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Terrorisme, déboires économiques : Les Juifs de Nice face à un avenir incertain

Le chômage, l'antisémitisme et les conséquences de l'attentat terroriste de 2016 sont à l'origine du départ des Juifs de cette ville du sud de la France

Les Juifs de France fêtent l'inauguration d'un nouveau rouleau de Torah à la Grande synagogue de Nice, le 11 juillet 2019 (Autorisation :  Consistoire Nice/Henri Belhassen via JTA)
Les Juifs de France fêtent l'inauguration d'un nouveau rouleau de Torah à la Grande synagogue de Nice, le 11 juillet 2019 (Autorisation : Consistoire Nice/Henri Belhassen via JTA)

NICE, France (JTA) — Cela fait presque 1 000 ans que la ville endormie, située sur les rives de la Méditerranée, est un refuge pour les Juifs de France.

Il y a encore 15 ans, cet ancien pôle commercial dans lequel la tolérance est une tradition abritait la quatrième communauté juive la plus importante du pays, avec environ 20 000 membres. Mais les effets combinés de l’antisémitisme, du terrorisme, des problèmes financiers et de l’assimilation ont changé la donne.

L’année dernière, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Consistoire de France – organisation nationale qui assure des services religieux auprès des Juifs religieux – a estimé que la population juive de Nice était tombée sous le seuil des 3 000 personnes, même si certains responsables locaux estiment pour leur part que ce chiffre pourrait être plus élevé.

La sécurité et l’économie sont des questions primordiales pour la communauté juive à travers toute la France. Mais ces problèmes frappent tout particulièrement Nice, qui manque d’une économie vibrante et d’opportunités d’emploi solides comme dans les autres métropoles françaises – permettant ainsi dans ces autres villes à maintenir la présence de Juifs.

Des gens prennent le soleil sur la promenade des Anglais, une semaine après l’attentat terroriste commis à Nice, dans le sud de la France, qui a tué 86 personnes, le 19 juillet 2016. (Crédit : AP Photo/Claude Paris)

« [Nice] est une petite ville, avec une modeste communauté juive et du coup, on ressent vraiment cette vague d’alyah », commente Yaacov Parienti, étudiant de 29 ans qui utilise le mot en hébreu pour désigner l’immigration en Israël. Sa sœur est d’ores et déjà partie vivre au sein de l’Etat juif et ses parents prévoient de le faire bientôt.

« Ma communauté a-t-elle un avenir ici ? Je ne sais pas », continue Parienti. « Je pense qu’il s’agit d’un problème général qui concerne tous les Juifs de France. Mais c’est vrai qu’il se fait davantage ressentir dans une petite communauté comme la nôtre. »

Plusieurs responsables juifs locaux affirment que l’attentat terroriste commis en 2016 – au cours duquel un terroriste islamiste a tué 86 personnes et blessé des centaines d’autres en projetant un camion sur la promenade populaire du bord de mer, le soir de la fête nationale – a été un tournant pour la communauté. Cette attaque ne visait pas spécifiquement les Juifs « mais elle a placé la peur au centre de l’équation d’une manière nouvelle », explique Simone Darmon, secrétaire-générale-adjointe au bureau local du Consistoire.

Les experts médico-légaux près du camion dont le pare-brise est criblé de balles après un attentat contre la foule venue voir le feu d’artifice lors de la fête nationale dans la ville de Nice, le 15 juillet 2016. (Crédit : AP Photo/Claude Paris)

Le rabbin Yossef Yitschok Pinson, émissaire du mouvement hassidique ‘Habad, estime que le nombre de Juifs, à Nice, dépasse les 10 000 tout en reconnaissant que l’attaque de 2016 « a entraîné une vague de départs ».

Nice compte encore plusieurs restaurants casher et quinze synagogues, mais la majorité d’entre elles rencontrent des difficultés pour atteindre le mynian [NdT : le quorum de dix personnes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah], selon Pinson. Le mouvement de jeunes Bnei Akiva, très actif autrefois, a fermé sa branche dans la ville. Et la Grande synagogue, qui était tellement remplie, lors du Shabbat, que le bruit des conversations des fidèles pouvait s’entendre dans les rues avoisinantes, présente dorénavant plus de sièges vides que de sièges occupés.

