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Interview

Pour la scientifique Michal Schwartz, le Prix Israël est un jalon important

La neuro-immunologiste a défié les conventions et prouvé que le cerveau n’était pas isolé du système immunitaire, ouvrant notamment la voie à des thérapies pour la maladie d’Alzheimer

La lauréate du Prix Israël, la Professeure Michal Schwartz (Avec l’aimable autorisation de l’Institut des sciences Weizmann)
La lauréate du Prix Israël, la Professeure Michal Schwartz (Avec l’aimable autorisation de l’Institut des sciences Weizmann)

Michal Schwartz, professeure de neuroimmunologie de renommée mondiale, collaboratrice de l’Institut Weizmann des sciences, recevra, mercredi, le prix Israël pour les sciences de la vie, le jour-même du 75e anniversaire de l’indépendance d’Israël.

Pionnière dans sa spécialité, Schwartz s’est fait une réputation en mettant en évidence la relation entre le cerveau et le système immunitaire, qui a ouvert la voie à l’utilisation du système immunitaire pour traiter les maladies neurodégénératives du cerveau telles que la maladie d’Alzheimer ou la démence.

Schwartz n’est que la quatrième femme à recevoir un prix Israël pour la science depuis la création de cette distinction – la plus éminente du pays – en 1953.

Il y a de cela plus d’une vingtaine d’années, Schwartz remettait en question un dogme médical et scientifique selon lequel le cerveau était totalement autonome.

Pendant très longtemps, on a cru que le cerveau était séparé du système immunitaire par la barrière hémato-encéphalique et que toute activité immunitaire du cerveau était un signe de pathologie.

« Cela n’avait aucun sens pour moi qu’un organe si précieux, qui ne peut être ni remplacé ni transplanté, ne puisse être aidé par le système immunitaire », a confié Schwartz au Times of Israel lors d’une récente interview à son bureau de l’Institut Weizmann à Rehovot.

Les murs de son bureau témoignent de la reconnaissance de la communauté scientifique face à sa découverte que le cerveau n’est pas coupé du système immunitaire. Un mur est entièrement recouvert de couvertures de revues dans lesquelles ses articles et études ont été publiés. Les autres murs et les étagères sont remplis de prix et certificats de reconnaissance israéliens et internationaux.

« Nous avons publié nos premiers articles contestant le dogme en 1998-1999. Ils ont alors été accueillis avec beaucoup de scepticisme », explique Schwartz.

« Mais j’ai persévéré. J’ai décidé qu’il était de ma responsabilité de continuer à creuser dans cette direction et de collecter davantage de données à l’appui de nos observations », ajoute-t-elle.

La professeure Michal Schwartz devant un mur orné de couvertures de journaux dans lesquels son travail a été publié, dans son bureau de l’Institut Weizmann des sciences à Rehovot, en Israël, le 20 avril 2023. (Crédit : Renee Ghert-Zand/Times of Israel)

La situation change lorsque Schwartz et son équipe démontrent que de jeunes animaux, dotés d’un cerveau sain mais d’un système immunitaire défectueux, souffrent d’une réduction de la cognition et de la capacité de faire face au stress mental.

L’étudiant de Schwartz, Jonathan Kipnis (qui travaille aujourd’hui à l’Université de Washington, à St. Louis) démontre que le comportement social est lui aussi altéré si le cerveau est jeune et en bonne santé, mais que le système immunitaire est endommagé.

« Lorsque nous avons rétabli un système immunitaire fonctionnel par le biais d’une greffe de moelle osseuse, nous avons restauré la cognition et d’autres fonctions du cerveau », précise Schwartz.

Schwartz et Kipnis ont découvert que les cellules immunitaires qui aident le cerveau se trouvent à sa périphérie, et notamment au niveau de la barrière cerveau-méninges et de la barrière céphalo-rachidien (LCR)-cerveau.

Ces cellules immunitaires aident le cerveau à distance : s’il en a besoin pour se réparer, il sait quand et comment les utiliser.

Schwartz a inventé le terme d’« écosystème immunitaire du cerveau » pour décrire la manière dont le cerveau et les cellules immunitaires à sa périphérie interagissent.

Cette illustration, mise à disposition par le National Institute on Aging / National Institutes of Health, représente des cellules d’un cerveau atteint de la maladie d’Alzheimer, avec des niveaux anormaux de la protéine bêta-amyloïde qui s’agglutine pour former des plaques brunes qui s’accumulent entre les neurones et perturbent les fonctions cellulaires. (Crédit : Institut national sur le vieillissement, NIH via AP)

La perspective de traiter la maladie d’Alzheimer et la démence se fait jour lorsque l’on découvre que la communication entre le cerveau et les cellules immunitaires voisines est altérée par le vieillissement.

« Nous en avons conclu que la décomposition cognitive ou la réduction qui se produit avec le vieillissement n’était pas nécessairement le reflet du vieillissement chronologique, mais plutôt du vieillissement du système immunitaire », explique Schwartz.

« Si le système immunitaire vieillit, cela affecte le cerveau. Ce n’est pas la principale cause de la maladie, mais cela peut être un déclencheur du moment, de la gravité et de la vitesse de progression de la maladie », ajoute-t-elle.

L’équipe de Schwartz développe alors une thérapie immunitaire, pour traiter la maladie d’Alzheimer et d’autres formes de démence, basée sur une compréhension approfondie de la diaphonie entre le cerveau et le système immunitaire dans la santé, le vieillissement et la maladie.

La propriété intellectuelle sous licence en est donnée à une petite société biopharmaceutique, ImmuneBrainCheckpoint.

