Propos négationnistes et antisémites au Fitness Harmony de Genève
Rechercher

Propos négationnistes et antisémites au Fitness Harmony de Genève

Alertée sur des propos anti-juifs tenus dans un de ses clubs, la direction a dans un premier temps argué de la "liberté d'opinion" avant de les condamner auprès du Times of Israël

Vue aérienne de Genève (Crédit: Alexey M./Wikimedia Commons)
Vue aérienne de Genève (Crédit: Alexey M./Wikimedia Commons)

Jean-Claude* habite Genève. Depuis deux ans, il a pris l’habitude de se maintenir en forme en se rendant à l’Harmony Fitness, une salle de sport genevoise forte de 11 000 membres.

C’est en se rendant au sauna de la salle après sa séance de fitness, qu’il assiste médusé à des échanges dignes des discussions entre anonymes sur les réseaux sociaux. Mais ici, dans « l’atmosphère intimiste » et « l’environnement invitant » du club selon la description qu’en offre son site, c’est à visage découvert que l’on parle de « la juiverie qui dirige le monde »…

Jean-Claude relate : « Plusieurs personnes sont là, dont un homme d’une cinquantaine d’années qui discute avec une dame ».

Etant donné la configuration du sauna, Jean-Claude ne peut faire autrement que d’entendre cette conversation.

En voici des extraits : « Bernard Henri Levy ? Un milliardaire juif qui se dit philosophe, mais qui n’a rien d’un penseur … et qui a fait sa fortune en Afrique Jacques Attali ? Un juif qui dirige la France avec comme larbin Emmanuel Macron » Ou encore : « la juiverie qui dirige le monde ».

Ces propos sont tirés d’une lettre recommandée envoyée par Jean-Claude à Mme Véronique Luppi, directrice du Harmony Fitness & Spa du centre commercial de La Praille à Genève que le Times of Israël en français a pu consulter.

Choqué, Jean-Claude se mêle à la conversation mais, raconte-t-il, il se voit répondre : « Les juifs ont de l’argent, ils exploitent les autres » ; « Pour les juifs, les ‘goys’ [non-juifs] ne sont pas des êtres humains, comme l’a dit Jacques Attali lors d’un dîner du Crif, et comme c’est écrit dans le Talmud, un livre écrit par des Bédouins dans le désert ! »; « La Shoah, on ne parle que de ça, et jamais des autres génocides »; « Si vous ne me croyez pas, allez vérifier sur Internet, et lisez aussi Faurisson ! ».

Robert Faurisson. (Crédit : capture d’écran Youtube)

Robert Faurisson est une figure du négationnisme français, un ami d’Alain Soral et de Dieudonné. Il conteste l’existence des chambres à gaz depuis des dizaines d’années et a déjà été condamné à plusieurs reprises pour contestation de crime contre l’humanité.

Il fut le premier justiciable français à être condamné en vertu de la loi Gayssot de 1990 visant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. Loi qui confère à ceux qui persistent à contester l’existence de la Shoah et des chambres à gaz « la double qualité de délinquant et de menteur ».

Il avait intenté un procès à l’ancien Garde des Sceaux Robert Badinter, qui l’avait qualifié de « faussaire de l’Histoire », et avait été débouté en 2007.

Tous nos articles sur Robert Faurisson

D’après Jean-Claude, les autres personnes présentes prennent la défense de l’homme non seulement en arguant qu’il est libre de tenir ce genre de propos.

Jean-Claude précise qu’il n’y a pas eu d’agression physique, cependant il indique dans sa lettre à la directrice, qu’il est en état de choc et perturbé par la violence de ces propos, qu’il juge « inadmissible d’être tenus dans un lieu comme le vôtre ».

La directrice de la salle de sport a répondu à la lettre recommandée. « Nous ne pouvons que regretter en effet que des discussions trop envahissantes aient eu lieu dans les espaces dédiés à la détente et au bien-être », commence-t-elle.

« Harmony se fait fort de rester neutre en toute circonstance … Néanmoins, la liberté d’expression existe … pour autant que ce ne soit pas des vulgarités, des insultes ou des propos dégradants à l’encontre des personnes présentes … Nous espérons que cet incident restera un incident isolé, et nous regrettons qu’il ait troublé votre tranquillité ».

Autre son de cloche lorsque le Times of Israël a soumis l’affaire par courriel au club de fitness en question.

