Pourquoi l’Iran ne veut vraiment, véritablement pas la bombe… pour l’instant
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EntretienL’intention de Téhéran a été de copier le modèle israélien d’ambigüité nucléaire. ‘Mais ils ne s’en sont pas sortis comme cela’

Pourquoi l’Iran ne veut vraiment, véritablement pas la bombe… pour l’instant

Téhéran peut semer bien plus de dégâts comme puissance non nucléaire, selon l’expert en prolifération François Heisbourg

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L'Ayatollah Ali Khamenei à l'occasion d'un discours à la nation à l'occasion de Noruz, le Nouvel An iranien, à Téhéran, le 20 mars 2014. (Crédit : bureau du Guide suprême/AFP)
L'Ayatollah Ali Khamenei à l'occasion d'un discours à la nation à l'occasion de Noruz, le Nouvel An iranien, à Téhéran, le 20 mars 2014. (Crédit : bureau du Guide suprême/AFP)

Devenir une puissance nucléaire est le rêve de chaque pays. La bombe atomique n’apporte pas seulement du prestige, elle crée aussi de la dissuasion et autorise son propriétaire à lancer des frappes offensives qui pourraient annihiler tout ennemi. C’est pourquoi un état voyou comme l’Iran n’aimerait rien de plus que de mettre la main dessus. Ou du moins c’est ce que l’opinion communément admise, et beaucoup d’officiels israéliens, pourraient croire.

« Même après la signature de l’accord nucléaire, l’Iran n’a pas renoncé à son aspiration à obtenir l’arme nucléaire », a déclaré en janvier le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Mais François Heisbourd, un expert français renommé en dissuasion nucléaire et prolifération, affirme que Téhéran n’est pas en ce moment sur le point de franchir le seuil nucléaire, et ne cherchera probablement même pas à le faire après la fin de l’accord nucléaire, dans 15 ans.

Plutôt, a-t-il expliqué, le régime se contente (et se contentera probablement) de ce qu’il appelle une « dissuasion suspendue ».

En plus d’éviter les migraines variées qui viennent avec la mise en place d’un programme nucléaire militaire, dont les plus notables sont les sanctions internationales, rester éloigné du club des puissances nucléaires donne à l’Iran une plus grande flexibilité pour fabriquer des armes conventionnelles, argumente Heisbourg.

« Les Iraniens ont fait valoir leurs arguments », a déclaré Heisbourg, qui préside l’institut international des études stratégiques, basé à Londres, et le centre de Genève sur la politique sécuritaire.

« Ils ont montré que sous certaines circonstances, ils pouvaient devenir une puissance nucléaire. Cela a de la valeur en lui-même. Cela fournit une forme de dissuasion, qui est ‘Ne vous moquez pas de moi. Je ne suis pas une puissance nucléaire mais je peux en devenir une demain, donc tenez-vous [à carreaux]’. Pour le moment, cela suffit largement aux Iraniens. »

Centrifuges enriching uranium (Photo credit: US Department of Energy/ Wikimedia Commons)
Centrifugeuses enrichissant de l’uranium (Crédit : Ministère de l’énergie / Wikimedia Commons)

Après tout, la communauté internationale est consciente que, dans le cadre de l’accord nucléaire, il reste toujours entre six et 18 mois à Téhéran pour atteindre la capacité d’obtenir l’arme nucléaire. Cela signifie que le régime pourrait, au moment de son choix, annuler l’accord, reprendre son programme militaire nucléaire, et produire une bombe en moins de deux ans. (Beaucoup d’experts estiment à environ 12 mois le temps dont il aurait besoin.)

‘L’arme nucléaire vous donne la dissuasion, mais vous lie également les mains. C’est la beauté de la situation actuelle de l’Iran. S’ils font quelque chose de très inconsidéré, ils ne provoquent pas une crise mondiale, ils provoquent une crise régionale’

Selon les termes de l’accord nucléaire, Téhéran n’a pas été forcé de démanteler entièrement son programme militaire nucléaire mais a dû abandonner des parties essentielles de celui-ci. Aussi longtemps que l’Iran adhère à l’accord, il n’est donc pas une puissance nucléaire. Cela signifie que quand le régime veut agir énergiquement – en Syrie ou en Irak, contre l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran, ou contre ses rivaux sunnites dans le golfe persique – il ne provoque pas une crise nucléaire, a déclaré Heisbourg.

