Un député né palestinien rêve de reconstruire une synagogue à Berlin
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Un député né palestinien rêve de reconstruire une synagogue à Berlin

Raed Saleh espère que son projet ambitieux servira à affirmer l’opposition à l’antisémitisme croissant dans la capitale allemande, ainsi qu’aux discriminations visant les musulmans

Raed Saleh, à gauche, un sénateur de Berlin, et le président de la communauté juive de la ville, Gideon Joffe, organisent une reconstitution planifiée de la synagogue Fraenkelufer. (Sean Gallup / Getty Images)
Raed Saleh, à gauche, un sénateur de Berlin, et le président de la communauté juive de la ville, Gideon Joffe, organisent une reconstitution planifiée de la synagogue Fraenkelufer. (Sean Gallup / Getty Images)

BERLIN, Allemagne (JTA) — Raed Saleh, Palestinien né en Cisjordanie, veut reconstruire une synagogue au cœur de la capitale allemande. Et dorénavant, le rêve de ce politicien de Berlin se rapproche de la réalité.

Debout devant la synagogue Fraenkelufer lors d’une matinée glaciale du mois de mars, le sénateur et leader local du parti social-démocrate de la ville annonce les plans de reconstruction d’un bâtiment qui avait été largement détruit durant le pogrom de la nuit de Cristal, en 1938.

L’objectif de Saleh, approuvé par le président de la Communauté juive de Berlin, Gideon Joffe, est de réaffirmer son opposition à l’antisémitisme croissant dans la ville – et aux discriminations qui visent également les musulmans.

« Si vous dites que vous voulez soutenir la vie juive en Allemagne, à Berlin et en Europe, et que vous ne voulez pas que ces propos soient vains, alors il faut passer concrètement à l’action, » explique Saleh, 40 ans, qui a immigré en Allemagne avec sa famille quand il avait cinq ans.

Il a proposé une première fois ce projet au mois de novembre dans une tribune parue dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Sa pensée : « Celui qui construit des châteaux peut également reconstruire des synagogues ».

Alors Saleh a fait campagne et a gagné le soutien du Sénat de Berlin. Le projet n’a pas encore commencé, mais il n’est plus une chimère.

C’est une idée qui aurait sidéré Joffe il y a 12 ans, lorsqu’il a été élu pour la première fois au poste de président de la communauté juive.

« Je n’aurais jamais pensé qu’un Berlinois d’origine palestinienne viendrait en aide à la communauté juive », explique Joffe, se tenant aux côtés de Saleh, qui est né dans un village à proximité de Naplouse. « Je trouve que c’est une histoire fantastique qui nous permet d’appréhender l’avenir avec espoir ».

Un plan de rénovation d’un ancien orphelinat juif sur la Auguststrasse a également été annoncé jeudi. Il sera transformé en ce qui sera la toute première école de commerce juive en Allemagne. Il y a également un lycée juif à Berlin, mais la nouvelle école accueillera les étudiants qui ne rentrent pas nécessairement à l’université.

Notant que de nombreux enfants juifs ont été transférés dans des écoles communautaires en raison de l’antisémitisme, Joffe explique qu’il espère que la nouvelle structure ouvrira ses portes d’ici deux ans.

Tandis que la réalisation du projet de Fraenkelufer pourrait prendre plus de temps, Joffe indique qu’il serait « très heureux de la voir devenir un lieu d’échange entre les gens différents, un endroit où ils pourront apprendre ce qu’est le judaïsme ».

Fraenkelufer, qui se trouve sur les rives de l’un des nombreux canaux de Berlin, se situe dans un quartier multi-ethnique avec de nombreux résidents arabes, un marché coloré et des commerces aux panneaux écrits en arabe.

Vue intérieure du bâtiment annexe de l’ancienne synagogue Fraenkelufer à Berlin, le 15 mars 2018. (Sean Gallup / Getty Images)

Pour Saleh, cela en fait le lieu parfait pour un tel projet « et en particulier à un moment d’antisémitisme accru, qui vient aussi des migrants, et en particulier également dans la mesure où il y a dans de plus en plus d’écoles des professeurs qui disent être dépassés par une situation qu’ils ne peuvent plus contrôler », a-t-il dit, se référant à l’antisémitisme parmi les jeunes d’origine arabe ou musulmane.

Son idée, qui en est encore à un stade précoce, est de construire une structure qui ressemblerait à la synagogue classique de 1916 imaginée par l’architecte Alexander Beer. Mais plutôt que d’effacer le passé récent, la reconstruction soulignerait la rupture violente de la Shoah et représenterait l’espoir placé dans l’avenir.

