Pour ce caricaturiste belgo-israélien engagé, la BD n’est pas une blague
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Interview

Pour ce caricaturiste belgo-israélien engagé, la BD n’est pas une blague

L'artiste primé Michel Kichka parle de son travail de "défenseur du projet sioniste, et non de politique"

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Michel Kichka, caricaturiste, illustrateur et conférencier israélien primé, réfléchit sur sa carrière et son travail dans le futur. (Avec l'aimable autorisation de Michel Kichka)
Michel Kichka, caricaturiste, illustrateur et conférencier israélien primé, réfléchit sur sa carrière et son travail dans le futur. (Avec l'aimable autorisation de Michel Kichka)

Cela fait des années que Michel Kichka, auteur de caricatures politiques, de bandes dessinées et de romans graphiques, d’origine belge, s’est mis à dessiner et à caricaturer son parcours dans la vie.

Récemment récompensé par la Fondation du judaïsme français, le prestigieux Prix Francine et Antoine Bernheim pour l’ensemble de sa carrière, remis chaque année à une personne dont les contributions dans les domaines de la science, de la littérature et des arts ont eu un impact positif sur la communauté juive française et sur les Juifs du monde entier, il pourrait, dirait-on, se reposer sur ses lauriers.

Pas du tout, non. Ça n’arrivera pas.

« Je suis heureux de cette récompense et j’ai été totalement surpris d’apprendre qu’elle m’avait été décernée », a déclaré Kichka depuis son domicile à Jérusalem quelques semaines plus tard. « Mais ce n’est pas une œuvre de toute une vie en ce sens que mes réalisations sont derrière moi. Pour les créateurs, la reconnaissance est très significative. Mais j’ai encore de quoi faire. »

Michel Kichka lors de la cérémonie de remise du Prix Francine et Antoine Bernheim pour l’ensemble de sa carrière en mai 2019 par la Fondation du Judaïsme Français. (Autorisation PR)

Kichka, 65 ans, est actif dans divers domaines de la caricature depuis des décennies : dessinateur de caricatures politiques en hébreu et en français, auteur de romans graphiques et de BD, illustrateur de livres écrits par d’autres, professeur principal au département Communication visuelle de l’école des arts et du design de Bezalel à Jérusalem où il a dirigé une génération de dessinateurs israéliens primés, notamment Rutu Modan, Assaf Hannukah et David Polonsky.

« Je me partage entre ces quatre domaines », dit Kichka.

Au cours des 20 dernières années, il a également participé régulièrement à des conférences et à des expositions sur la liberté d’expression et la mondialisation.

« Nous en parlons tous, tous mes collègues et moi, parce que les gens se posent des questions », a dit Kichka. « Y a-t-il des limites à l’expression et à ce qui se passe dans notre société ? Il y a la censure et les fake news et le monde a changé et on nous demande de nous exprimer et d’écrire des articles et pas seulement de dessiner derrière nos tables. »

Une caricature récente créée en juin 2019 par le dessinateur israélien Michel Kichka, qui reflète sa propre vision de la politique intérieure et internationale. (Avec l’aimable autorisation de Michel Kichka)

Kichka s’est plongé dans ce monde de la politique et de la société à travers ses encres et ses blocs-notes pendant des décennies. Originaire de Belgique, il est arrivé en Israël à l’âge de 19 ans en 1974 pour suivre un programme de dessin animé de quatre ans à Bezalel, après avoir abandonné ses études d’architecture.

C’était comme un appel, a dit Kichka, de venir en Israël, un pays en proie à des changements politiques lorsque le Likud est arrivé au pouvoir en 1977 et que la société israélienne a commencé à changer de son cadre laïc historique et dirigé par les Travaillistes.