« Pour autant qu’il ne provoque pas une crise nucléaire, il ne provoque pas une crise mondiale – et cela vous donne plus de liberté de manœuvre que quand vous êtes une puissance nucléaire », a déclaré Heisbourg au Times of Israel en marge de la conférence annuelle de l’institut national des études stratégiques, qui s’est tenue la semaine dernière à Tel Aviv.

Les conflits impliquant des puissances nucléaires portent le risque de guerre nucléaire, ce qui en fait une inquiétude mondiale. Mais tant que les Iraniens n’ont pas ce statut, leur agression dans la région est moins inquiétante pour le reste du monde, a expliqué Heisbourg, qui a servi dans les années 1980 en tant que conseiller à la sécurité internationale du ministre français de la Défense.

« L’arme nucléaire vous donne la dissuasion, mais vous lie également les mains, a un certain degré, a-t-il déclaré. C’est la beauté de la situation actuelle de l’Iran. S’ils font quelque chose de très inconsidéré, ils ne provoquent pas une crise mondiale, ils provoquent une crise régionale.

François Heisbourg à la conférence de l'institut national des études stratégiques à Tel Aviv, en janvier 2016. (Crédit : Chen Galili)
François Heisbourg à la conférence de l’institut national des études stratégiques à Tel Aviv, en janvier 2016. (Crédit : Chen Galili)

Israël, a-t-il noté, est l’exception de cette règle. Il s’est réservé une liberté d’action totale sur les armes conventionnelles, malgré son arsenal nucléaire présumé. Et Jérusalem s’en sort avec cette politique d’ambigüité nucléaire, a-t-il déclaré.

« Vous ne reconnaissez pas que vous avez des armes nucléaires, donc vous ne les brandissez pas, donc personne ne peut prétendre que vous êtes une puissance nucléaire, et donc [quand Israël fait la guerre] ce n’est pas une crise nucléaire. C’est le vrai rationnel stratégique de l’opacité israélienne. C’est une belle doctrine. »

De manière intéressante, a-t-il poursuivi, l’Iran aurait pu avoir la même politique d’ambigüité nucléaire si son usine secrète d’enrichissement d’uranium de Natanz n’avait pas été découverte en 2002.

« Je pense que l’intention de l’Iran était de copier le modèle israélien. Cela y ressemble certainement », a déclaré Heisbourg. L’idée était d’opérer un programme secret pour produire discrètement une arme nucléaire et ensuite de la rendre « suffisamment connue pour que les gens le prennent en compte, tout en pouvant dire en même temps ‘Nous n’avons pas d’armes nucléaires’, a-t-il déclaré. Ils pourraient avoir joué à la manière israélienne. Mais ils ne s’en sont pas sortis comme ça. »

Des inspecteurs de l'AIEA et des techniciens iraniens à la centrale nucléaire de Natanz, le 20 janvier 2014  (Crédit : Irna/AFP/Archives Kazem Ghane)
Des inspecteurs de l’AIEA et des techniciens iraniens à la centrale nucléaire de Natanz, le 20 janvier 2014
(Crédit : Irna/AFP/Archives Kazem Ghane)

Stratégiquement parlant, l’accord nucléaire de juillet 2015, qui a été mis en œuvre en janvier, a donc des bons et des mauvais côtés, selon Heisbourg. Il garde les Iraniens à deux pas du seuil nucléaire, ce qui, paradoxalement, leur permet d’agir plus agressivement dans la région. Pour sa durée, l’accord nucléaire « réduit significativement le risque de prolifération nucléaire ».

Mais en termes conventionnels, le conflit qui s’intensifie avec l’Arabie saoudite « est une preuve suffisante de combien un Iran sans entrave peut être déstabilisant », a-t-il déclaré.

