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Analyse

Shabbat, conscription, hametz : ces questions religieuses qui achèvent les coalitions

Le gouvernement de Bennett s'accroche à la vie, tout en sachant que les conflits sur l'identité juive ont renversé de nombreux gouvernements au cours des 70 dernières années

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Les ministres du gouvernement israélien nouvellement assermenté posent pour une photo de groupe à la résidence du président à Jérusalem. Le 14 juin 2021. (Yonatan Sindel/FLASH90)
Les ministres du gouvernement israélien nouvellement assermenté posent pour une photo de groupe à la résidence du président à Jérusalem. Le 14 juin 2021. (Yonatan Sindel/FLASH90)

La démission, la semaine dernière, d’Idit Silman – en partie en raison d’un problème de présence de pain levé, ou hametz, dans les espaces publics à Pessah – entre dans une longue tradition de gouvernements divisés, voire sacrifiés sur l’autel des problématiques religieuses.

De tels conflits sont aussi vieux que l’État. Les années qui avaient suivi son établissement, des désaccords sur le service militaire des femmes et sur l’éducation avaient entraîné la dissolution du troisième gouvernement d’Israël.

Et cela a continué jusqu’à maintenant, avec la question épineuse du recrutement des ultra-orthodoxes au sein de l’armée israélienne qui aura été ostensiblement la raison pour laquelle le dirigeant résolument laïc du parti Yisrael Beytenu avait refusé, en 2019 de rejoindre la coalition du candidat au poste de Premier ministre d’alors, Benjamin Netanyahu, ce qui avait empêché le chef du Likud de rassembler une majorité à la Knesset (la situation n’a guère changé aujourd’hui).

Dans la crise actuelle, la question était celle de la présence de hametz dans les hôpitaux. Depuis des années, certains établissements hospitaliers ont mis en place des interdictions strictes concernant l’entrée de produits alimentaires en provenance de l’extérieur à Pessah, en instituant notamment des fouilles des sacs pour s’assurer du respect de ces règles. Mais, en 2020, ces interdictions avaient été jugées illégales devant les tribunaux et ce jugement aura été mis en vigueur l’année dernière, sans faire de vagues particulières.

Toutefois, cette année, Silman s’est indignée d’un courrier envoyé par le ministre de la Santé Nitzan Horowitz qui donnait pour instruction aux établissements hospitaliers de se plier au jugement, affirmant entrevoir dans cet ordre donné une preuve supplémentaire de ce que ses partenaires de coalition de la gauche de l’échiquier portaient préjudice « à nos valeurs et à nos principes pourtant essentiels et purs », avait-elle écrit dans sa lettre de démission.

Dans certains cas, ces conflits religieux s’inscrivent dans des débats philosophiques profonds, riches ; dans d’autres, un simple incident devient le mur contre lequel les plus religieux choisissent de s’écraser alors que les faits peuvent objectivement paraître être – de l’extérieur, tout du moins – une raison insuffisante pour renverser une coalition.

« Mais pourquoi ces problèmes deviennent-ils de bonnes excuses pour faire couler le navire ? Parce qu’en fin de compte, le conflit persistant, essentiel ; le conflit qui a le plus de sens dans le pays entre les différents groupes est celui de l’identité juive de l’État. C’est la question sous-jacente – celle d’où proviennent de nombreuses autres qui nous divisent par ailleurs », commente auprès du Times of Israel Yedidia Stern, président du think tank de l’Institut politique du peuple Juif.

Selon Stern, cette problématique de l’identité juive d’Israël, qui se joue souvent dans les querelles portant sur les questions en lien avec la laïcité, est l’enjeu fondamental de division dans le pays, un enjeu qui sépare droite et gauche, laïcs et religieux. Cela a été le cas depuis la fondation de l’État et cela devrait continuer dans les prochaines années, ajoute-t-il.

« Ces problématiques sont persistantes en Israël », ajoute-t-il.

