Pour changer le rapport de force, l’Iran intensifie sa guerre larvée avec Israël
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Analyse

Pour changer le rapport de force, l’Iran intensifie sa guerre larvée avec Israël

Téhéran encourage à renforcer son agressivité afin de consolider sa position dans les négociations nucléaires et de tester les nouveaux dirigeants à Washington et Jérusalem

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des soldats libanais à côté d'un camion transportant un lance-roquettes multiple après l'avoir confisqué, dans le village méridional de Shouayya, le 6 août 2021. (Mahmoud ZAYYAT / AFP)
Des soldats libanais à côté d'un camion transportant un lance-roquettes multiple après l'avoir confisqué, dans le village méridional de Shouayya, le 6 août 2021. (Mahmoud ZAYYAT / AFP)

Alors que le Moyen-Orient subit une vague de chaleur, la température monte rapidement dans le conflit de longue date entre Israël et l’Iran.

Une décennie d’escarmouches entre les deux pays, marquée par des actes mystérieux de sabotage présumé et des attaques de groupes satellites, a atteint son paroxysme ces derniers mois, menaçant d’amener les rivaux régionaux au bord d’une guerre directe.

L’exacerbation du conflit résulte de l’intensification des actions d’un Iran apparemment enhardi contre Israël ou des actifs liés à Israël, comme la frappe meurtrière de drones près d’Oman à la fin du mois dernier sur le pétrolier Mercer Street, géré par une société appartenant à un Israélien.

Vendredi, les hostilités ont atteint un nouveau sommet lorsque le Hezbollah, groupe satellite iranien, a tiré 19 roquettes sur le nord d’Israël, le plus lourd barrage de ce type depuis la Seconde Guerre du Liban en 2006.

Cette intensification du conflit survient à un moment significatif pour l’Iran : Téhéran a prêté serment jeudi à son nouveau président extrémiste Ebrahim Raisi, et les pourparlers avec les puissances occidentales sur la reprise de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), qui semblaient aller de l’avant plus tôt cette année, semblent soudainement au point mort.

Selon certains, les agissements de l’Iran semblent conçus pour maximiser sa position dans le rapport de force pour les négociations et montrer au monde qu’il ne sera pas bousculé ou contraint de réduire ses activités à l’étranger.

« Je pense que l’Iran veut montrer que sa présence régionale n’est pas négociable », a déclaré Ori Goldberg de la Lauder School of Government de l’Interdisciplinary Center d’Herzliya. « Les Iraniens veulent que la question nucléaire soit traitée séparément. »

Israël, qui est également dirigé par un gouvernement relativement récent, semble également avoir tenté de consolider sa position, soit en torpillant le JCPOA, soit en étendant ses prérogatives pour inclure une limitation du développement des missiles iraniens et de ses activités régionales. Cela s’est manifesté par un déchaînement de la rhétorique belliqueuse menaçant ouvertement l’Iran d’une guerre totale, en faisant savoir aux États-Unis qu’Israël n’hésiterait pas, tout en redoublant d’efforts pour rallier la communauté internationale à sa cause, – une quête que certains considèrent comme chimérique.

« Une nouvelle coalition internationale contre l’Iran n’est pas en vue », dit Henry Rome, analyste au sein de l’Eurasia Group. « Les États-Unis et le Royaume-Uni peuvent renforcer les forces navales qui patrouillent dans la région par le biais de l’IMSC (International Maritime Security Construct). Des informations parues dans la presse britannique ont aussi indiqué que Londres pourrait mener une cyber-opération en réponse, qui serait probablement mise au point de manière à n’avoir que des conséquences limitées et à ne pas entraîner d’escalade. Les États-Unis vont probablement accélérer leurs plans préexistants concernant de nouvelles sanctions liées aux programmes de drone et de missile de l’Iran ».

« Finalement, tout cela va probablement sembler trop léger pour Israël qui trouvera sa propre manière de riposter », prédit-il.

Une opportunité pour l’Iran

Tous les observateurs ne sont pas convaincus de l’existence d’un lien direct entre cette escalade régionale et les négociations nucléaires.

