Trump reprend le trope antisémite de « déloyauté », et choque des groupes juifs US
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Trump reprend le trope antisémite de « déloyauté », et choque des groupes juifs US

Le chef de l'AJC a supplié de "laisser la loyauté hors de ça" après que le président a accusé les Juifs votant pour les Démocrates d'être déloyaux ou ignorants

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Le président américain Donald Trump dans une interview diffusée par la chaîne britannique ITV, le 5 juin 2019 (Capture d'écran : ITV)
Le président américain Donald Trump dans une interview diffusée par la chaîne britannique ITV, le 5 juin 2019 (Capture d'écran : ITV)

WASHINGTON — Les leaders juifs américains ont condamné mardi le président Donald Trump après que ce dernier a accusé les Juifs votant pour les Démocrates de « grande déloyauté », soulignant qu’il utilisait là un trope antisémite dangereux.

« Envers qui les Juifs se montreraient déloyaux, selon @POTUS, reste indéterminé mais les accusations de déloyauté sont utilisées depuis longtemps pour attaquer les Juifs », a écrit Jonathan Greenblatt de l’Anti-Defamation League (ADL) sur Twitter, appelant le président à cesser « d’utiliser les Juifs dans sa partie de football politique ».

David Harris, directeur-général de l’American Jewish Committee (AJC), a qualifié ces propos de « scandaleux ».

« C’est un pays libre. Les Juifs ne représentent pas un bloc monolithique, ni des électeurs uniformes. Certains voteront Démocrates, d’autres Républicains. En tant qu’Américains, c’est leur droit. Je vous en prie, laissez la loyauté en dehors de cela », a-t-il dit.

Mardi, Trump s’en est pris aux Démocrates en raison, selon lui, de leur manque de soutien à Israël, suggérant que les Juifs américains tentés par un vote pour le parti rival, au cours des élections de 2020, afficheraient « une grande déloyauté ».

« Ce que je pense, concernant ces Juifs qui voteront pour un Démocrate, je pense que ça traduit soit une ignorance, soit une grande déloyauté », a-t-il déclaré au cours d’une rencontre, dans le Bureau ovale, avec le président roumain Klaus Iohannis.

Le président roumain Klaus Iohannis à Salzburg, en Autriche, le 19 septembre 2018. (Crédit : AP/Kerstin Joensson)

Trump commentait à ce moment-là la polémique entraînée à Washington par l’interdiction d’entrée sur le territoire israélien des deux membres du congrès Démocrates en raison de leur soutien au boycott de l’Etat juif.

Trump a exprimé de façon répétée sa frustration face à son manque de popularité parmi les Juifs américains malgré l’appui qu’il apporte à Israël et sa reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale d’Israël, qui a été suivie par le transfert de l’ambassade des Etats-Unis dans la ville sainte.

Et en effet, plus de 75 % des Juifs américains ont voté pour les Démocrates au cours des élections de la mi-mandat de 2018, selon les sondages de sortie des urnes – soit une hausse de quatre points chez les électeurs américains (71 %) qui avaient préféré Hillary Clinton à Trump en 2016.

Et les Démocrates juifs, pour leur part, ont estimé que les paroles tenues par Trump venaient perpétuer le trope antisémite de double allégeance des Juifs américains, dont la loyauté serait partagée entre les Etats-Unis et Israël.

« C’est une nouvelle illustration d’un Donald Trump qui continue à transformer en arme et à politiser l’antisémitisme », a déclaré Halie Soifer, directrice générale du JDCA (Jewish Democratic Council of America).

