Tsahal intensifie ses efforts contre le trafic de drogue dans le Sinaï
Rechercher

Tsahal intensifie ses efforts contre le trafic de drogue dans le Sinaï

L'armée lutte contre la contrebande mais les problèmes économiques qui poussent les Bédouins à la criminalité subsistent et la campagne semble avoir peu d'effet sur le trafic

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Image illustrative d'un agent de la police des frontières regardant les plants de marijuana découverts lors d'une saisie de drogue dans un village bédouin du Néguev en février 2018. (Crédit : Police israélienne)
Image illustrative d'un agent de la police des frontières regardant les plants de marijuana découverts lors d'une saisie de drogue dans un village bédouin du Néguev en février 2018. (Crédit : Police israélienne)

À la frontière égyptienne, l’armée israélienne mène un conflit qu’elle ne peut certainement pas gagner et auquel elle ne devrait peut-être même pas participer : une guerre contre la drogue et le trafic de drogue.

Ces derniers mois, l’armée israélienne a réussi à déjouer un certain nombre de tentatives de contrebande le long de la frontière, dont deux au début du mois lors d’une opération conjointe menée avec la police et baptisée « Golden Prevention » et au cours de laquelle plus de 160 kilogrammes (350 livres) de marijuana ont été saisis, ainsi que trois voitures, et trois trafiquants présumés ont été arrêtés.

Selon Tsahal, ces opérations ont permis de réduire le nombre de tentatives de contrebande ces dernières semaines – du moins temporairement – mais même les responsables militaires qui vantent les succès de Tsahal sur ce front reconnaissent que les sommes d’argent en jeu pour les cartels de la drogue et l’absence d’initiatives significatives pour s’attaquer aux raisons sous-jacentes qui poussent les jeunes Bédouins à se lancer dans la contrebande signifient que ces efforts ont peu de chances de mettre fin au trafic de drogue à la frontière.

En outre, la production intérieure croissante de marijuana en Israël – légalement et illégalement – a limité l’importance de cette question.

Il s’agit également d’un domaine juridiquement épineux pour Tsahal, qui exigent de ses troupes qu’elles se concentrent sur l’application de la loi – ce qui n’est pas le point fort habituel de l’armée – plutôt que sur la sécurité nationale incontestable, mettant parfois leur vie en danger pour ce faire. En effet, jusqu’à une date relativement récente, l’armée n’intervenait pratiquement pas dans la plupart des tentatives de contrebande.

Tsahal est intervenu dans certains cas – ce qui ressemble à une tentative de contrebande pourrait tout aussi bien être une attaque à la frontière – mais considère généralement cette question comme un problème criminel à résoudre par la police.

« Je ne veux pas qu’un soldat meure pour de la drogue », déclarait sèchement un commandant servant à la frontière au Times of Israël en 2016.

L’armée a commencé à changer de position sur la question en 2019, année marquée par plus de 350 tentatives de contrebande – soit près d’une par jour – un chiffre bien plus élevé que les années précédentes. Ce chiffre a quelque peu baissé en 2020, à un peu moins de 300, et 2021 était en passe de connaître des chiffres similaires, atteignant environ 100 tentatives de contrebande en avril.

En mai, l’armée a lancé des opérations conjointes avec la police israélienne – connues sous le nom de « Shield of Nitzana », du nom d’une communauté israélienne proche de la frontière – pour s’attaquer à ce problème de contrebande. Depuis lors, Tsahal a enregistré une baisse importante du nombre de tentatives de contrebande à la frontière, d’environ 80 %, selon le lieutenant-colonel Erez Shabtai, qui commandait jusqu’à récemment le bataillon Caracal, qui surveille la frontière.

Des soldats du bataillon Caracal gardent la frontière égyptienne sur une photo non datée.(Crédit : Forces de défense israéliennes)

Le raisonnement de l’armée pour s’attaquer à la contrebande de drogue est double : permettre un tel comportement criminel à la frontière envoie un message aux organisations terroristes, telles que la province du Sinaï de l’État islamique, que Tsahal ne contrôle pas totalement la zone, ce qui pourrait les encourager à mener des attaques le long de la frontière ; et plus généralement, il s’agit d’un problème de sécurité frontalière car un pourcentage important des tentatives de contrebande comprend des tirs d’armes à feu, qui peuvent toucher et ont touché des communautés israéliennes.

Pour lutter contre les réseaux de contrebande, Tsahal a consacré des ressources supplémentaires à cette question. Les opérations « Golden Prevention », par exemple, ont fait appel à des hélicoptères, des drones et d’autres moyens de pointe.

En plus de ces investissements ponctuels, l’armée a également créé un mécanisme de partage des renseignements avec la police. Bien que la collecte de renseignements avancés ne soit pas toujours nécessaire, les militaires ont constaté que de nombreux contrebandiers égyptiens publient des vidéos de leurs exploits sur la populaire application TikTok.

