit dans l’opinion publique », indique Shai, qui s’est entretenu avec le Times of Israel en marge du sommet national de l’Israeli American Council (IAC) organisé en Floride.

Mais si le nouveau gouvernement, qui a prêté serment il y a six mois maintenant, veut aujourd’hui transmettre le message aux jeunes que la question palestinienne évolue dorénavant après des années de stagnation, Shai, âgé de 75 ans, insiste sur le fait qu’il ne pourra pas le faire par le biais des canaux de communication traditionnels.

« Les réseaux sociaux sont essentiels pour interagir avec les jeunes d’aujourd’hui mais la présence, sur ces plateformes, du gouvernement israélien est pratiquement non-existante », déplore Shai qui ajoute que le ministère des Affaires de la diaspora travaille actuellement à moderniser l’empreinte numérique du pays.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, au centre, rencontre les ministres du Meretz Nitzan Horowitz, au centre gauche, et Isawi Frej, au centre droit, le 3 octobre 2021. (Crédit : Meretz)

« iPads, iPhones et montres connectées »

Shai reconnaît toutefois avoir encore beaucoup à apprendre et que ce voyage – c’est son troisième déplacement aux États-Unis depuis son entrée au cabinet – a été essentiellement l’occasion d’entendre ce qu’ont à dire les leaders communautaires juifs locaux et d’évaluer leurs attentes.

« Jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’attentes exprimées – je tente donc de les faire parler », dit-il, rejetant ostensiblement l’approche qui avait été adoptée par Israël face à la diaspora américaine au cours des mandats des précédents gouvernements.

Ce qui ne signifie pas non plus que Shai a pris ses fonctions sans avoir d’idées bien à lui.

Même si les étudiants rencontrés pendant ses cours à l’université appartenaient à une catégorie spécifique de jeunes engagés – principalement des étudiants juifs – l’ancien maître de conférence explique qu’ils étaient toutefois représentatifs d’une génération plus large qui se distingue par sa curiosité, et qui a recours aux réseaux sociaux pour trouver des réponses aux problèmes du monde.

« Ils apprennent par le biais de leurs ordinateurs, de leurs iPads, de leurs iPhones, de leurs montres connectées… Nous devons donc introduire des récits et des informations sur Israël sur ces plateformes pour leur permettre d’élargir leurs connaissances sur le sujet et de comprendre, avant tout le reste, pourquoi les Juifs sont venus en Israël », explique-t-il. « Cette raison peut venir naturellement à l’esprit des personnes qui vivent en Israël mais ce n’est pas le cas pour les jeunes générations de l’étranger. »

Tandis qu’il reconnaît que divers ministères ont ouvert des comptes sur les réseaux sociaux destinés à communiquer avec le public à l’étranger, Shai note : « Ils ne sont pas parvenus à atteindre les jeunes aux États-Unis parce que leurs opinions ne changent pas ». Il ajoute que son bureau fera en sorte d’avoir une approche différente de la question.

Photo d’illustration : Un soldat regarde la page Facebook de Tsahal au bureau du porte-parole militaire de Jérusalem, au mois de novembre 2012. (Crédit : AP/Sebastian Scheiner/File)

Le gouvernement « de l’impasse »

Shai estime qu’il sera essentiel que les contenus partagés par son bureau mettent en exergue la question palestinienne – ce qui comprend de souligner les initiatives prises par le gouvernement dans ce domaine.

« Même si nous parvenons à résoudre le conflit, il y aura encore toutes sortes de critiques contre Israël. Mais je comprends que nous devions mettre en avant le problème palestinien. Nous ne pouvons pas l’ignorer, nous ne pouvons pas l’abandonner », poursuit-il.

Mais que répond-il aux jeunes progressistes qui s’inquiètent du rôle d’Israël dans le conflit en cours ? Shai déclare qu’il commence tout d’abord à expliquer la complexité du nouveau gouvernement, qui est constitué de partis provenant de l’ensemble du spectre politique.

Son Premier ministre, Naftali Bennett, s’oppose à l’idée d’un État palestinien et c’est le cas également d’au moins un autre parti de la coalition tandis que le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, qui doit hériter du fauteuil de Premier ministre en août 2023 dans le cadre d’un accord de rotation, est un défenseur de la solution à deux États, qui est aussi soutenue par d’autres formations à sa gauche.

« Tout le monde ne peut pas être d’accord sur… ce dossier, et nous attendons donc. Nous ne pouvons pas faire avancer le dossier palestinien pour le moment. S’ils veulent l’annexion, nous ne les laisserons pas faire. Si nous nous efforçons de faire avancer la solution à deux États, on nous empêchera également de le faire… Tout est bloqué », explique Shai.

Il admet que ces propos n’ont pas vraiment satisfait les jeunes progressistes jusqu’à présent, mais qu’il tente d’expliquer que la coalition a résulté du vote des citoyens. « Ils ont choisi de conserver le pays dans une sorte d’impasse et ce gouvernement très large politiquement en est le résultat naturel », indique-t-il.

Les ministres du gouvernement israélien nouvellement assermenté posent pour une photo de groupe à la résidence du président à Jérusalem. Le 14 juin 2021. (Yonatan Sindel/FLASH90)

Concernant l’avancée par le gouvernement, au mois d’octobre, de plans portant sur la construction d’environ 3 000 logements en Cisjordanie, Shai se montre évasif, expliquant que les plans doivent franchir différents stades d’approbation et que les travaux sur le terrain n’ont pas progressé.