« Nous ne cautionnons en aucun cas les propos antisémites ou racistes de quelque genre que ce soit. Je suis également très surpris des citations dont vous parlez dans votre email venant de nos managers. Nous procéderons à des interviews internes pour comprendre la situation et donner suite auprès de notre personnel et des adhérents impliqués si nécessaire.

Nous insistons avec force dans nos clubs et dans nos vestiaires sur les valeurs fondamentales du groupe Harmony telles que le respect et l’ouverture d’esprit. Nous sommes des clubs de fitness généralistes, ouverts à toutes les cultures et les différentes pratiques sportives dans le respect du bien–être collectif. Nous agissons dans l’intérêt de chaque individu, en prenant en compte ses besoins et objectifs individuels et en l’accompagnant dans ce sens. Nous avons plus de 11 000 adhérents actifs à ce jour et je peux vous assurer que nos clients viennent de tous pays et origines. Le niveau de satisfaction et de fidélité est très élevé alors que nous sommes un des rares acteurs du fitness à ne pas faire de renouvellements tacites, ce qui reflète le fait que nous construisons nos clubs comme une famille, une seconde maison dans laquelle les adhérents se sentent bien et vivent bien ensemble.

Je ne peux malheureusement certifié qu’un événement isolé n’a pas eu lieu. Comme je l’ai indiqué, nous donnerons suite en interne et encourageons le client dont vous parlez à se manifester auprès de nous afin de lui adresser nos excuses. Toutefois cela ne reflète en aucun cas l’ambiance générale et les valeurs de nos clubs. »

Après la publication de l’article, le directeur a déclaré dans un courriel : « J’ai procédé à plusieurs entretiens ce matin même, en particulier avec [Jean-Claude] et notre manager de La Praille. [Jean-Claude] a fait preuve de force de caractère et de courage en nous faisant remonter cette information et en continuant à venir s’entraîner dans nos clubs régulièrement depuis. Je ne peux que l’en féliciter. Nous sommes désormais en lien direct tous les trois pour nous assurer que ce type d’incident ne se produise pas dans nos clubs et que tous nos adhérents se sentent en sécurité et respectés.

Je vous remercie également de nous avoir contacté à ce sujet afin de nour permettre d’agir en conséquence et de nous exprimer. »

« Non, l’antisémitisme n’est pas une opinion ! »

Jean-Claude avait signalé sa mésaventure à la Cicad de Genève, la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation, une association à but non lucratif.

Son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel, a été joint au téléphone par l’édition française du Times of Israël.

« Cette affaire est consternante à plus d’un titre, » regrette-t-il, avant de dénoncer « cet antisémitisme décomplexé qui s’exprime librement » et « l’absence de réactions que suscitent ce genre de propos ».

Selon le secrétaire général, « la liberté de diffamation serait devenue une nouvelle norme. En témoigne la réponse de la directrice du club. Ces propos tenus seraient libres … circulez y a rien à voir ! » Un exemple parmi tant d’autres des dérives que la CICAD dit constater sur le terrain.

A la question de savoir si la CICAD entend engager des poursuites judiciaires, Johanne Gurfinkiel précise : « le code pénal suisse sanctionne les propos discriminatoires et négationnistes. Dans cette affaire, la nature des lieux est à la frontière de l’espace privé, et la pertinence de poursuites se pose ».

« Cependant, comme je le rappelle souvent la réponse par la voie juridique n’est pas forcément la réponse absolue. Notre société est-elle devenue incapable de s’indigner ? La réaction de cette directrice d’un club de sport m’encourage à penser que le travail de la CICAD et de toutes les personnes de bonne volonté est plus que jamais nécessaire. Car non, l’antisémitisme n’est pas une opinion ! ».

Un peu à l’instar des Etats-Unis, la société suisse est très jalouse de sa liberté d’expression. En 1994 elle a cependant, précédée par la loi française dite loi Gayssot (1990), voté une loi par referendum condamnant les propos négationnistes (article 261bis du Code pénal suisse).

« La Suisse punit la contestation des génocides et des crimes contre l’humanité en général, explique Régine Dhoquois, dans un article intitulé « Thèses négationnistes, et la liberté d’expression en France« , mais en contrepartie elle exige que cette contestation ait été inspirée par un mobile raciste » ce qui laisse du champ au « propos d’historiens » dont se réclame par exemple un Faurisson.

*le prénom a été changé.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...