Dans le cadre de cette entreprise conjointe de renseignement, le détachement de renseignement sur les transmissions de l’unité 8200 de l’armée fournit des informations sur les contrebandiers égyptiens, tandis que la police fournit des informations sur les ressortissants israéliens. (Les responsables militaires affirment que cette division du travail est préservée, empêchant Tsahal de recueillir des renseignements sur les citoyens israéliens, ce qui pourrait constituer un problème majeur en matière de droits civils).

Ce n’est pas le seul problème juridique que l’armée a dû résoudre en assumant ce nouveau rôle. Dans un certain nombre de cas, les soldats israéliens ont accidentellement contaminé des scènes de crime, en laissant des empreintes digitales ou en brouillant des traces, ce qui a entraîné la remise en liberté de trafiquants présumés sans condamnation. Ces derniers mois, les officiers de Tsahal ont reçu une formation sur le protocole à suivre sur les scènes de crime afin d’éviter de telles situations à l’avenir.

L’armée, qui ne peut procéder à des arrestations en Israël, s’est également efforcée d’améliorer sa capacité à utiliser des voitures et des véhicules tout-terrain pour diriger les contrebandiers en fuite vers des points de passage où ils peuvent être arrêtés par des policiers. À cette fin, Tsahal a récemment reçu un certain nombre de ces buggies spécialement conçus pour rouler sur les dunes de sable, offerts à Israël par des philanthropes étrangers, et ont formé leurs troupes à leur utilisation sur le terrain rocheux du Néguev.

Des soldats israéliens conduisent des véhicules tout-terrain dans le cadre d’un exercice près de la frontière égyptienne, sur une photo non datée. (Crédit : Forces de défense israéliennes)

En général, ces tentatives de contrebande se déroulent comme suit : un groupe de contrebandiers portant soit de grands sacs de marijuana, soit de plus petits paquets de haschisch – une galette compressée contenant les principes actifs de la marijuana – s’approche de la frontière du côté égyptien. Avec les grands sacs de marijuana, ils utilisent généralement des échelles pour grimper jusqu’au sommet de la clôture frontalière en acier et jeter la contrebande par-dessus, tandis que les petits paquets de haschisch peuvent être jetés par-dessus la barrière. Au même moment, un camion, spécialement aménagé pour traverser le désert, ou un véhicule tout-terrain s’approche du côté israélien et les contrebandiers à l’intérieur se précipitent pour ramasser les paquets avant de s’enfuir à toute vitesse.

Une autre méthode, que Tsahal et la police appellent familièrement « le distributeur automatique », consiste, pour les contrebandiers, à se précipiter vers la frontière avec des coupe-boulons, à enlever une petite section de la clôture, puis à faire passer la drogue par le trou jusqu’à l’autre côté.

Cependant, toute la frontière est équipée de capteurs ou de caméras, ce qui signifie que les militaires sont en mesure de voir les contrebandiers lorsqu’ils s’approchent, de sorte que les trafiquants sont contraints d’agir aussi rapidement que possible afin de fuir les lieux avant l’arrivée des troupes. Le commandant de la brigade Faran, qui défend les frontières sud avec l’Égypte et la Jordanie, a récemment demandé à ses troupes de répondre à une tentative de contrebande dans les cinq minutes, une demande auparavant impensable qui a été rendue possible par les améliorations majeures apportées aux capacités de renseignement et de détection de l’armée.

Dans certains cas, normalement lorsque de grandes quantités de contrebande ou de drogues plus précieuses comme la cocaïne sont transportées, les contrebandiers égyptiens ouvrent le feu à l’approche de la frontière – tirant vers l’ouest en direction du côté égyptien – afin d’éloigner la police locale. Toutefois, si des troupes de Tsahal se trouvent dans la zone, elles peuvent également être la cible de tirs, tout comme les villes israéliennes proches de la frontière.

En l’espace de quelques semaines, en avril, des soldats du corps blindé déployé le long de la frontière ont engagé au moins deux échanges de tirs à la frontière égyptienne, tuant au passage deux contrebandiers israéliens qui n’étaient ni armés ni en train de participer activement à l’échange. Bien que leurs commandants maintiennent que les troupes ont agi correctement et n’ont pas tiré pour tuer les hommes, les deux cas font l’objet d’une enquête de la police militaire pour déterminer si les soldats ont effectivement suivi les procédures appropriées.

Bien que les responsables militaires reconnaissent que la lutte contre la criminalité est principalement une prérogative de la police – dans ce cas, une prérogative de la police des frontières – il est également plus facile en pratique pour Tsahal d’intervenir, car un nombre relativement important de troupes est de toute façon déployé le long de la frontière.