‘Vivre avec la bombe perse est intolérable pour les Arabes

Heisbourg, qui a commencé à s’intéresser au sujet de la non prolifération nucléaire à la fin des années 1970 pendant qu’il travaillait pour le ministère français des Affaires étrangères, n’est pas d’accord avec l’argument fréquent selon lequel l’accord nucléaire déclencherait une course à l’armement nucléaire dans la région.

Les opposants de l’accord supposent que puisque l’Iran a été autorisé à garder une partie de son infrastructure nucléaire, le légitimant ainsi comme un Etat au seuil nucléaire, tous les autres pays du Moyen-Orient voudront un accord similaire.

Heisbourg rejette cet argument. « L’accord est si intrusif que l’Arabie saoudite ou l’Egypte ou d’autres pays de la région ne vont évidemment pas chercher à obtenir un régime similaire à celui que l’Iran a été amené à accepter ».

Peu de pays sont capables de lancer un programme secret ou prêts à risquer des sanctions dans le cas où un tel secret était révélé, a-t-il déclaré. L’Egypte, par exemple, dépend des Etats-Unis pour son soutien financier. « Si vous êtes Égyptien, que préférez-vous : [un programme nucléaire secret] ou aller, sans soutien américain, manger l’herbe ? »

‘Bien sûr que les Iraniens veulent détruire Israël. Mais ils ne sont pas irrationnels dans la manière dont ils le font. Ils ne sont pas fous’

La tentation de lancer un programme nucléaire est évidemment présente, a reconnu Heisbourh. « Saddam Hussein le voulait. Kadhafi le voulait. Assad le voulait. Et d’autres peuvent le vouloir. Mais ce n’est pas à cause de l’Iran, a-t-il déclaré. C’est à cause d’Israël. »

Plusieurs états arabes ont tenté de devenir des puissances nucléaires à cause du programme présumé d’Israël, mais au cours des décennies ont appris à vivre avec. Il y a deux raisons à cela, a expliqué Heisbourg.

D’abord, Israël n’a jamais reconnu son arsenal nucléaire, ce qui a sauvé la face des Arabes. Ensuite, « Israël a eu la bombe mais a prouvé être extraordinairement responsable dans sa conduite de puissance nucléaire. Les Arabes n’ont pas vraiment de quoi s’inquiéter. »

Israël est un « ennemi » du monde arabe, mais pas un « rival », a-t-il argumenté. L’Etat juif n’affirme pas diriger le monde musulman et n’a pas l’ambition d’obtenir une hégémonie régionale. L’Iran chiite, lui, est à la fois un ennemi et un rival pour les états sunnites. « Vivre avec une bombe perse, une bombe chiite, est intolérable pour les Arabes ».

Puisqu’il est peu probable que les Iraniens violent l’accord nucléaire, et que ce n’est pas dans leur intérêt stratégique, et qu’ils n’obtiendront donc pas l’arme nucléaire avant quinze ans, les Arabes n’ont pas de raison de commencer leur propre programme nucléaire militaire, a affirmé Heisbourg.

Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu'un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l'accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)
Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu’un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l’accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)

Alors que certains pensent que Téhéran va tricher et essayer d’obtenir la bombe avant l’expiration de l’accord dans 15 ans, Heisbourg pense que cela n’arrivera pas. Après tout, affirme-t-il, l’accord nucléaire a été négocié par six superpuissances – le groupe P5+1 – et confirmé par le conseil de sécurité de l’ONU. Une infraction iranienne humilierait donc toute la communauté internationale. « C’est une dissuasion plutôt puissante », a déclaré Heisbourg. Contrairement à des groupes comme le Hezbollah, la République islamique d’Iran est sujette à l’effet de la dissuasion, a-t-il souligné.

