Shoah : l’entreprise Topf & Sons a imaginé le génocide depuis son usine
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Shoah : l’entreprise Topf & Sons a imaginé le génocide depuis son usine

Parmi les dizaines d'entreprises allemandes qui ont contribué à la Shoah, le fabricant de crématoires a été un maillon indispensable, selon un nouveau livre

Crématoires de l'ancien camp d'extermination nazi d'Auschwitz I. Leur construction a été le prélude à la construction de crématoires beaucoup plus grands, construits plus tard à Birkenau, ou Auschwitz II, en Pologne, octobre 2017 (Matt Lebovic/The Times of Israel)
Crématoires de l'ancien camp d'extermination nazi d'Auschwitz I. Leur construction a été le prélude à la construction de crématoires beaucoup plus grands, construits plus tard à Birkenau, ou Auschwitz II, en Pologne, octobre 2017 (Matt Lebovic/The Times of Israel)

Si les propriétaires de Topf & Sons avaient été autorisés à mettre en œuvre leur vision, Auschwitz-Birkenau aurait reçu le système de crématorium le plus sophistiqué jamais conçu : une « chambre d’incinération » de quatre étages de hauteur alimentée par des cadavres chauffés et placés sur des tapis roulants. Au lieu des « modestes fours » du Troisième Reich, le processus d’extermination aurait pu devenir complètement autonome.

Les plans élaborés par Topf & Sons pour cette création cauchemardesque n’ont jamais été mis en œuvre, mais – au moment où l’entreprise familiale a déposé une demande de brevet à cet effet – la société avait déjà aidé les nazis à se débarrasser de plus d’un million de corps dans plusieurs camps de travail et camps de la mort.

Dans son livre récemment publié, Architects of Death : The Family Who Engineered the Death Camps, l’auteure Karen Bartlett retrace la trajectoire sinueuse de Topf & Sons, une des nombreuses entreprises allemandes qui ont permis la « guerre d’extermination » du régime contre les Juifs et autres ennemis.

Fondée en 1878, Topf & Sons s’est d’abord spécialisée dans le brassage et la mouture. Le massacre sans précédent de la Première Guerre mondiale a cependant ouvert de nouvelles possibilités, poussant Topf à devenir le leader mondial dans la conception et la construction de crématoriums.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Topf & Sons s’est rendue indispensable à la « Solution finale » des nazis, le meurtre de 6 millions de Juifs pendant la Shoah. C’est à Auschwitz-Birkenau que les techniques et le savoir-faire de l’entreprise ont été les plus utilisés et les plus meurtriers : des montagnes de preuves – des cadavres – ont été éliminées dans des « fours » Topf. Les chambres à gaz étaient également ventilées par la technologie Topf pendant une grande partie de l’existence du camp.

« Architects of Death », le livre de Karen Bartlett, publié en 2018 (Autorisation)

« Auschwitz est passé d’un camp de fortune pour prisonniers polonais à un site pour prisonniers de guerre soviétiques, et finalement à un vaste complexe de travail forcé avec en son cœur, le projet d’extermination de la race juive en Europe », écrit Bartlett. « Et loin d’être de simples ‘fournisseurs de camps’, c’est l’innovation et la flexibilité de Topf & Sons qui ont permis cette transformation », écrit la journaliste basée à Londres.

Le livre de Bartlett s’articule autour du vieil Hartmut Topf, arrière-petit-fils du fondateur de l’entreprise. Pendant de nombreuses années, Topf a cherché à « se séparer » du nom tristement célèbre de sa famille, notamment en contribuant à créer un mémorial dans l’ancien siège de Topf & Sons.

Topf se souvient d’un ami juif de son enfance, Hans Laessing. Le garçon et sa famille ont « disparu » pendant la guerre, et Topf est resté hanté par cette histoire à jamais. Le livre examine aussi les motivations des dirigeants de Topf & Sons à l’époque nazie, ainsi que certains des liens de l’entreprise avec les SS.

« Le défi pour moi était d’explorer les motivations humaines des hommes impliqués », a déclaré Bartlett au Times of Israel dans une interview. « Un livre sur la technologie des fours serait sinistre et étrange – je voulais m’assurer que nous comprenions d’une certaine façon comment étaient ces hommes et pourquoi ils se sont comportés comme ils l’ont fait ».

« Prêt à mettre de côté toute moralité humaine »

Le programme génocidaire des nazis a été une occasion à saisir pour les frères Ludwig et Ernst Topf, dirigeants de leur société éponyme pendant les années 1930 et la Seconde Guerre mondiale.

Bien que moins de 2 % des produits de l’entreprise aient été utilisés dans les installations d’extermination des camps nazis, les propriétaires et les ingénieurs de Topf & Sons ont fait plus que leur devoir pour servir les SS. Plus de 600 travailleurs forcés venus de l’Est conquis ont contribué à ce processus.

Crématorium de l’ancien camp de concentration nazi de Mauthausen, en Autriche, 2013 (Matt Lebovic/The Times of Israel)

Pendant la première phase de l’existence d’Auschwitz-Birkenau, la capacité des SS à détruire des milliers de cadavres sur une base hebdomadaire constituait l’objectif du massacre collectif. Dans un premier temps, les champs de charniers se sont ouverts sous la chaleur de l’été, ce qui a montré la nécessité d’une méthode plus performante au niveau technologique, et plus permanente afin d’éliminer les restes humains.

Pour résoudre le problème, Topf & Sons a installé ses « fours à huit moufles » dans plusieurs complexes de crématoires à gaz. Avec les nouveaux fours, des milliers de cadavres pouvaient être incinérés chaque jour. Outre la construction et l’entretien des crématoires, Topf & Sons a par la suite créé un système de ventilation pour les chambres à gaz, permettant aux corps d’être évacués en une heure environ, au lieu de plusieurs.