Des employés préparent la matzah pour la prochaine fête juive de Pessah à l’usine « Matzot Yehud » à Jérusalem, le 16 mars 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

Cependant, la plus grande partie des politiciens placent rarement ces problématiques au cœur de leurs campagnes, préférant se concentrer sur des questions hautement prioritaires, comme la sécurité et l’économie, à l’exception notable, bien entendu, des partis ultra-orthodoxes, « qui mourront pour de telles questions liées à la laïcité et qui assumeront de conclure des compromis sur tout le reste », estime Stern.

Un phénomène qui peut s’expliquer par le fait ces problèmes de religion et d’État divisent la société israélienne en profondeur, note-t-il. Et que tous les politiciens soucieux de rassembler le plus grand nombre d’électeurs risquent de s’aliéner au moins une partie du public israélien s’ils optent pour un positionnement trop clair sur les questions liées à l’identité juive du pays.

Stern déplore que les leaders israéliens aient préféré, de manière croissante, transformer ces enjeux en problématiques législatives, judiciaires, plutôt que de les appréhender et de tenter de les résoudre au niveau politique. C’est la Haute cour de justice qui a statué sur le hametz, sur le recrutement au sein de l’armée des ultra-orthodoxes, sur les conversions non-orthodoxes au Judaïsme, remarque-t-il, notant que les politiciens, pour leur part, ont déserté le débat.

Mais si ces problèmes ne figurent pas nécessairement en tête des programmes électoraux, ils sont néanmoins parvenus à renverser ou à diviser profondément les gouvernements, et ce dès les premières années du pays.

Les femmes dans l’armée et l’éducation religieuse

En 1952, le troisième gouvernement d’Israël, qui incluait initialement les partis ultra-orthodoxes, s’était heurté à la problématique religieuse à deux occasions. Il avait d’abord adopté une loi sur le recrutement militaire au mois d’août, qui rendait plus difficile pour les femmes d’être exemptées de service pour des raisons religieuses. En réponse, les deux formations ultra-orthodoxes ou Haredim du gouvernement — Agudat Yisrael et Poalei Agudat Yisrael — avaient quitté la coalition, laissant le Premier ministre David Ben-Gurion sans majorité, ne contrôlant que 60 sièges à la Knesset, forte de 120 membres. Les partis haredim avaient quitté le gouvernement et ils ne sont revenus au gouvernement dans une coalition au pouvoir que 25 ans plus tard – lors de l’élection de Menachem Begin, en 1977.

Suite à ces départs, le gouvernement avait avancé, cahin-caha, et il était finalement tombé quelques mois plus tard, quand il avait tenté de moderniser et d’officialiser le système de l’éducation de l’État naissant. A cette époque, le pays avait mis en place ce qui était connu sous le nom de « système par courant », dans lequel les différentes catégories de la population – ouvriers socialistes, ultra-orthodoxes, public « général » et séfarades – avaient la responsabilité de l’éducation de leurs enfants, de façon indépendante. Le gouvernement avait alors cherché à formaliser le système éducatif du pays en faisant adopter une loi qui placerait ces réseaux disparates sous le contrôle de l’État.

Photo d’illustration : Des élèves travaillent dans une yeshiva de Jérusalem, le 2 septembre 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Craignant qu’une telle démarche n’entraîne l’abandon de leurs valeurs religieuses et l’imposition des valeurs socialistes et laïques, les plus religieux s’étaient opposés avec férocité avec cette mesure et Ben Gurion avait finalement présenté sa démission au mois de décembre de cette année-là. Le gouvernement avait été dissous.

Peu après, Ben-Gurion avait formé le quatrième gouvernement et, en 1953, la Loi sur l’éducation avait été adoptée, créant deux systèmes d’éducation distincts : un système d’État et un système religieux d’État.

Les avions en retard

L’avion-chasseur F-15 est l’un des piliers de l’armée israélienne, et il est au cœur de la supériorité aérienne d’Israël dans les cieux du Moyen-Orient. Ces appareils avaient été utilisés pour bombarder le réacteur nucléaire irakien en 1981 et pour frapper le nucléaire syrien en 2007, et ils restent encore utilisés aujourd’hui, même s’ils ont été modernisés de manière significative et qu’ils sont finalement devenus des avions très différents.