« En théorie, c’est vrai. La police des frontières surveille la frontière. Mais il faudrait prendre la police des frontières et multiplier [ses effectifs] par six », a déclaré l’ancien chef du bataillon Caracal, le lieutenant-colonel Erez Shabtai, au Times of Israël.

Le lieutenant-colonel Erez Shabtai, au centre, parle à des soldats du bataillon Caracal qui gardent la frontière égyptienne sur une photo non datée. (Crédit : Forces de défense israéliennes)

Pour le gouvernement, cette contrebande frontalière s’inscrit également dans le cadre plus large de l’anarchie qui règne dans le Néguev, comme en témoignent les violences entre et au sein des familles bédouines, la conduite imprudente sur les autoroutes, les vols dans les bases militaires de la région et les opérations de culture de marijuana à grande échelle sur les terrains d’entraînement militaire.

Trop peu, trop tard ? 

L’avocat Rida Jabr, directeur de l’Aman Center for a Safe Society, qui lutte contre la criminalité et la violence dans la société arabe israélienne, a déclaré au Times of Israël que le commerce de la drogue agit comme un « catalyseur » de ces problèmes dans la communauté arabe israélienne, apportant argent et prestige aux gangs criminels.

Bien que M. Jabr ait déclaré que le renforcement de la répression était l’une des deux conditions nécessaires pour lutter contre la violence et la criminalité dans la communauté arabe, il a averti que la deuxième condition – encourager les jeunes arabes à rechercher des carrières légitimes et bien rémunérées – ne semble pas encore être prise en compte par le gouvernement.

« Et la société arabe se vide de son sang à cause de cela », a-t-il déclaré.

Selon les estimations de Tsahal, un contrebandier conduisant la voiture qui sert à prendre la fuite peut gagner plus en une nuit de travail – jusqu’à 10 000 dollars – qu’il ne le ferait en six mois avec un emploi à plein temps au salaire minimum.

Jabr, un militant de longue date, a déclaré qu’il espérait que le nouveau gouvernement israélien, qui comprend pour la première fois un parti arabe, ferait davantage pour inciter les jeunes Israéliens arabes à éviter la criminalité et la violence.

« Il ne s’agit pas seulement d’éducation. Il faut leur donner un avenir, leur donner un emploi, un emploi équitable », a-t-il déclaré.

« La société arabe se vide de son sang à cause de cela »

« La contrebande a toujours existé et existera probablement toujours. La question est de savoir combien et quelles sont les motivations. Si l’on ne traite pas les motivations, la question ne sera pas résolue », a déclaré Jabr.

Sans un « investissement massif » dans la jeunesse arabe israélienne, le problème de la contrebande de drogue et des crimes par armes à feu qui y sont liés se poursuivra, selon M. Jabr.

Le prix de la marijuana

L’efficacité de cette répression de la contrebande de marijuana en termes d’effets sur le commerce de la drogue au sens large dans le pays est également discutable.

Selon Ben Hartman, rédacteur principal de The Cannigma, un site Internet basé en Israël qui traite du cannabis d’un point de vue scientifique, au cours des trois derniers mois, alors que l’armée et la police ont mis fin à un nombre sans précédent de tentatives de contrebande et capturé des centaines de kilogrammes de drogue, le prix de la marijuana à Tel Aviv non seulement n’a pas augmenté, mais a légèrement baissé – un signe que malgré ces efforts, le stock national de marijuana n’a pas été affecté de manière significative.

Illustration : un agent de la police des frontières regardant les plants de marijuana découverts lors d’une saisie de drogue dans un village bédouin du Néguev en février 2018. (Crédit : Police israélienne)

De son côté, la police reconnaît qu’elle ne dispose pas d’une estimation précise de la quantité de la marijuana du pays introduite en contrebande depuis le Sinaï et de celle qui est cultivée dans le pays.

« Le marché illicite du cannabis en Israël est très différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a seulement cinq ou six ans. Les goûts ont évolué et les consommateurs israéliens ne cherchent pas à acheter du haschisch égyptien ou de l’herbe sale cultivée dans le Sinaï, pleine de graines et couverte de sable. Ils préfèrent la fleur de cannabis de haute qualité qui est cultivée à l’intérieur du pays et qui s’achète très facilement sur tous les types d’applications pour smartphones et ils ne reviendront jamais à l’ancienne méthode », a déclaré Hartman au Times of Israël.

« Comme dans beaucoup d’autres pays, la police en Israël est toujours bien en retard sur la culture populaire quand il s’agit de cannabis, et quand il s’agit de contrebande et de vente illicite de marijuana en Israël, elle et Tsahal sont toujours occupées à mener la dernière guerre », a-t-il ajouté.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...