« Dans le cas de Topf & Sons, il s’agissait d’une poignée d’individus – à la recherche de ce qu’ils pouvaient obtenir – qu’il s’agisse de l’argent, de la sécurité en servant dans l’armée, ou du développement professionnel », a expliqué Bartlett au Times of Israel. « C’était des opportunistes, prêts à mettre de côté toute morale humaine pour évoluer de la manière la plus infime qui soit », a ajouté Bartlett.

Comme le régime nazi qu’ils servaient, les patrons de Topf & Sons ont su inventer des euphémismes, en remplaçant par exemple le mot crématorium par « chambres d’incinération ». Vers la fin de la guerre, le cabinet a déposé une demande de brevet pour la construction d’un système d’incinération de cadavres en fonctionnement continu. Jamais construit, le concept était basé sur l’utilisation de bandes transporteuses avec des cadavres chauffés pour entretenir les flammes.

La journaliste et auteure Karen Bartlett (Autorisation)

Ni Ludwig ni Ernst Topf n’ont été poursuivis après la guerre pour avoir contribué à la perpétration du génocide avec les nazis. Sous le régime soviétique, la société a été confisquée et nationalisée. Les historiens reprochent en grande partie aux autorités soviétiques d’avoir entravé les poursuites contre l’entreprise et ses dirigeants, notamment en dissimulant des preuves importantes.

À partir de 1955, l’entreprise ne fabrique plus de « chambres d’incinération », mais se concentre sur la construction de greniers à grains pour les exploitations agricoles. La privatisation de Topf & Sons en 1993 a été suivie d’une faillite et d’une fermeture en 1996, environ un demi-siècle après l’apogée de l’entreprise en tant que principal concepteur et fabricant de crématoriums en Allemagne.

« Ça arrive tout le temps »

Architects of Death s’achève avec la création en 2011 d’un mémorial de la Shoah dans le bâtiment qui a servi de siège social à Topf & Sons, non loin de Buchenwald.

Situé à Erfurt, au centre de l’Allemagne, la façade du mémorial est frappée des mots utilisés par l’entreprise dans sa correspondance avec les SS : « Toujours heureux d’être à votre service ». A l’intérieur de l’immeuble de bureaux d’aspect ordinaire, les visiteurs peuvent s’informer sur les réalisations douteuses de Topf & Sons sous le Troisième Reich.

Ruines du complexe de chambres à gaz-crématoires d’Auschwitz-Birkenau, l’ancien camp de la mort nazi en Pologne, octobre 2017 (Matt Lebovic/The Times of Israel)

« Nous voulons montrer ici combien il est facile pour un être humain d’ignorer sa responsabilité envers ses semblables dans son travail quotidien », a déclaré Annegret Schule, directrice du mémorial.

Actuellement, le mémorial est le seul du genre sur le site d’une entreprise allemande impliquée dans la Shoah. Par les fenêtres de l’ancien quartier général, Buchenwald est visible au loin – un monde d’horreurs où des milliers de corps de prisonniers ont été incinérés dans les crématoires fournis par Topf & Sons.

« Si j’allais au mémorial de Buchenwald, je ne pourrais pas m’identifier aux SS, parce que je ne serais jamais devenue membre », dit Schule dans le livre de Bartlett.

« Mais je peux m’identifier à d’autres personnes qui font du mal à d’autres personnes en faisant leur travail quotidien. Ça arrive tout le temps. Les visiteurs sont encouragés à y réfléchir. Des processus tout à fait normaux au sein de n’importe quelle entreprise ont conduit à des atrocités », a déclaré la directrice du mémorial.

Après la libération du camp de concentration nazi de Buchenwald, des photographes y ont capturé certaines des atrocités du régime, notamment des monticules de cadavres placés à l’extérieur des crématoires construits par Topf & Fils (Domaine public).

Dans son interview au Times of Israel, Bartlett a noté que Topf & Sons était l’une des nombreuses entreprises allemandes impliquées dans la réalisation des atrocités nazies.

« Il y a beaucoup d’entreprises qui [pourraient faire l’objet de recherches à la manière de Topf & Sons] », a déclaré Mme Bartlett, ajoutant qu’elle comptait sur les traducteurs allemands pour composer un livre à partir de vastes collections d’archives.

« Par exemple, Siemens a construit l’infrastructure électrique des camps et Bosch a installé la plomberie et l’eau », a déclaré Bartlett.

« Kori est l’autre entreprise qui a construit des crématoriums pour les camps ; elle existe toujours mais n’a jamais mis ses archives à la disposition des chercheurs. Je crois que l’on peut voir le bâtiment où se trouvait l’entreprise qui fabriquait le gaz Zyklon B à Hambourg, mais il n’y a pas de monument commémoratif », a déclaré Bartlett.

Ruines d’un complexe chambre à gaz-crématorium de l’ancien camp de la mort nazi d’Auschwitz-Birkenau, avec escalier menant à la salle de déshabillage, Pologne, octobre 2017 (Matt Lebovic/The Times of Israel)

Interrogée sur la raison pour laquelle, selon elle, aucune autre entreprise allemande complice de la Shoah n’a érigé de monuments commémoratifs, Mme Bartlett a souligné la différence entre les anciens camps nazis éloignés et les grandes entreprises encore en activité.

« [Les camps] peuvent être mentalement mis de côté et oubliés en quelque sorte », dit Bartlett. « Les entreprises existent toujours, dans le cœur des villes, et font donc beaucoup plus partie de la vie courante. »

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