« A un moment où les actes antisémites ont augmenté – en raison des encouragements donnés par le président au nationalisme blanc – Trump relaye un trope antisémite », a-t-elle continué. « S’il s’agit d’Israël, alors Trump reprend l’accusation de double loyauté qui est une forme d’antisémitisme. »

« Et s’il s’agit de lui, alors Trump doit ouvrir les yeux sur la réalité. Nous vivons dans une démocratie dont le soutien apporté par les Juifs au parti Républicain a diminué de moitié au cours des quatre dernières années », a-t-elle ajouté.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu prononce un discours devant le panneau de la nouvelle communauté établie au nom de « Ramat Trump », « colline Trump » en français, qui porte le nom du président américain, durant une cérémonie officielle, le 16 juin 2019 (Crédit : Jalaa MAREY/AFP)

D’autres cadres Juifs Démocrates ont estimé que les derniers propos tenus par Trump entraient dans le cadre d’un long modèle pernicieux de leaders politiques antisémites accusant les Juifs de manquer de loyauté.

« Cela fait très longtemps qu’on accuse les Juifs se trouvant dans un pays quel qu’il soit d’être déloyal envers ce dernier », explique Aaron Keyak, ancien chef du National Jewish Democratic Council.

« Ce type d’attaque est dangereux, imprudent et mensonger. Le simple fait que le président Trump soit profondément impopulaire au sein de nos communautés ne constitue pas une raison pour nous accabler en reprenant certaines des agressions les plus insidieuses à notre encontre. Nous avons pu voir, dans le passé, où cela a pu nous mener », dit-il.

Ann Lewis et Mark Mellman, du groupe Democratic Majority for Israel, ont qualifié les paroles de Trump de l’une des « accusations les plus dangereuses et meurtrières auxquelles les Juifs ont fait face au cours des années. De fausses accusations de déloyauté, au cours des siècles, ont amené les Juifs à être assassinés, emprisonnés et torturés ».

Des non-Juifs ont également relevé les connotations présentes dans les propos de Trump. Dan Rather, ancien présentateur de CBS, a écrit sur Twitter qu’ils étaient ceux d’un fanatique.

« Soyons on ne peut plus clairs », a-t-il noté. « Quand le président Trump affirme que les Juifs votant pour les Démocrates montrent ‘soit une ignorance totale ou une grande déloyauté’, ce sont les forces du fanatisme ou de l’antisémitisme qu’il convoque avec toute leur histoire souillée par le sang ».

Trump s’est exprimé ainsi après l’indignation d’une grande partie de la communauté juive américaine et de presque tout le parti Démocrate suscitée par l’interdiction d’entrée sur le territoire israélien de Tlaib et Omar.

Omar et Tlaib, qui se sont querellées avec Trump au sujet d’Israël et sur d’autres questions, ont déclaré lundi que le président américain avait exercé des pressions sur le Premier ministre Benjamin Netanyahu en faveur de leur interdiction de se rendre au sein de l’Etat juif.

Elles ont ensuite appelé les Etats-Unis à mettre un terme à l’aide financière versée à Jérusalem jusqu’à l’arrêt des constructions dans les implantations et jusqu’à ce que les Palestiniens bénéficient de la pleine égalité des droits.

Alors que les critiques sur les propos portant sur la « déloyauté » ont été presque unanimes dans la communauté juive américaine, un groupe juif est néanmoins venu prendre la défense du président.

« Le président Trump a raison », a écrit sur Twitter la Republican Jewish Coalition (RCJ), « c’est une grande démonstration de déloyauté de défendre un parti qui protège/encourage des gens qui vous haïssent pour votre religion ».

L’organisation libérale J-Street, dont les travaux se consacrent au Moyen-Orient, a toutefois déclaré qu’il s’agissait d’une nouvelle phase logique des attaques du président contre les minorités raciales et ethniques.

« Il est dangereux et honteux pour le président Trump d’attaquer la grande majorité de la communauté juive américaine qui serait stupide et ‘déloyale’, » a déclaré Logan Bayroff, directeur de la communication du groupe.

« Mais il n’est pas surprenant que les agressions racistes et peu sincères du président à l’égard de femmes de couleur progressistes, au Congrès, se soient dorénavant transformées en calomnies contre la communauté juive », a-t-il ajouté.

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