Sacks : Les Juifs doivent « arrêter d’être nombrilistes » pour lutter contre l’extrémisme
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Sacks : Les Juifs doivent « arrêter d’être nombrilistes » pour lutter contre l’extrémisme

L'ancien Grand Rabbin du Royaume-Uni dit que même si le judaïsme est une religion propice au débat et à la discussion, il est temps de se regrouper

Rabbi Jonathan Sacks (Crédit : Autorisation Core18)
Rabbi Jonathan Sacks (Crédit : Autorisation Core18)

NEW YORK (JTA) – Le rabbin Jonathan Sacks est un philosophe et membre de la Chambre des Lords britannique qui a été le Grand rabbin orthodoxe de Grande-Bretagne de 1991 à 2013. Il est actuellement en Amérique pour une série de conférences et la promotion de son dernier livre, « Non, Pas au nom de Dieu : Face à la violence religieuse ».

Uriel Heilman de JTA a rencontré Sacks à New York pour aborder son rythme prolifique d’écrits – 25 livres au compteur et une nouvelle ligne de livres de prières Koren Sacks – les crises auxquelles les Juifs sont confrontés aujourd’hui et si Sacks, 67 ans, envisagerait la présidence de la Yeshiva University.

Vous êtes un membre de la Chambre des Lords, vous enseignez au King’s College London et à l’université de New York et vous voyagez dans le monde pour donner des conférences. Comment avez-vous le temps d’écrire, aussi ?

J’avais l’habitude de prendre, quand j’étais rabbin, six semaines en été, et au lieu de prendre des vacances j’écrivais un livre. Vous entrez dans une sorte de transe quand cela arrive. J’y pensais pendant l’année précédente, donc je n’écrivais pas à partir de rien.

À l’âge de 40 ans, j’ai terminé mon premier livre et j’ai fait cela une fois par an depuis. J’ai l’habitude d’écrire les livres que je veux lire. Il y a longtemps, j’ai fait une liste des livres que je pense qu’il faut écrire et je les écrit un par un.

Vous savez déjà quel sera votre prochain projet ?

Eh bien, je sais déjà quels seront mes projets pour les 20 prochaines années, si nous devions tous vivre aussi longtemps.

Vous avez les 20 prochains projets alignés ?

Oh, et plus. Je suis désolé, mais c’est comme ça.

Quel est votre prochain projet ?

J’écris un nouveau commentaire de la Houmash [la Bible]. Il y a déjà un commentaire – qui est encore utilisé dans les communautés anglo-juives – appelé Hertz Houmash, écrit par l’un de mes prédécesseurs. C’est un commentaire qui demande : comment situons-nous cela face à son contexte historique ? Qu’est-ce que cela signifie pour nous aujourd’hui ?

Personne n’a fait un Hertz Chumash depuis que Hertz l’a fait il y a un siècle et c’est une nécessité urgente. ArtScroll fait l’anthologie des commentaires traditionnels et il l’a fait extrêmement bien. Mais ils n’ont pas outrepassé le monde de la yeshiva et n’expliquent pas comment nous pouvons y donner un sens aujourd’hui ?

Cela semble presque réformiste.

Si Maïmonide était un Juif réformiste alors je suppose qu’il l’est. Mais Maïmonide ne l’était pas. Telle est la tradition classique. Les rabbins l’ont formulé d’une manière très simple : Il y a la Loi écrite et la Loi orale. Bien que le texte ne change jamais, vous avez toujours besoin de cette loi d’interprétation pour traduire la parole de Dieu de tous les temps en la parole de Dieu pour cette époque.

Génération après génération, elles ont lu les mêmes mots et ont dit : était-ce à l’époque ou est-ce maintenant ? Il y a la mitsva qui dit de vivre en notre temps.

Il y a beaucoup de désaccord parmi les Juifs quand il s’agit de l’interprétation.

Le judaïsme est une religion de l’argumentation. C’est l’environnement classique. Le judaïsme est une chorale symphonique marquée par de nombreuses voix. Je ne vois pas cela comme un problème. Je vois cela comme un signe de vitalité.

Parlez-moi de votre nouveau livre sur la violence religieuse.