« L’Iran gère parallèlement plusieurs campagnes », explique Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran au sein de l’Institut d’études sur la sécurité nationale à Tel Aviv. « S’il y a certaines influences entre les campagnes, tout n’est pas pour autant lié à la question nucléaire ».

Cette escalade iranienne a lieu alors que la république islamique a le sentiment qu’une opportunité se présente pour asseoir sa domination dans le Golfe, tout en testant les nouvelles administrations à Jérusalem et à Washington.

« Je pense que les Iraniens ont le sentiment d’avoir une certaine forme de contrôle en ce moment », commente pour sa part Moran Zaga, expert de la région du Golfe au Mitvim – l’Institut israélien de politique étrangère régionale.

L’Arabie saoudite, qui a longtemps été un adversaire régional, est en pourparlers avec Téhéran pour tenter de trouver un moyen de s’extraire de la guerre civile au Yémen. Le royaume n’a que peu d’intérêt à faire des vagues en répondant à l’agression de Téhéran. Les Émirats arabes unis, de leur côté, préfèrent ignorer le tumulte et conserver une façade de stabilité de manière à continuer à attirer les investissements et à diversifier leur économie.

Des membres de tribus loyales aux rebelles houthis lèvent leurs armes pendant une manifestation contre l’accord de normalisation conclu entre Israël et les Émirats arabes unis, à Saana, au Yémen, le 22 août 2020. (Crédit : AP/Hani Mohammed, File)

« Aujourd’hui, aucun des pays du Golfe n’est en situation de répondre directement aux attaques », dit Zaga.

La préférence qui est clairement affichée par Israël est que la communauté internationale – et en particulier les États-Unis, la France et le Royaume-Uni – prennent la tête des efforts livrés contre le programme nucléaire iranien et le soutien apporté par la république islamique à ses groupes terroristes mandataires dans la région.

La semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, a déclaré avoir ordonné aux diplomates israéliens de prôner auprès de l’ONU le passage à l’action contre « le terrorisme iranien ».

« Qu’est-ce que la communauté internationale va faire à ce sujet ? », a-t-il demandé aux ambassadeurs des pays siégeant au Conseil de sécurité des Nations unies, mercredi. « Le droit international existe-t-il donc encore ? Et le monde aura-t-il la capacité et la volonté de faire respecter ce droit ? Si la réponse est oui, alors le monde doit agir dès maintenant. »

Mais Israël n’attendra personne pour prendre la tête d’une éventuelle riposte.

Les Britanniques ne vont pas frapper militairement l’Iran pour des attaques commises sur des navires, et certainement pas pour stopper le programme nucléaire de Téhéran. Après qu’un pétrolier britannique s’est retrouvé entre les mains des Iraniens, en 2019 – cela avait aussi le cas de personnels de la Marine britannique en 2007 – le Royaume-Uni avait choisi de ne pas opter pour une riposte militaire.

Si les Britanniques entreprennent quelque chose, cela sera probablement dans la sphère diplomatique ou dans la sphère économique.

« Dans le cas du Royaume-Uni, l’adage est que si vous causez des problèmes dans un domaine au Royaume-Uni, alors on vous démontrera nos capacités à vous causer des problèmes dans un domaine d’apparence totalement différente », explique Jack Watling, chercheur au Royal United Services Institute, au Royaume-Uni.

Le président américain Joe Biden avec un masque à la main lors d’un discours prononcé à la Maison Blanche, le 29 juillet 2021. (Crédit : Anna Moneymaker / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP)

L’administration Biden, elle aussi, n’a aucune envie de procéder à une frappe militaire qui pourrait tuer définitivement les négociations portant sur le JCPOA et compliquer encore les choses pour une Maison Blanche presque aussi nouvelle et qui est déjà aux prises avec une reprise épidémique et d’autres problématiques nationales pressantes – ce qui pourrait nuire aux Démocrates lors des élections de la mi-mandat de l’année prochaine.

