Tel Aviv, la « Ville blanche » façonnée par le Bauhaus
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Tel Aviv, la « Ville blanche » façonnée par le Bauhaus

La métropole méditerranéenne compte le plus grand nombre de bâtiments de ce style au monde, une singularité qui a contribué à son inscription au Patrimoine mondial de l'Unesco

La maison Reisfeld, un bâtiment de style Bauhaus construit en 1935 par l'architecte Pinchas Bijonsky, le 9 mai 2019 à Tel Aviv. (Crédit photo : THOMAS COEX / AFP)
La maison Reisfeld, un bâtiment de style Bauhaus construit en 1935 par l'architecte Pinchas Bijonsky, le 9 mai 2019 à Tel Aviv. (Crédit photo : THOMAS COEX / AFP)

Alors que de nombreux habitants ou touristes à Tel Aviv profitent du weekend en terrasse, ils sont une petite trentaine à déambuler dans les ruelles, nez en l’air, à l’affût des façades blanches et des balcons arrondis caractéristiques du Bauhaus.

Cette école de design et d’architecture fondée en 1919 à Weimar, dans l’est de l’Allemagne, par Walter Gropius, fête ses 100 ans. Le Bauhaus a essaimé dans le monde et continue d’exercer son influence.

Nombre d’Israéliens l’ignorent mais à l’époque Tel Aviv, leur capitale économique et culturelle alors en devenir, a fourni un terrain privilégié pour mettre en application le mot d’ordre du mouvement Bauhaus : faire primer la fonction sur la forme, rompant ainsi avec le passé.

La métropole méditerranéenne compte en effet le plus grand nombre de bâtiments de ce style au monde, soit 4 000 édifices, une singularité, avec les autres expressions du Mouvement moderne, qui a contribué au classement de la « Ville blanche » au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Le musée Bauhaus, rue Bialik, à Tel Aviv. (Crédit photo : Talmoryair / GNU Free Documentation License / Wikipédia)

Formes épurées

La cité blanche constitue « un exemple remarquable à grande échelle des idées de planification urbaine de la première partie du 20e siècle », et la « représentation synthétique de certaines des tendances les plus importantes du Mouvement moderne en architecture », adaptée aux conditions climatiques et aux traditions locales, note l’Unesco.

Venus d’Allemagne, d’Autriche, de Suisse ou de Suède, une trentaine de touristes découvrent, lors d’une visite proposée par le Centre Bauhaus, comment à 4 000 km de Weimar, des architectes ont privilégié le fonctionnel à l’esthétique et recouru aux nouvelles matières comme l’acier ou le béton, mis en œuvre dans des formes épurées.

Micha Gross, psychologue suisse passionné d’architecture, a créé le Centre Bauhaus il y a vingt ans avec sa femme et un ami pour promouvoir le patrimoine urbain de la ville.

« A l’époque, cela n’intéressait personne », se souvient-il amusé.

L’architecture européenne Bauhaus a été adaptée pour le Moyen-Orient (Photo: Shmuel Bar-Am)

Le Bauhaus, qui aspire à créer des objets et des bâtiments au design accessible à toutes les classes sociales, a façonné Tel Aviv.

Nombre des bâtisseurs de cette ville fondée en 1909 étaient des architectes juifs qui avaient étudié ou travaillé en Europe et fui le nazisme.

Dans les années 1930, alors que Tel Aviv se développait à toute allure pour accueillir les flux de migrants juifs, ils ont construit sur ce chantier à ciel ouvert 4 000 édifices aux formes géométriques et aux façades lisses et blanches.

Sous le soleil de Méditerranée loin des frimas allemands, ils ont réduit les surfaces en verre et incorporé des balcons pour capter les brises marines.

Point d’orgue de la visite : la splendide place Dizengoff avec sa fontaine et ses cafés, entourés de majestueux bâtiments Bauhaus, à l’image de l’hôtel Cinéma, d’un blanc immaculé.

Micha Gross est formel : l’intérêt pour l’urbanisme de la ville a considérablement augmenté. La fréquentation du Centre Bauhaus a triplé en quelques années.

« Trésor architectural »

Mais contrairement aux sites historiques et religieux de Jérusalem qui attirent chaque année des millions de visiteurs, ce « trésor architectural » comme le qualifie Micha Gross, n’attire qu’un tourisme de niche, Tel Aviv restant davantage associée à ses plages et à ses nuits festives.

« Ce n’est pourtant pas qu’une ville balnéaire », estiment Katell Piboules et Yann Becouary, deux touristes français. Cette Parisienne et son ami de Rennes, la quarantaine tous les deux, sont venus passer deux semaines en Israël. Munis d’une carte avec un plan détaillé des édifices Bauhaus, ils arpentent les rues.

« Il y a beaucoup de choses à voir en fait ici », lance Katell, surprise. « De toute façon, nous ne sommes pas très plage ! »

Tous deux reconnaissent que si certains bâtiments récemment ravalés valent absolument le coup d’œil, d’autres présentent des façades passablement décrépies.

« Entretenir et restaurer ces bâtiments est complexe », justifie Micha Gross : il faut compter entre huit et dix ans pour rénover un immeuble Bauhaus.

Et comme la plupart de ces bâtiments font partie du parc immobilier privé, leur restauration dépend du bon vouloir des propriétaires, qui ne perçoivent aucune aide en ce sens de la mairie.

Le square Ditzengoff à Tel Aviv ; photo prise entre 1938 et 1959. (Crédit photo : domaine public)

« Utopie »

En 2015, pour préserver le patrimoine de la Ville blanche, la municipalité de Tel Aviv a créé le White City Center (WCC) en collaboration avec le gouvernement allemand.

Ce centre, qui se veut un lieu d’échange et d’apprentissage patrimonial, dispose d’un laboratoire de recherche et organise des activités pour sensibiliser le grand public à l’environnement urbain.

Sharon Golan Yaron, architecte et responsable des expositions au WCC, souligne que d’autres courants ont modelé le visage de Tel Aviv. « On trouve à Tel Aviv les cinq points de Le Corbusier », assure-t-elle, les pilotis, toits-terrasses, fenêtres-bandeaux, plans libres et façades libres.

Selon Sharon Golan Yaron, outre la concentration unique d’édifices Bauhaus, une autre spécificité de Tel Aviv réside dans le fait que « des gens vivent dans ces immeubles », ce qui n’est pas toujours le cas des bâtiments faisant partie du patrimoine.

Mais surtout, pour elle, ce qui transpire de ces murs, c’est « l’utopie ». Les bâtisseurs de la ville adhéraient pour la plupart à l’idéal socialiste du mouvement sioniste et voyaient dans cette cité l’espoir d’une société nouvelle, explique Mme Golan Yaron, pour qui Tel Aviv, « c’est l’expression physique du sionisme ».

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