Ceci dit, c’est presque exclusivement pendant ces stades précoces de planification que les responsables israéliens peuvent intervenir.

Mais Shai souligne les permis de construire promus par le ministère de la Défense pour les Palestiniens de la Zone C de la Cisjordanie, parallèlement aux logements dans les implantations. Il évoque également la décision qui a été récemment prise par le gouvernement d’autoriser 500 Palestiniens de Gaza à intégrer la main-d’œuvre du secteur hi-tech israélien, disant que cette information a trouvé un écho chez les jeunes progressistes et chez les jeunes Juifs américains désireux d’avoir des exemples concrets des initiatives prises pour améliorer la vie des Palestiniens.

Les débâcles du Boycott

Concernant le mouvement BDS (Boycott, Divestment, and Sanctions) anti-israélien, qui attire l’attention des organisations pro-israéliennes de la Diaspora, Shai préfère s’exprimer sur les « centaines de millions de dollars » dépensés par les récents gouvernements pour combattre le phénomène.

Il dit n’avoir lui-même assisté à aucune campagne de BDS quand il enseignait à Emory ou à Duke mais qu’il a connaissance « d’incidents » qui ont pu se dérouler là-bas depuis son départ.

Interrogé plus précisément sur la décision prise par Ben & Jerry’s de ne plus vendre de glaces en Cisjordanie, le ministre de la Diaspora dit que l’annonce de ce boycott l’a fait réfléchir – mais que son opposition à cette décision ne peut pas être mis en doute.

« Je suis contre les boycotts, et je ne fais ainsi nullement la différence entre un boycott des Israéliens qui choisissent de vivre dans les implantations et un boycott qui prendrait pour cible les Israéliens qui vivent dans les frontières de la Ligne verte », note-t-il.

Des travaux de construction pour de nouveaux logements à Modiin Illit, en Cisjordanie, le 11 janvier 2021. (Crédit : Flash90)

Au mois d’octobre, le gouvernement dans lequel Shai siège a finalisé un accord avec l’Union européenne (UE) qui permettra d’allouer des millions en subventions de recherche en direction des institutions universitaires de tout l’État juif, sans la Cisjordanie.

Pourquoi lui-même a-t-il soutenu cet accord ? A cette question, le ministre Travailliste répond qu’il avait été négocié par les gouvernements précédents et que les fonds significatifs reçus par l’État juif par le biais du programme Horizon Europe l’ont emporté sur le désir d’interférer en la matière.

Transiger sur le compromis ?

L’entretien de Shai avec le Times of Israel a eu lieu quelques jours avant que les conseillers du ministre des Affaires religieuses, Matan Kahana, ont annoncé à Zman Yisrael que ce dernier avait pris la décision, aux côtés du Premier ministre Naftali Bennett, de remettre en suspens le projet de mise en œuvre d’un plan qui avait été longuement gelé concernant la construction d’un pavillon de prière égalitaire du mur Occidental. Une décision qui a entraîné la colère des leaders des mouvements massorti et réformé aux États-Unis, qui disent avoir attendu trop longtemps la réalisation du projet.

Le ministre des Affaires de la Diaspora a depuis fait connaître son désaccord avec la décision de Kahana, et il a affirmé qu’un gouvernement qui veut durer doit savoir tenir les promesses faites.

« On nous dit en permanence que la place est vide, que personne ne vient la visiter. OK, on comprend. Ils ne viennent que deux fois par semaine. Et alors ? », s’exclame Shai lors de notre entretien antérieur. « C’est un lieu où la prière se fait de différentes manières et ainsi, même si seulement dix personnes doivent venir dans une seule semaine, elles doivent pouvoir avoir cette option de service de prière égalitaire à disposition ».

Des rabbins du mouvement réformé, femmes et hommes, à l’arche de Robinson, le site du mur Occidental destiné à accueillir les services futurs de prière égalitaire à Jérusalem, le 25 février 2016. (Crédit : Y.R/Reform Movement)

Et pourtant le nouveau gouvernement, même s’il n’intègre pas de partis haredim ou sionistes-religieux de la ligne dure qui sont parmi les opposants les plus fervents au dit « compromis du mur Occidental », a beaucoup plus de difficultés à faire avancer cette proposition qu’il ne s’y était attendu de prime abord.

« Nous devons affronter des incitations à la haine significatives de la part du président de l’opposition Benjamin Netanyahu et de sa bande qui sont parvenus à recruter de larges pans de la société israélienne et qui menacent la sécurité publique », affirme Shai.

Le ministre issu du parti Travailliste reconnaît qu’il est difficile de dire l’importance que revêt le compromis du mur Occidental aux yeux du Juif de la diaspora moyen, tout en déclarant qu’il est prioritaire pour les responsables religieux qu’il est amené à rencontrer et que le symbole que représenterait un pavillon officiel de prière non-orthodoxe sur le site le plus saint où les Juifs peuvent prier a une importance en soi.

Tandis que la relation entretenue par Israël avec la Diaspora pourrait ne pas surmonter des questions telles que la menace nucléaire de l’Iran ou la lutte contre le crime dans la société arabe, Shai dit que son objectif, dans ce gouvernement, est de s’assurer que ces dossiers seront encore placés au sommet de l’ordre du jour.

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