« L’ombre de novembre 2022 plane sur cette question », explique Eran Lerman, vice-président de l’Institut de stratégie et de sécurité de Jérusalem et ancien directeur-adjoint du Conseil de sécurité nationale israélien. « Autant le public américain nourrit une aversion à l’égard des imbroglios du Moyen-Orient, autant il nourrit une aversion à l’égard de la reddition abjecte ».

Anticipant la possibilité que l’État juif se retrouve seul, certains pensent que Téhéran et le Hezbollah tentent actuellement de mieux cerner le nouveau gouvernement israélien.

« S’ils veulent stopper les tirs de roquettes, ils peuvent le faire », continue Leman. « Bennett et Lapid sont testés ».

Le Hezbollah tire des roquettes en direction d’Israël, le 8 juillet 2021. (Crédit :Capture d’écran)

Une recette parfaite pour une explosion. La dernière fois que le Hezbollah avait pensé pouvoir exercer des pressions sur des dirigeants qu’il ne connaissait pas, le Premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, et son ministre de la Défense, Amir Peretz, avaient surpris le leader du groupe terroriste Hassan Nasrallah en choisissant la guerre en 2006.

« A moins que les Iraniens ne reprennent leurs esprits, nous nous rapprochons du moment où l’option militaire, sous une forme ou une autre, pourrait devenir très réelle », poursuit Lerman.

Pourquoi le compromis ?

Biden et ses hauts-conseillers ont exprimé de manière répétée leur désir de réintégrer l’accord conclu en 2015 avec l’Iran, le JCPOA. L’administration Biden a affiché sa volonté de permettre à l’Iran d’accéder à ses avoirs gelés à l’étranger – ce que Téhéran a rejeté comme un geste vide de sens.

Mais les pourparlers du côté iranien – souvent agressifs et maladroits – ont finalement entraîné une distance entre les deux parties et il n’est pas évident que les fossés qui se sont creusés puissent être comblés.

L’équation nécessaire pour un accord semble clairement établi : L’Iran réduit son programme nucléaire selon les dispositions très détaillées du JCPOA tandis que les États-Unis, pour leur part, lèvent la majorité des sanctions appliquées par l’administration Trump.

Mais l’Iran – ou tout du moins les éléments les plus radicaux qui entourent le Guide suprême Ali Khamenei – veut plus. Téhéran veut la suppression de toutes les sanctions, y compris celles relatives au terrorisme et autres problématiques non nucléaires.

Le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Kazem Gharib Abadi, l’adjoint politique du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et le secrétaire général adjoint et directeur politique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Enrique Mora, devant le Grand Hotel Vienna, où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos, à Vienne, en Autriche, le 2 juin 2021. (AP Photo/Lisa Leutner)

L’absence de réponse de l’Occident pourrait amener Téhéran à se braquer encore davantage dans ses revendications.

« Cela va compter à Vienne », estime Jon Ruhe, Directeur du bureau de politique étrangère au sein du Jewish Institute for National Security of America. « Si Washington et Londres tentent simplement d’éviter de riposter à l’agression régionale iranienne – alors que cette agression s’accélère, et que l’administration Biden déclare que ces attaques menacent les intérêts américains – alors pourquoi le régime de Téhéran devrait-t-il faire des compromis dans ses demandes maximalistes soumises dans le cadre des négociations ? »

« La Maison Blanche qui laisse entendre après Mercer Street qu’elle est plus prête que jamais à reprendre des pourparlers diplomatiques, transmet précisément le mauvais message à cet égard », poursuit-il. « La dissuasion est remplaçable mais l’administration semble devoir encore comprendre le lien entre la réponse qu’elle apportera à l’agression iranienne et la manière dont se comportera Téhéran à la table des négociations ».

Alors que Raissi a remplacé Rouhani, considéré comme un relatif modéré, le positionnement adopté par la république islamique dans ces pourparlers va probablement se durcir – même si la direction que Raissi veut faire emprunter au pays ne se cristallisera que lorsqu’il aura présenté son cabinet, ce qui devrait arriver au cours des deux prochaines semaines.

« On a le sentiment que l’Iran n’a pas encore pris sa décision », dit Goldberg. « Il n’y a pas de plan-directeur. Les Iraniens sont aussi réactifs qu’ils le sont d’habitude. »

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