Un compte Instagram à succès rend hommage à la vie juive européenne d’autrefois
Rechercher

Un compte Instagram à succès rend hommage à la vie juive européenne d’autrefois

Le Hongrois Matyas Kiraly, compile pour ses 14 000 followers des photos de plus de 100 cimetières et synagogues en ruine, témoins de la vie juive autrefois florissante

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

  • L'intérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. L'Arche sainte reste incrustée dans le mur est, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    L'intérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. L'Arche sainte reste incrustée dans le mur est, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • L'extérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. Une inscription en hébreu et en hongrois reste conservée au-dessus de la porte, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    L'extérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. Une inscription en hébreu et en hongrois reste conservée au-dessus de la porte, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • L'une des plus anciennes maisons de Nagyteteny, qui fait maintenant partie de la municipalité de Budapest, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    L'une des plus anciennes maisons de Nagyteteny, qui fait maintenant partie de la municipalité de Budapest, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • Une église dans l'une des rues principales de la petite commune de Nagyteteny, qui fait maintenant partie du 22e arrondissement de Budapest, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Une église dans l'une des rues principales de la petite commune de Nagyteteny, qui fait maintenant partie du 22e arrondissement de Budapest, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • Matyas Kiraly marche parmi des pierres tombales renversées et vandalisées dans l'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit: Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Matyas Kiraly marche parmi des pierres tombales renversées et vandalisées dans l'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit: Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • L'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    L'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • L'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    L'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • Matyas Kiraly s'agenouille à côté de certaines des pierres tombales les plus anciennes, datant de 1750, dans l'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Matyas Kiraly s'agenouille à côté de certaines des pierres tombales les plus anciennes, datant de 1750, dans l'ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • Meadows surround the ancient Jewish cemetery in Nagyteteny, Budapest, May 11, 2021. (Credit: Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Meadows surround the ancient Jewish cemetery in Nagyteteny, Budapest, May 11, 2021. (Credit: Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

NAGYTETENY, Hongrie — Dans une petite bibliothèque publique d’un modeste canton de la périphérie de Budapest appelé Nagyteteny, une arche sainte destinée à abriter des rouleaux de Torah est encastrée dans le mur est. Au-dessus de l’espace saint autrefois utilisé figurent en lettres hébraïques dorées les mots « que Dieu soit avec nous, comme il l’a été avec nos pères ».

Matyas Kiraly observe l’Arche en silence mais s’abstient de prendre des photos après que des bibliothécaires se sont précipités pour l’informer que la photographie est interdite à l’intérieur du lieu. Se faufilant jusqu’à la mezzanine du deuxième étage, ce journaliste du Times of Israel prend quand même quelques photos.

Le bâtiment de style baroque remonte au début du XIXe siècle et servait autrefois de synagogue orthodoxe à la communauté juive de la région, dont l’intégralité a été déportée à Auschwitz pendant la Shoah. Kiraly est déjà venu ici – et au cimetière juif voisin – pour documenter les lieux pour son compte Instagram, Abandoned Jewish Memories. En cet après-midi de mi-mai, Kiraly revisite les sites et a invité le Times of Israel à l’accompagner.

Depuis 2018, Kiraly, 24 ans, a visité plus de 100 sites en Europe centrale et orientale pour son projet Instagram et s’est constitué une audience de près de 14 000 abonnés venant d’aussi loin que l’Amérique du Sud, les États-Unis et Israël. Il poste en anglais pour se faire comprendre le plus largement possible.

La synagogue transformée en bibliothèque a été construite dans le style baroque par une communauté juive arrivée dans la région depuis la Moravie en 1737.

Situé à 15 kilomètres au sud-ouest du centre de Budapest, Nagyteteny était à l’origine un village indépendant, mais a été intégré à la municipalité de Budapest en 1950 avec Budafok voisin. La communauté juive, qui comptait près de 500 membres à la fin des années 1800, s’est vue considérablement réduite en 1930 à environ 150 personnes, probablement parce que les Juifs ont migré plus près du centre-ville. La communauté était en grande partie orthodoxe.

L’extérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. Une inscription en hébreu et en hongrois reste conservée au-dessus de la porte, le 11 mai 2021. (Crédits : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

Avec l’occupation nazie de la Hongrie au printemps 1944, les Juifs de Nagyteteny ont été transférés dans le ghetto voisin de Budafok. Trois jours plus tard, ils ont été mis dans des convois pour Auschwitz. Seuls 10 survivants sont retournés à Nagyteteny après la guerre.

