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Polly Adler, l’immigrante juive qui avait dirigé un bordel pendant la Prohibition

La biographie « Madame » de Debby Applegate retrace comment l'interdiction de l'alcool aux États-Unis a réuni la haute société et la pègre - et comment une jeune femme en a profité

  • Polly Adler à Chicago pendant un championnat de boxe poids-lourds, le 22 septembre 1927. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler à Chicago pendant un championnat de boxe poids-lourds, le 22 septembre 1927. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
  • Polly Adler, à gauche, dans son premier manteau en vison se promène à Atlantic City, dans le New Jersey, en 1924. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler, à gauche, dans son premier manteau en vison se promène à Atlantic City, dans le New Jersey, en 1924. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
  • Polly Adler à côté de son coupé Buick Master Six coupe, en juillet 1927. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler à côté de son coupé Buick Master Six coupe, en juillet 1927. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
  • Polly Adler, autrice de best-sellers. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler, autrice de best-sellers. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
  • Polly Adler fait la fête avec deux “working girls” dans les années 1930. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler fait la fête avec deux “working girls” dans les années 1930. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
  • Polly Adler profite de sa retraite à Los Angeles, en Californie, avec son caniche bien-aimé. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)
    Polly Adler profite de sa retraite à Los Angeles, en Californie, avec son caniche bien-aimé. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)

Comme de nombreux immigrants juifs d’Europe de l’Est du début du 20e siècle aux États-Unis, Polly Adler voulait faire quelque chose de sa vie. Et même si son nom a été largement oublié aujourd’hui, elle aura fait les choses en grand – en grande dame de l’ère du jazz.

Tout le monde allait chez Adler à Manhattan, dans les années 1920 et 1930. Si cette maison close luxueuse avait mauvaise réputation, elle permettait de se rassembler dans un endroit cossu, où la crème de la société pouvait se mélanger, se retrouver et boire de l’alcool de contrebande en pleine époque de Prohibition. C’était un salon où des artistes, des écrivains, des hommes d’affaires, des politiciens, des athlètes professionnels et des gangsters se côtoyaient, où s’échangeaient des idées et où des accords étaient conclus.

Robert Benchley, Desi Arnaz, Joe DiMaggio, Milton Berle, Lucky Luciano et Walter Winchell n’étaient que quelques-uns des noms réputés qui fréquentaient le bordel, dépensant sans compter pour de l’alcool illégal, des filles magnifiques – ou les deux. Des femmes, dont l’écrivaine Dorothy Parker, le fréquentaient également. Duke Ellington passait en compagnie de musiciens de son groupe pour y jouer un set ou deux.

Adler mettait des femmes au service des clients. Parmi eux, il y aurait eu – aucune preuve n’est toutefois venue soutenir cette affirmation – le politicien Franklin Delano Roosevelt, qui devait ultérieurement devenir le président américain qui devait diriger le pays pendant la Dépression et la Seconde Guerre mondiale.

L’auteure lauréate du prix Pulitzer, Debby Applegate, nous fait faire un voyage dans le temps en nous faisant pénétrer dans l’intimité de ce « bar clandestin » et dans celle de « son harem » dans sa nouvelle biographie d’Adler.

Publié en novembre 2021, Madame : la biographie de Polly Adler, icône de l’ère du jazz est l’histoire d’Adler et, de manière plus générale, de toute une époque. Avec une écriture captivante, Applegate nous offre un récit vivant et détaillé du fonctionnement de la pègre et de la manière dont cette dernière avait su tisser des liens avec des politiciens et des policiers souvent corrompus – des relations qui lui avaient permis de continuer à prospérer. (Adler elle-même versait aux membres de la brigade des mœurs des milliers de dollars en pots-de-vin chaque mois pour pouvoir faire « ses affaires ».)

« Elle est une fenêtre, une loupe qui permettent d’accéder à un si grand nombre de détails concernant cette période de l’histoire », s’enthousiasme Applegate en évoquant Adler dans une interview accordée au Times of Israel depuis son domicile de New Haven, dans le Connecticut.