« J’ai commencé à ressentir les changements que le Likud a apportés à la société », dit-il. « Je sentais que je ne pouvais pas rester et ne pas choisir mon camp. C’était la première fois que je votais. Peu à peu, j’ai pris conscience de l’importance d’avoir une position, d’avoir une vision. On ne peut pas vivre en Israël sans avoir une opinion. »

Une autre caricature récente de Michel Kichka datant de juin 2019. (Avec l’aimable autorisation de Michel Kichka)

Il a travaillé en hébreu dès le début, principalement parce qu’il estimait y être obligé, vivant dans cette société et avec le désir de s’adresser à ses concitoyens israéliens autour de lui.

Il était également logique pour Kichka de travailler en français, et il a contribué au quotidien Le Monde et à d’autres publications francophones pendant des années, dans une tentative visant à montrer des côtés moins connus d’Israël, a-t-il dit. Ses œuvres en hébreu sont souvent traduites en anglais et en français, et diffusées dans le monde entier.

Les prix ont rapidement suivi. En 2008, la municipalité de Tel Aviv a décerné à Kichka le prix Dosh de la bande dessinée (du nom du célèbre dessinateur israélien Kariel Gardosh), et en 2011, le ministère français de la Culture lui a remis son Ordre des Arts et des Lettres.

« Israël est juste connu par le conflit vu sur les écrans de télévision et c’est très superficiel », dit-il. « En tant qu’Israélien vivant dans le pays, je pense que je peux faire la lumière sur notre vie ici et sur notre façon de vivre. Je ne suis pas du tout d’accord avec mon gouvernement, alors c’est une façon de montrer au monde qu’il y a une voix dissidente, qu’il est possible de faire partie de l’opposition et d’être contre la politique du gouvernement, sans risque. »

Extrait du dernier roman illustré de Michel Kichka, « Falafel sauce piquante » (Falafel with Hot, Spicy Sauce), sorti pour la première fois en français en septembre 2019. (Avec l’aimable autorisation de Michel Kichka)

Une partie de ce besoin d’exprimer ses opinions est canalisée à travers son blog, écrit en hébreu et en français et mis à jour régulièrement. (Pour lire et consulter les caricatures de Kichka en anglais, voir sa page Facebook.)

Kichka est également membre de « Cartooning for Peace » [Dessiner pour la paix], une association internationale de caricaturistes qui travaillent ensemble dans un esprit de tolérance, et dirige la Guilde des caricaturistes d’Israël.

Il produit également des romans graphiques, qui ont débuté sous forme de bandes dessinées au milieu des années 1980 pour diverses séries françaises. Il y a quelques années, il s’est mis à raconter sa propre histoire et celle de son père, un survivant de la Shoah, devenu Second Generation, The Things I Didn’t Tell My Father, un roman graphique publié en 2016 par Europe Comics. C’était une histoire difficile à raconter, mais Kichka sentait qu’il devait le faire.

Couverture de « Falafel sauce piquante », le nouveau roman graphique de Michel Kichka, sorti en septembre 2019, en français. (Avec l’aimable autorisation de Michel Kichka)

Kichka poursuit ce premier roman graphique autobiographique avec un nouveau roman, en septembre de Modan, Falafel sauce piquante, qui raconte l’histoire de son alyah [immigration] et sa vie en Israël. Il s’agit d’une autre œuvre autobiographique racontée en français (pour l’instant), un aperçu de ses 45 ans en Israël et mettant en vedette sa femme et ses trois fils, qui ont servi dans des unités de combat dans le contexte et la position politique de Kichka.

C’est la prolongation du besoin de Kichka de regarder, d’examiner, d’exprimer et de partager ses pensées et ses opinions, tempéré, peut-être, par son amour et son admiration pour son pays d’adoption.

« J’ai des positions, des opinions et des perspectives et cela me préoccupe probablement plus que la jeune génération parce que je sais ce qui leur manque », dit Kichka. « Je sais quel était le rêve pour lequel je suis venu, et je me suis mis en mission. Je suis un défenseur du projet sioniste, pas de la politique. Ce sont deux choses différentes. »

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