La grande synagogue de Nice était bondée par le passé, mais il y a aujourd’hui plus de sièges vides que de sièges occupés. (Autorisation : Consistoire de Nice/Henri Belhassen via JTA)

Zacharie Frankel, un trentenaire originaire de Nice qui a immigré au sein de l’Etat juif en 2009, date le tournant pris par la communauté juive aux violences antisémites qui ont commencé à exploser au cours de la Seconde Intifada – le soulèvement palestinien violent qui a commencé en l’an 2000, pendant l’automne. L’immigration française vers Israël a connu une forte augmentation après 2013 : le nombre de Juifs arrivés en Israël au cours des six dernières années est le double de celui des six années qui ont précédé 2013.

« On a commencé à se faire harceler dans les rues », explique Frankel, qui avait quitté une école juive pour rejoindre un établissement public en 2001 et qui porte la kippa en public. « Cela a été aussi le début des menaces, pas seulement en me rendant à l’école mais aussi en classe parce que j’étais Juif. »

Parienti porte également la kippa et il n’a jamais été lui-même harcelé à Nice, mais il explique que les effets de l’antisémitisme se font « indirectement » ressentir.

« Ce qui a entraîné le départ de nombreuses personnes », dit Parienti, « en particulier après l’attentat de 2016 ».

La situation économique, à Nice, n’aide pas les choses. La région dans laquelle se trouve la ville, les Alpes-Maritimes, présente le troisième plus fort taux de chômage en France, et de nombreux Juifs de Nice rencontrent des difficultés financières. Environ 120 bénéficient d’une aide de la communauté, explique le Consistoire.

« Il n’y a pas de réelles possibilités en termes de carrière ici », déplore Parienti.

Des soldats patrouillent sur la promenade des Anglais à Nice, le 20 juillet 2016. (Crédit : SAP Photo/Claude Paris)

Et pourtant, Nice a également des qualités que de nombreux Juifs continuent à mettre en avant – la politique du « tout sécuritaire » du maire, Christian Estrosi, n’est pas la moindre. Allié de nombreux Juifs français – il s’est déclaré « Juif dans le cœur » et « un ami fier d’Israël » en 2014 – ce maire de droite est « un élément important rassurant les Juifs de Nice et inspirant un sentiment de sécurité », dit Franck Médioni, président de la communauté juive massorti de la ville.

L’année dernière, le CRIF, organisation-cadre des communautés juives françaises, a salué Estrosi pour sa gestion d’une agression au cours de laquelle un Juif portant un pendentif sous forme d’étoile de David avait été pris pour cible par plusieurs hommes, une attaque qualifiée « d’antisémite ». En quelques heures, la police avait placé quatre suspects en détention, tous issus de familles originaires de pays musulmans.

Certains locaux estiment que le départ de milliers de Juifs de Nice a aidé à renforcer la cohésion de ceux qui sont restés. La communauté de Médioni, Maayane Or, est passée, au cours des cinq dernières années, de 84 familles à 135, explique-t-il. Les relations dans la ville entre les communautés progressistes et orthodoxes sont « positives et fraternelles », contrairement aux interactions souvent acrimonieuses entre les deux groupes dans le reste de la France.

« Il y a cette détermination, à cause du terrorisme, à être ensemble et à exprimer notre judaïsme », ajoute Médioni.

En 2015, le mouvement Habad de Pinson a ouvert un nouveau centre communautaire dans une vieille villa du centre de Nice. Elle y organise des événements pour des centaines de personnes à l’occasion des fêtes juives, explique-t-il. La fréquentation des trois écoles juives de Nice, qui regroupent en tout environ 600 élèves, s’est accrue ces dernières années de manière remarquable, ajoute Pinson.

« Même si, en vérité », poursuit Pinson, « ce développement des écoles juives provient probablement de la hausse de l’antisémitisme dans les établissements publics ».

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