Pendant des décennies, les habitants de Nagyteteny ont utilisé le bâtiment comme entrepôt et stockage pour les livres de la bibliothèque. En 2013, il a été rénové et transformé en bibliothèque publique, l’Arche laissée en place comme un témoignage du passé.

En sortant du bâtiment, Kiraly montre une inscription qui reste au-dessus de la porte, écrite en hébreu ainsi qu’en hongrois. « Du lever au coucher du soleil, le nom de Dieu doit être loué », lit-on.

Kiraly note également cinq arbres plantés devant la bibliothèque. Il dit qu’il existe deux théories sur ce que les arbres peuvent représenter. Certains disent qu’ils ont été plantés par les cinq familles qui ont survécu à la Shoah; d’autres soutiennent que les arbres représentent les cinq livres de Moïse. À en juger par l’âge apparent des arbres, Kiraly pense que la deuxième théorie est la plus probable.

L’intérieur de la synagogue de style baroque de Nagyteteny, qui sert maintenant de bibliothèque publique. L’Arche sainte reste incrustée dans le mur est, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

L’étincelle est allumée

Au cours de la courte promenade à travers les rues tranquilles de Nagyteteny jusqu’à sa seconde destination, l’ancien cimetière juif, Kiraly parle de ce qui l’a attiré dans son projet.

« Le père de ma mère était un juif orthodoxe de la ville de Miskolc qui a survécu à l’Holocauste dans le ghetto de Budapest, et ma grand-mère est baptiste. Mon grand-père est mort avant ma naissance, mais il y a toujours eu une forte identité juive dans ma famille », explique Kiraly, qui n’est pas considérée comme juif selon la loi juive.

« Mon père est chrétien, mais il porte un collier avec les Dix Commandements dessus. Et il veut vivre en Israël – je pense que c’est un grand sioniste », dit Kiraly.

Une ruelle à côté de la synagogue transformée en bibliothèque à Nagyteteny, qui fait maintenant partie du 22e arrondissement de Budapest, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

Kiraly explique que ses parents ont accueilli favorablement son désir de fréquenter l’Université d’études juives de Budapest. C’est là qu’un professeur, le Dr Istvan Balogh, a éveillé son intérêt pour les cimetières juifs. Pour sa thèse de licence, Kiraly a écrit sur le cimetière abandonné de Budakalasz, situé entre Budapest et la ville de Szentendre, où il a grandi.

Budakalasz était également le site d’un ghetto qui abritait de nombreux Juifs avant leur transfert vers les camps de la mort, et contient une fosse commune contenant les restes de travailleurs forcés – juifs et non juifs – qui ont été tués plus tôt lors de la guerre vers 1941, des années avant l’occupation nazie.

« Je n’en suis pas sûr, mais ils ont probablement été abattus parce qu’ils étaient trop malades ou trop faibles pour continuer à travailler », dit Kiraly.

Kiraly raconte que le cimetière de Budakalasz était « presque démoli »  lorsqu’il l’a trouvé, et que lui et son père ont dû travailler pour ramasser les pierres tombales renversées. Ils ont finalement reçu des financements et de la main-d’œuvre pour restaurer le cimetière grâce à l’aide de l’organisation juive MAZSIHISZ.

Lors d’un voyage en Slovaquie au printemps 2018, Kiraly et sa famille ont visité un cimetière juif délabré à l’extérieur de Bratislava. Il dit avoir lancé le compte Instagram pour documenter ses premières photos du cimetière.

« Je me suis dit que 10 000 personnes constitueraient un bon nombre d’abonnés à atteindre, c’est donc l’objectif que je me suis fixé lorsque j’ai créé le compte », explique Kiraly. « Je n’ai jamais fait de publicité, j’ai juste tendu la main et interagi avec les gens. Au début 2019, j’avais atteint mon objectif. »

Pour l’aider à financer ses voyages, Kiraly achète parfois des livres religieux qu’il trouve au cours de ses voyages et les revend via sa page Instagram. Il dit que les textes attirent des acheteurs du monde entier.