Cet avion – ou au moins l’arrivée des F-15 en Israël – avait été à l’origine du renversement du tout premier gouvernement de Yitzhak Rabin, le 17e de l’Histoire de l’État juif, ce qui avait entraîné l’élection de Begin, l’année suivante, et la toute première victoire d’un parti non-socialiste au sein de l’État juif.

Le 10 décembre 1967, Israël devait recevoir la toute première série de F-15 américains. Environ 3 0000 personnes avaient assisté à la cérémonie de réception qui avait été organisée un vendredi après-midi, quelques heures avant le crépuscule et le début du Shabbat. L’événement était censé se terminer avant le début du jour de repos juif mais les avions avaient été en retard et la cérémonie avait traîné en longueur, se terminant – selon à qui la question avait été posée – juste avant le début de Shabbat ou immédiatement après. Dans les deux cas, la plus grande partie des personnes présentes lors de cet événement officiel gouvernemental s’étaient trouvées dans l’obligation d’enfreindre le Shabbat et de rentrer chez elles alors que la journée de repos avait d’ores et déjà commencé.

Photo illustrative de deux jets F-16 de l’Armée de l’air jordanienne (Crédit photo : CC BY-SA 3.0, par Caycee Cook, US Air Force, Wikimedia Commons)

Quand l’opposition avait réclamé une motion de censure, le Parti nationaliste religieux, qui siégeait au sein du gouvernement, s’était abstenu au lieu de voter contre. Furieux, Rabin l’avait exclu de son gouvernement, perdant sa majorité à la Knesset et précipitant le pays vers de nouvelles élections.

Turbine à Shabbat

Au mois d’août 1999, une turbine massive avait dû être transférée des abords de Tel Aviv vers une centrale électrique située à proximité d’Ashkelon, sur la côte sud du pays. Parce qu’elle occuperait trois voies de l’autoroute et que le convoi avancerait à la vitesse d’un escargot, la décision du moment idéal pour transporter la turbine était devenue un casse-tête pour le gouvernement du Premier ministre de l’époque, Ehud Barak.

Déplacer la turbine en semaine aurait entraîné des embouteillages sévères sur l’une des artères de circulation les plus fréquentées d’Israël. Et Barak avait donc prévu de faire ce transport à l’occasion de Shabbat, une journée où les voitures sont beaucoup plus rares sur les routes d’Israël en général et quand pratiquement aucune circulation n’est liée à la nécessité de se rendre au travail.

Cette proposition avait indigné les deux partis haredim de la coalition de Barak, Yahadout HaTorah, la faction ashkénaze, qui était forte de cinq sièges et son pendant séfarade, Shas, avec 17 sièges.

Malgré les menaces émanant de sa coalition, Barak avait ordonné que le transport ait lieu comme prévu et la turbine de 250 tonnes était partie pour Ashkelon le 14 août 1999.

Des Israéliens font du vélo sur l’autoroute d’Ayalon déserté à Tel Aviv à Yom Kippour, le jour du pardon et la fête la plus sainte du calendrier juif, le 28 septembre 2020 (Crédit : Miriam Alster/Flash 90)

Yahadout HaTorah avait quitté le gouvernement en signe de protestation contre cette profanation du Shabbat. Mais le parti Shas était resté, permettant au gouvernement de Barak de tenir encore un an, jusqu’à ce que la Seconde intifada ne signe son arrêt de mort.

Recrutement des ‘haredim au sein de l’armée, deuxième épisode

Le conflit entraîné par le recrutement des ultra-orthodoxes au sein de l’armée est sous-jacent depuis des décennies, faisant occasionnellement une nouvelle apparition qui déstabilise alors les coalitions. En 2019, il s’était avéré qu’il avait été le problème essentiel empêchant la formation d’un gouvernement de droite – contribuant ainsi indirectement à l’impasse politique qui avait immobilisé le pays au cours des deux années suivantes, une impasse dont Israël, de toute évidence, n’est pas encore sorti aujourd’hui.