Des essais cliniques sont actuellement en cours en Israël, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas pour déterminer dans quelle mesure l’immunothérapie peut arrêter ou ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer et en faire une maladie chronique traitable.

Schwartz est née à Tel Aviv d’un père survivant de la Shoah et d’une mère originaire de Tibériade, dont la famille vit en Israël depuis plusieurs générations.

Durant son enfance à Holon, dans ce qui était alors les premières années de l’État d’Israël, son intérêt pour la science est repéré par ses professeurs.

« Quand j’avais 10 ou 11 ans, je faisais partie d’un groupe d’enfants qui aimaient les sciences. Notre professeur nous a emmenés à l’Institut Weizmann : pour moi, c’était la tour d’ivoire de la connaissance, le jardin de la sagesse. Je me suis dit que c’était l’endroit où je voulais travailler. Mais je ne savais pas comment faire. Mes parents n’avaient pas fait d’études supérieures et je n’avais personne dans ma famille susceptible de me conseiller », se souvient Schwartz.

L’Institut des Sciences Weizmann à Rehovot.

Son rêve devient réalité lorsqu’elle arrive à l’Institut Weizmann, au début des années 1970, pour faire un doctorat en immunologie après sa licence de chimie de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Schwartz, qui est mariée à un professeur de chimie et a quatre enfants et huit petits-enfants, travaille à l’Institut Weizmann depuis cette époque.

Comment avez-vous géré le fait de devoir vous battre, d’aller à contre-courant ? Cela fait de nombreuses années que vous vous opposez à des collègues scientifiques qui vous disent que vous avez tort.

Ça a été difficile avec la communauté scientifique dans mon domaine. Mais je savais que je pourrais convaincre à condition de réunir plus de données. C’était difficile, mais il était de ma responsabilité de le faire pour convaincre. J’avais aussi l’espoir que d’autres se joignent à moi pour faire de même, ce qui est arrivé. Cela a pris du temps. Au début, c’était difficile d’obtenir des subventions, et sans subventions, on ne peut pas faire de recherches scientifiques. Mais plus tard, lorsque la communauté a commencé à me rejoindre, j’ai obtenu toutes les subventions nécessaires.

Non seulement vous avez ouvert une nouvelle voie, mais en outre, vous avez réfuté un dogme très ancien.

Oui. Et ce sont deux choses bien différentes. Cela nécessite de croire en soi, aux données, à la science, et d’être passionnée et dévouée. On m’a reproché d’avoir suivi ce chemin. Les gens pensaient que ce que je faisais était stupide. Je n’étudiais pas la physiologie du cerveau ou le fonctionnement du cerveau et de la cognition. Certains scientifiques pensaient que ce que je faisais était bizarre.

En 2006, sept ou huit ans après le début de ces recherches sur les effets du système immunitaire sur la cognition, j’ai senti qu’il fallait que je continue. J’ai eu la chance d’être entourée d’étudiants et de postdoctorants exceptionnels. Ils m’ont choisie et ils croyaient fortement en la science.

Comment avez-vous vécu ce mentorat sur vos étudiants et le fait d’aider à former la prochaine génération de neuro-immunologistes ?

Dans cette aventure unique à bien des égards, j’ai passé des heures avec ces étudiants : je les ai soutenus et encadrés. Je leur ai transmis ma passion et mon amour pour la science et la façon dont je la vois. Nombre
d’« anciens » de mon laboratoire sont aujourd’hui des professeurs indépendants et prospères.

Comment avez-vous vécu le fait d’être une femme scientifique de votre génération ?

Il y avait déjà des femmes professeures quand je suis arrivée ici. Mais dans ma génération, c’était surtout des hommes, dont les épouses avaient abandonné leur carrière pour subvenir à leurs besoins et élever les enfants.

Il était très difficile à cette époque pour les hommes d’accepter que les femmes réussissent. Bien sûr, cela ne justifiait pas la façon dont ils traitaient les femmes. C’était une époque de chauvinisme masculin et de misogynie.

Je n’ai jamais voulu me retrouver dans l’impossibilité de venir au laboratoire parce que l’un de mes enfants était malade. Il n’était pas accepté à ce moment-là de rester à la maison : aussi, j’avais une baby-sitter toute la journée et quand les enfants ont pu aller à la maternelle, j’ai eu une baby-sitter pour les coups durs.

J’arrivais au laboratoire à 8 heures du matin, je rentrais à la maison pour être avec ma famille de 17 h à 21 h, puis je retournais au laboratoire pour le reste de la soirée. Je ne voulais pas devoir me justifier de quoi que ce soit en la matière. Je voulais faire comme les hommes, sans poser de problème ni revendiquer quoi que ce soit.

Qu’est-ce que cela représente pour vous d’avoir été choisie pour le Prix Israël ?

C’est un [jalon] dans ma carrière. J’en suis très heureuse car je sais que c’est la plus haute distinction du pays. C’est une étape importante et j’en suis ravie. Mais je reste la même. Je continue à travailler parce que nous avons une étude clinique en cours qui me passionne : c’est l’occasion de mieux comprendre d’autres maladies comme la SLA ou la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Quelles leçons tirez-vous de votre travail ?

Si vous tenez tout pour acquis, vous pouvez aller très loin mais faire beaucoup d’erreurs. Il faut faire très attention à ce que vous apprenez. Assurez-vous que cela correspond aux faits. Regardez les données et demandez-vous ce qu’elles vous disent : vous y découvrirez peut-être de nouvelles choses.

Je pense que la recherche motivée par la curiosité est bien meilleure que la recherche à tâtons. Elle peut vous conduire sur la voie des mécanismes. C’est clairement ce qui m’intéresse le plus.

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