J’ai essayé d’aller à la racine de la relation historiquement lourde et potentiellement violente entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. [Ces racines sont] des récits très spécifiques dans la Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran, tous [ces récits] qui nous ramènent aux histoires de rivalité fraternelle dans la Genèse.

La rivalité fraternelle, selon Sigmund Freud, est le principal moteur de la violence à travers l’histoire. C’est un livre très sérieux qui doit être lu sérieusement par les gens qui se soucient de l’avenir de l’humanité. Il m’a fallu 12 ans pour l’écrire.

Est-ce un livre juif ?

Rabbi Jonathan Sacks dit : 'Non, Pas au Nom de Dieu' a été consciemment écrit pour un public qui est essentiellement non juif (Crédit : Autorisation)
Rabbi Jonathan Sacks dit : ‘Non, Pas au Nom de Dieu’ a été consciemment écrit pour un public qui est essentiellement non juif (Crédit : Autorisation)

« Non, Pas au nom de Dieu » était très consciemment écrit pour un public qui est essentiellement non juif. Il s’adresse aux Juifs, aux Chrétiens et aux Musulmans avec le même accent sur les trois. Je suis vraiment en train de faire une déclaration dans le livre, ce nombrilisme n’est pas nécessairement la meilleure réponse pour le peuple juif en ce moment.

Nous vivons dans un monde très dangereux. Le peuple d’Israël est exposé à un danger immense et ce n’est pas le moment pour les querelles intestines et internes. Nous devons nous tenir la main dans la main et au coude à coude avec les chrétiens, les musulmans modérés, les humanistes laïcs et les personnes d’autres religions dans la défense de la liberté religieuse et des valeurs humanitaires. Parce que maintenant nous sommes à l’un des points tournants les plus dangereux de l’Histoire.

Quel est le danger ?

Je ne sais pas si l’Occident sait vraiment quoi faire avec l’islam politique radicale. Je ne sais pas si le monde musulman sait vraiment quoi faire avec.

Est-ce que les Juifs savent quoi faire avec ?

Le fondamentalisme est la tentative d’imposer une vérité unique dans un monde pluriel. Les Juifs ont toujours été contre cela. Nous n’avons jamais suivi la majorité. Nous avons insisté sur notre droit à la différence. Voilà pourquoi les Juifs portent un message très important pour le monde.

Si vous êtes al-Qaida ou l’EI et vous tentez rapidement ou éventuellement d’imposer un califat sur le monde, vous aurez à combattre les Juifs et l’Etat d’Israël parce que, historiquement, nous étions ceux qui se sont tenus contre eux.

Ce n’est pas sûr d’être un Juif en Europe, ce n’est sûr d’être un être humain en Europe, et si jamais l’Europe perdait ses Juifs, il perdrait son âme.

Je suppose que vous êtes souvent interrogé sur l’antisémitisme en Europe.

Ce n’est pas sûr d’être un Juif en Europe, ce n’est sûr d’être un être humain en Europe, et si jamais l’Europe perdait ses Juifs, il perdrait son âme. Donc, c’est un gros problème. Et le vrai problème est que les Juifs continuent à parler d’une manière qui ne communique pas avec les non-Juifs. Il y a un danger profond lorsque la réponse juive à l’antisémitisme est de se plaindre auprès d’autres Juifs ou en utilisant un langage qui ne sera pas réellement entendu par d’autres Juifs. C’est l’exercice ultime de la futilité.

Y-a-t-il une crise de leadership dans le monde juif aujourd’hui ?

Il y a une crise de leadership dans le monde. Cela est manifeste. Et il y a un grand désir pour des dirigeants magiques qui vont résoudre les problèmes du monde, et cela mène à la violence, à la tyrannie et à toutes sortes de mauvaises choses. Donc, nous sommes dans une crise de leadership démocratique, je dirais.

Mais qu’en est-il dans le monde juif ?

Je suis très impressionné par le rabbinat ici en Amérique. Ce n’est pas une position facile ; cela n’a jamais été. Je suis allé dans un grand nombre de communautés et j’ai vu beaucoup de très, très impressionnants jeunes rabbins orthodoxes et de jeunes leaders.

Yeshiva University commence sa recherche pour son prochain président. Seriez-vous intéressé par le poste ?

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Cette interview a été condensée pour plus de clarté.

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