Pendant des décennies, les ultra-orthodoxes avaient bénéficié, dans les faits, d’une exemption générale de service militaire pour les jeunes hommes étudiant à plein temps dans les établissements religieux – ou yeshiva – contrairement à tous les autres jeunes juifs israéliens qui sont dans l’obligation de faire leur service dans l’armée d’apporter une contribution à la société en effectuant une forme ou une autre de service national reconnu.

Avec le nombre d’étudiants en yeshiva qui a augmenté de manière disproportionnelle à la fin du 20e siècle, les juges de la Haute cour s’étaient prononcés en défaveur de cette pratique en 1999 dans la mesure où elle donnait au ministre de la Défense le pouvoir des délivrer des exemptions – alors qu’il n’a pas l’autorité nécessaire pour le faire au niveau légal. En conséquence, une commission avait été formée pour réfléchir à cette problématique et pour préparer un projet de loi qui aurait permis au gouvernement d’exempter de manière légale les étudiants de yeshiva de leur service dans l’armée, sans pour autant contrevenir aux lois anti-discrimination mises en œuvre dans le pays.

Photo d’illustration : Des soldats du bataillon ultra-orthodoxe Netzah Yehuda de l’armée israélienne dans un champ de la base militaire Peles, au nord de la Vallée du Jourdain. (Crédit :Yaakov Naumi/Flash90)

Aucun gouvernement n’est parvenu à trouver un équilibre. Même s’il y a eu de multiples lois qui se sont données pour objectif de le faire, chacune d’entre elles a finalement été rejetée, ramenant indéfiniment la question devant les députés de la Knesset pour des débats souvent houleux.

Et cela avait encore été le cas en 2012, quand la « loi Tal » avait été rejetée par la Haute-cour. Craignant que la nouvelle législation proposée sur le recrutement des haredim au sein de l’armée ne suffise pas à obliger les Israéliens ultra-orthodoxes à faire leur service – ou à les sanctionner s’ils ne le font pas – le vice Premier-ministre Shaul Mofaz et sa faction Kadima avaient démissionné du gouvernement. Toutefois, la coalition au pouvoir à l’époque avait été assez large pour pouvoir se maintenir et le gouvernement avait continué sa route.

La problématique était restée brûlante après l’adoption d’une loi par le gouvernement suivant – qui ne comprenait pas de partis haredi – un texte qui, selon les députés ultra-orthodoxes, était inadmissible. Quand les formations haredi avaient rejoint le gouvernement qui lui avait succédé, ils avaient fait annuler tous les aspects de la loi qu’ils considéraient comme les plus inacceptables. Mais la nouvelle formulation de la législation avait toutefois été également rejetée par la Haute-cour de justice en 2017, ce qui avait obligé le gouvernement à chercher une nouvelle fois un moyen d’exempter les jeunes ultra-orthodoxes du service militaire sans que cette exemption ne soit considérée comme discriminatoire.

Le ministre de la Défense de l’époque, Avigdor Liberman, avait établi une commission chargée du dossier. Il avait présenté une proposition en 2018 qui avait été accueillie par les critiques féroces des officiels ultra-orthodoxes et Liberman avait pourtant fait de la mise en œuvre de son texte une condition préalable indispensable au ralliement de son parti Yisrael Beytenu à la coalition de Netanyahu, au lendemain des élections de 2019.

Dans l’incapacité de convaincre Liberman ou les ultra-orthodoxes de céder, Netanyahu avait échoué à rassembler un gouvernement, obligeant les Israéliens à retourner aux urnes au mois de septembre suivant – un scrutin qui n’avait pas déterminé un vainqueur de manière claire. Cela n’avait été qu’à l’issue d’autres élections, au mois de mars 2020, qu’un gouvernement avait pu être formé – il avait été de courte durée et il s’était effondré moins d’un an plus tard.

Le scrutin qui avait eu lieu dans la foulée, au mois de mars 2021, signera l’arrivée au pouvoir de la coalition la plus diversifiée de toute l’Histoire d’Israël, qui est aujourd’hui en difficulté, au bord de l’effondrement après s’être heurtée à la problématique la plus intime, la plus brûlante et la plus polémique de la politique israélienne : la religion.

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