Un camion portant le slogan « Mort à Israël » lors d'une parade militaire iranienne, le 18 avril 2015 (Crédit : Capture d'écran Reuters / YouTube)
Un camion portant le slogan « Mort à Israël » lors d’une parade militaire iranienne, le 18 avril 2015 (Crédit : Capture d’écran Reuters / YouTube)

C’est aussi pour cela qu’il rejette l’argument, avancé régulièrement par les ennemis de l’Iran, que les ayatollahs qui contrôlent le pays sont des religieux fanatiques, sur lesquels on ne peut pas compter pour agir rationnellement, dans leur espoir de destruction d’Israël. Alors que l’on ne peut pas douter de leur haine pour l’Etat juif, et de leurs efforts pour lui nuire à chaque opportunité, a-t-il déclaré, ils n’ont pas pris de mesures excessivement irrationnelles contre Israël depuis leur prise du pouvoir en 1979.

« C’est un enregistrement plutôt long, a déclaré Heisbourg. Ces personnes veulent bien sûr détruire Israël, et donc ils font ce dont ils pensent pouvoir se sortir en termes de déstabilisation d’Israël et d’opposition aux intérêts israéliens. Bien sûr – c’est leur but dans la vie. Mais ils ne sont pas irrationnels dans leur manière de le faire. Ils ne sont pas fous. »

‘L’intérêt fondamental de l’Iran est de continuer à être une puissance sans entrave’

Heisbourg pense que pour l’instant, l’Iran n’a pas de raison de violer l’accord nucléaire ? Mais que se passera-t-il quand il expirera et que l’Iran sera autorisé à enrichir des montants illimités d’uranium ?

Que se passera-t-il quand l’accord nucléaire expirera ?

Heisbourg voit trois scénarios.

Il est possible que le peuple iranien renverse le régime des ayatollahs et fasse de l’Iran un état laïc et démocratique. Dans ce cas, tous les paris sur la question nucléaire sont terminés. Mais étant donné que même le shah avait des ambitions nucléaires, il n’est pas inconcevable qu’un Iran non islamique chercherait tout de même à mettre en place un programme nucléaire militaire, mais que les puissances occidentales acceptent probablement.

Si la République islamique survit jusqu’à la fin de l’accord nucléaire, le régime pourrait faire ce qu’a fait l’Inde en 1974 : faire des efforts pour démontrer sa proximité du seuil nucléaire mais ne pas annoncer de militarisation, a-t-il déclaré. « Cela provoquerait, bien sûr, une cascade de prolifération. Tout le monde voudrait faire la même chose. »

Mais quand un pays commence un programme nucléaire militaire ouvert, il est sanctionné par la communauté internationale, ce qui est pourquoi, paradoxalement, l’Iran pourrait vouloir s’approcher du seuil mais ne pas le franchir.

Illustration d'un modèle de Fateh lors d'une exposition militaire 2012 à Téhéran (Crédit  CC BY-SA, military.ir, Wikimedia Commons)
Illustration d’un modèle de Fateh lors d’une exposition militaire 2012 à Téhéran (Crédit CC BY-SA, military.ir, Wikimedia Commons)

A moins que l’Arabie saoudite ne se soit étonnamment transformée en pays puissant posant une menace réelle à l’Iran, un nouveau programme militaire nucléaire iranien reste peu probable, a affirmé Heisbourg. Actuellement, Ryad n’est clairement pas assez compétent pour tenter de lancer son propre programme nucléaire militaire, a-t-il déclaré.

« L’intérêt fondamental de l’Iran est de continuer à être une puissance sans entrave, n’affrontant pas une puissance nucléaire arabe. Donc je pense que l’Iran restera en fait proche du seuil. »

Cela n’aurait de sens, stratégiquement parlant, pour l’Iran d’aller vers la bombe à l’expiration de l’accord que dans le troisième scénario, selon Heisbourg.

« S’il y avait un puissant pays arabe qui pouvait sérieusement contrecarrer les ambitions hégémoniques de l’Iran en Syrie, en Irak et dans le golfe, alors l’Iran pourrait trouver son intérêt à devenir une puissance nucléaire, à braver la réponse israélienne et à courir le risque de faire face à nouveau à la déception du groupe P5+1 », a-t-il déclaré. Et, a-t-il souligné, « cela serait (simplement) de la déception à ce point, aucun accord n’aurait été brisé ».

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