« La prohibition était une période étrange parce que cette activité qui relève pourtant du quotidien était devenue illégale, et cela change tout l’aspect moral des choses… Si vous vouliez boire un verre de bière, vous deviez vous adresser à un criminel… La frontière entre l’acceptable et l’inacceptable avait quasiment disparu. Le monde du vice, ce milieu louche et dangereux de la pègre étaient devenus chics, glamours. C’était dans ce monde que se passaient les choses, c’était là que se rencontraient les gens intéressants. Polly avait accompagné ce changement culturel. Soudain, les femmes de la nuit étaient devenues des contrebandières – et elle s’était glissée dans ce rôle », ajoute Applegate.

Adler était née dans les années 1900 et elle avait grandi dans la zone de résidence de l’Empire russe, dans le village de Yanow, situé dans la Biélorussie contemporaine. L’esprit vif et curieux, soucieuse de faire des études, elle avait espéré aller au lycée dans la ville voisine de Pinsk, mais ses parents avaient décidé que la famille immigrerait aux États-Unis et que Polly (alors connue sous le nom de Pearl) partirait en éclaireuse.

Pearl Adler – aujourd’hui Polly – avec Nicko, son chiot chow-chow adoré, en 1921. (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)

Elle était arrivée seule en Amérique à l’âge de 13 ans, vivant d’abord avec une famille originaire de Yanow qui s’était installée dans le Massachusetts, puis avec des proches à Brownsville, à Brooklyn. Le projet familial d’émigration vers les États-Unis avait été contrecarré par le début de la Première Guerre mondiale, en 1914. Si ses parents et ses jeunes frères devaient finalement parvenir à venir dans le pays, Adler avait été été bloquée par la situation et s’était trouvée dans l’obligation d’être indépendante dès le moment où elle avait quitté le foyer familial.

L’ambitieuse et intelligente Adler s’était rapidement rendue compte que ses emplois dans des ateliers clandestins ne la mèneraient nulle part. Et elle avait vite compris que la vie serait dure après avoir été violée par un contremaître d’usine, après avoir subi un avortement illégal et avoir été chassée et rejetée par ses proches.

N’ayant nulle part où aller, Adler avait fréquenté des marginaux – et devait finalement évoluer régulièrement dans un entourage composé d’escrocs et de gangsters.

« Polly et ceux qui l’entouraient ne cherchaient même pas à être bons… Quand on a été comme Polly rejetée par sa famille, isolée de ses proches, quand on a l’impression que personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivant ou mort, alors on commence à trouver des amis parmi les parias – parce qu’ils vous accueillent. C’est là qu’on commence à rejeter la société, le reste du monde », note Applegate.

Selon l’autrice, aucune preuve ne vient soutenir l’hypothèse qu’Adler elle-même se soit adonnée à la prostitution. Cependant, Applegate insinue dans son livre qu’Adler l’avait probablement fait en 1919, lorsqu’elle s’était retrouvée seule pour la première fois et qu’elle avait faim.

« Les patronnes de maison close n’aiment pas admettre – sauf exception – qu’elles ont travaillé comme prostituées avant de devenir tenancières, mais il est néanmoins peu probable qu’elles soient directement passées à ce deuxième statut », dit Applegate.

Polly Adler en vacances avec l’une de ses « filles ». (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)

À la fois historienne et biographe, Applegate ignorait tout de l’existence d’Adler jusqu’à ce qu’elle tombe sur ses mémoires à succès de 1953, intitulés A House is not a Home dans les piles de la bibliothèque de Yale. Ce mince volume, qui s’était vendu à 2 millions d’exemplaires lors de sa première publication, avait intrigué Applegate.

« Avec ce livre, j’avais l’impression de déterrer des choses qui étaient cachées et que si je ne les partageais pas, elles ne seraient jamais connues », indique-t-elle.

Applegate, âgée de 53 ans, a été en contact avec des parents d’Adler en Israël et aux États-Unis tout en menant de nombreuses années de recherche. Elle a constaté que ses proches d’un certain âge ne désiraient pas évoquer Adler ou ses mémoires.