Selon Saleh, le projet devrait probablement prendre plusieurs années à réaliser et coûterait presque 30 millions de dollars. Le sénateur promet un financement d’Etat et fédéral, ainsi que de collecter des fonds auprès de donateurs privés – et notamment de ses propres jeunes fils. Il dit que chacun d’eux a promis 20 euros, qui seront prélevés sur leurs économies.

La reconstruction de synagogues détruites n’est pas un phénomène nouveau en Allemagne. Depuis les années 1990, et particulièrement avec l’afflux d’environ 200 000 Juifs depuis l’ancienne Union soviétique, les grandes et les petites villes ont entrepris des projets de construction de nouveaux lieux de culte et prévoient de reconsacrer les anciens, qui ont pu être utilisés comme entrepôts ou même comme granges au fil des années.

Ces projets ont souvent été présentés comme de fiers symboles d’une nouvelle Allemagne. Mais aux côtés de certaines grandes municipalités, comme Munich et Dresden, les synagogues rénovées n’ont été qu’un petit nombre à devenir des centres pour des communautés juives actives. La majorité a souvent été utilisée comme musées ou centres de rencontres interconfessionnelles.

Avant la Deuxième guerre mondiale, Berlin possédait environ 175 000 Juifs et de nombreuses synagogues. La synagogue originale Fraenkelufer pouvait accueillir jusqu’à 2 000 fidèles. Quelques années après sa destruction, lors des pogroms de 1938, l’architecte Beer avait été déporté dans le camp de concentration de Theresienstadt où il avait été assassiné en 1944.

Un livre montre des photographies de l’ancienne synagogue Fraenkelufer, le 15 mars 2018. (Sean Gallup / Getty Images

Aujourd’hui, la congrégation traditionnelle est modeste mais croissante grâce à un groupe énergique de jeunes Juifs, et notamment nés en Allemagne, en Israël, aux Etats-Unis et ailleurs. Une sur plus d’une douzaine de congrégations actives à Berlin, ses membres se rencontrent dans l’ancienne petite synagogue que Beer avait destinée aux jeunes et qui possède un balcon pour les jours de fêtes très fréquentés. Les hommes et les femmes sont séparés mais sans mechitza. La synagogue accueille des dîners du vendredi et des éducateurs juifs en visite.

La nouvelle structure ne serait pas utilisée pour les services de prière mais plutôt comme salle de classe et autres réunions, notamment pour des événements interconfessionnels.

Ce projet fait partie des quelques-uns qui ont été entrepris à Berlin pour rassembler les Juifs, les musulmans et les chrétiens dans un contexte de renforcement de la xénophobie et du populisme. Le rabbin conservateur Gesa Ederberg a rejoint d’autres collègues pour lancer un jardin d’enfants multiconfessionnel. Et la « Maison de l’Unique » un concept qui se trouve encore au stade de la planification – serait un lieu de culte partagé.

Les meilleures estimations font état de la présence d’environ 30 000 Juifs à Berlin, une ville avec une population d’approximativement 3,5 millions de personnes. Moins de 10 000 Juifs appartiennent à la communauté officielle.

De récentes statistiques montrent une augmentation des crimes antisémites à Berlin, avec 228 incidents reportés l’année dernière contre 197 en 2016.

Une vue extérieure du bâtiment annexe survivant de l’ancienne synagogue Fraenkelufer, le 15 mars 2018. (Sean Gallup / Getty Images)

Même s’il n’y a pas de formule miracle dans la lutte contre l’antisémitisme, les rencontres interconfessionnelles sont un plus important, dit Jonathan Marcus, gabbai à la congrégation Fraenkelufer et l’un des quelques bénévoles qui expliquent les traditions juives aux visiteurs.

Il se souvient d’un groupe d’adolescents arabes venus visiter les lieux et qui, surpris des similarités entre les deux religions, ont demandé : « Pourquoi nous combattons-nous toujours ? »

« J’ai répondu : ‘Probablement parce que nous avons l’habitude de ne regarder que nos différences et non ce que nous avons en commun’ ».

Marcus, qui est devenu un bar mitzvah là-bas, a également eu la chance d’accueillir Saleh un vendredi soir et de lui expliquer les traditions juives.

Jeudi, Saleh a expliqué aux journalistes qu’il était « un peu tombé amoureux de cette communauté ».

Lorsque ses coreligionnaires musulmans mettent en doute son engagement contre sa propre communauté, il leur répond qu’il ne serait pas « un bon musulman si je ne prenais pas position, qu’un chrétien ne serait pas un bon chrétien s’il ne fait rien lorsque les maisons des réfugiés brûlent, et qu’un juif n’est pas un bon juif s’il ne fait rien quand on arrache le voile d’une femme ».

« Je suis convaincu », ajoute Saleh, « qu’on ne peut combattre la haine et les préjugés qu’avec les portes ouvertes et qu’il y aura toujours une place pour les portes ouvertes ».

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