« Ce sont des objets avec une profonde signification spirituelle et culturelle. »

Kiraly poursuit un master à l’Université d’études juives de Budapest et travaille comme archiviste au Hungarian Jewish Museum and Archives, situé dans le célèbre complexe de la synagogue Dohany dans le 7e arrondissement de Budapest. Son travail consiste à cartographier la vie juive d’avant-guerre dans l’empire austro-hongrois en examinant les titres de propriété publics et privés qui appartenaient aux Juifs avant la Shoah et en les compilant dans une base de données. C’est grâce à ce travail qu’il est en mesure d’estimer qu’il existe probablement environ 2 000 cimetières juifs répartis dans toute l’Autriche, la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie et l’ouest de l’Ukraine.

Il raconte : « Certains de mes abonnés Instagram en Amérique m’ont demandé d’aider à rechercher où les membres de leur famille sont enterrés ici, et je devais les trouver. C’est fantastique et cela me donne de la force. »

« Ce qu’ils ont dans le musée est incroyable, les archives des communautés et les artefacts – les rouleaux de Torah, les couronnes de Torah, etc. », dit Kiraly. « Presque tous les Juifs de Hongrie ont été assassinés pendant la guerre, et lorsque les survivants sont revenus, ils ont collecté ce qui avait survécu de la communauté – des rouleaux de la Torah, des registres, tout ce qu’ils trouvaient – et ont tout rassemblé. »

« Il y avait des déchets partout »

« Je suis désolé, mais je n’ai pas pu obtenir la clé », annonce Kiraly, alors qu’il se hisse par-dessus le mur de briques au niveau des épaules entourant le cimetière juif de Nagyteteny. « J’espère que ce n’est pas un problème. »

Dans le cimetière fortifié, il y a peut-être 200 tombes au total. Presque toutes les pierres tombales des premières rangées ont été renversées et beaucoup ont des bords déchiquetés le long des lignes de faille où elles se sont cassées. Le soleil brille et il fait agréablement chaud dans le cimetière, qui est serein, bordé sur trois côtés par une prairie ouverte.

Des pierres tombales renversées et vandalisées dans l’ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédits : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

« Celles-ci ont presque certainement été détruites par des vandales », dit Kiraly à propos des tombes tronquées. « Vous pouvez voir où elles ont été brisées. »

En marchant dans l’herbe arrivant aux genoux, il s’arrête pour montrer certaines des premières tombes, qui remontent à environ 1750. Comme la synagogue, ces pierres sont sculptées dans le style baroque, importé dans la région par les Juifs de Moravie et de Tchécoslovaquie. Beaucoup de pierres sont tellement usées par le temps que le lettrage ne peut plus être déchiffré.

Matyas Kiraly s’agenouille à côté de certaines des pierres tombales les plus anciennes, datant de 1750, dans l’ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

Lorsque Kiraly est venu pour la première fois dans ce cimetière l’année dernière, la zone la plus proche de la rue était remplie d’ordures.

« C’était comme un dépotoir », dit-il. « Il y avait des ordures partout, c’était rempli de sacs de merde de chien que les gens avaient jetés par-dessus le mur. »

Matyas Kiraly marche parmi des pierres tombales renversées et vandalisées dans l’ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit: Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

Kiraly raconte que lorsqu’il est rentré chez lui le premier jour, il est allé sur une page Facebook du quartier et a demandé si quelqu’un de la région aimerait l’aider à nettoyer l’endroit. La réponse ne s’est pas faite attendre.

« Les gens m’ont dit d’aller en enfer », dit-il. « Ils ont demandé pourquoi nous ne nettoierions pas un cimetière chrétien et ont suggéré que les propriétaires de ce cimetière nettoient l’endroit eux-mêmes. Le seul problème, c’est qu’ils ont tous été tués.

La municipalité a depuis enlevé les ordures, mais Kiraly pense que c’était par désir de garder le quartier propre plutôt que par sentiment de devoir envers les défunts.

« J’ai déjà contacté des gens dans d’autres localités, et ça n’a jamais été comme ça », dit Kiraly. « Les gens ailleurs n’étaient jamais en colère, mais ici, ils étaient très remontés. C’était probablement la pire expérience que j’ai eue jusqu’à présent. »

Pourtant, Kiraly trouve extrêmement gratifiant de documenter et de s’occuper des sites négligés.

L’ancien cimetière juif de Nagyteteny, le 11 mai 2021. (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

« Si vous essayez de trouver une synagogue ou un cimetière ici en Hongrie, ce sont généralement les plus abandonnés qui seront les plus visibles », dit-il.

« Si un juif américain essayait de trouver la même chose aux États-Unis, il serait tellement plus facile de trouver une communauté vivante. Mais de nombreux endroits ici sont totalement oubliés et abandonnés, et je veux le montrer. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...