« Madam: The Biography of Polly Adler, Icon of the Jazz Age » écrit par Debby Applegate (Crédit : Doubleday)

« Au début des années 1950, Polly était autrice, elle avait le sentiment d’être tout à fait respectable… Elle était partie en tournée en Europe et elle s’était rendue en Israël pour voir sa famille, à qui elle avait également envoyé de l’argent, et elle pensait être accueillie en héroïne. Ils n’ont même pas accepté de lui parler du livre. Ils étaient trop gênés et honteux. Elle était apparemment partie très en colère », a déclaré Applegate.

Adler avait soutenu financièrement ses parents et ses jeunes frères après leur arrivée aux États-Unis – mais il est difficile de dire si la famille savait d’où venait l’argent.

Adler passait sa vie professionnelle et personnelle sous silence lorsque ses parents lui rendaient visite. Mais selon Applegate, le père d’Adler avait su quelque chose – d’autant plus que sa fille avait acheté des actions et des biens immobiliers en son nom et que lui-même avait signé ces acquisitions. Cela n’avait été que bien plus tard, lorsqu’Adler était apparue dans des articles de journaux liés aux enquêtes Seabury sur des faits de corruption au sein du conseil municipal de New York, dans les années 1930, que sa mère et d’autres proches avaient commencé à prendre conscience de ses activités professionnelles.

« Sa famille l’avait suivie en Californie après sa retraite et elle avait été heureuse de profiter de son argent. Mais sa mère avait interdit qu’elle soit présente à la table du Seder, à Pessah. Cela avait profondément blessé Polly, et elle devait en rester meurtrie jusqu’à la fin de sa vie », raconte Applegate.

Polly Adler en séjour en Europe après avoir écrit ‘A House Is Not A Home,’ en 1954. ( (Crédit : Collection Polly Adler/Autorisation : Eleanor Vera)

Si la vie d’Adler – accueillir des amis de premier plan et fréquenter les boîtes de nuit les plus animées en compagnie de ses plus jolies « filles » – avait sa part de glamour, sa vie de patronne de maison close était extrêmement stressante. Son succès était dû à sa discrétion et à son sens naturel des affaires, mais aussi à sa capacité à garder une longueur d’avance sur la loi. Faire ses bagages et déplacer son bordel vers un nouvel emplacement à tout moment, payer les forces de l’ordre pour éviter les arrestations et les peines de prison, ou se trouver au centre de guerres de gangs avaient eu des conséquences, tant émotionnelles que physiques.

Alors pourquoi avait-elle continué ? Pourquoi ne s’était-elle pas retirée après avoir gagné suffisamment d’argent pour acheter de beaux vêtements, des bijoux, des manteaux de fourrure, une voiture et un appartement ?

« Je pense qu’elle était devenue accro à l’argent… Elle avait dit à un moment donné : ‘En tant que tenancière de maison close à la retraite, je vais être une paria – mais tant que je resterai Madame Polly, à la tête du bordel le plus cossu de New York, la société viendra à moi », explique Applegate.

Debby Applegate, autrice de « Madam ». (Crédit : Beth Dixson)

« Il est difficile pour nous de comprendre aujourd’hui cet état d’esprit – mais quand on voit autour de soi la manière dont s’entremêlent argent, sexe et pouvoir masculin, on peut être tenté d’essayer de profiter de ce que les autres sont constamment en train de prendre, juste un peu, pour que l’injustice devienne plus acceptable », dit-elle.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Adler, qui était restée célibataire, avait décidé de se retirer de l’entreprise et de mener une vie tranquille à Los Angeles. Elle était retournée sur les bancs du lycée pour terminer ses études secondaires et obtenir un diplôme. Cette reprise d’études – et la rédaction de ses mémoires avec l’aide d’un prête-plume – avaient été les moments dont Adler avait tiré le plus de fierté, elle à qui la chance d’une éducation avait été arrachée alors qu’elle était une jeune adolescente.

Grande fumeuse, Adler était décédée d’un cancer en 1962 à l’âge de 62 ans. Jusqu’à son dernier jour, elle n’aura jamais ouvertement remis en question l’aspect moral de son activité de patronne de maison close.

« Mais elle disait aussi qu’elle ne pourrait jamais être véritablement heureuse parce qu’elle en savait trop sur la nature humaine », ajoute Applegate.

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