Un documentaire suit des Israéliens transgenres se préparant à intégrer Tsahal
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Un documentaire suit des Israéliens transgenres se préparant à intégrer Tsahal

Hilla Medalia, une réalisatrice primée, a suivi pendant quatre ans des familles, et montre les moments de joie et de douleur d'adolescents qui changent de sexe

  • Ofri Shemesh après une chirurgie d'ablation des seins dans ‘Transkids’ (Medalia Productions)
    Ofri Shemesh après une chirurgie d'ablation des seins dans ‘Transkids’ (Medalia Productions)
  • Liron Matzas se rase dans "Transkids". (Crédit : Medalia Productions)
    Liron Matzas se rase dans "Transkids". (Crédit : Medalia Productions)
  • Romy Abergel remporte un concours de beauté dans "Transkids. 'Crédit : Medalia Productions)
    Romy Abergel remporte un concours de beauté dans "Transkids. 'Crédit : Medalia Productions)
  • Noam Kaniel et sa mère à la Gay Pride de Jérusalem. (Crédit : Medalia Productions)
    Noam Kaniel et sa mère à la Gay Pride de Jérusalem. (Crédit : Medalia Productions)
  • De gauche à droite : Noam Kaniel, Romy Abergel, Ofri Shemesh et Liron Matzas, dans "Transkids". (Crédit : Medalia Productions)
    De gauche à droite : Noam Kaniel, Romy Abergel, Ofri Shemesh et Liron Matzas, dans "Transkids". (Crédit : Medalia Productions)

Ce mois-ci, Noam Kaniel, âgé de 19 ans, sera conscrit dans l’armée israélienne. Comme toutes les nouvelles recrues, il est à la fois enthousiaste et nerveux. Kaniel doit faire face au défi supplémentaire d’être parmi les rares transgenres à servir dans l’armée israélienne.

Kaniel est l’un des quatre adolescents transgenres figurant dans « Transkids », un documentaire télévisé en cinq épisodes qui a été diffusé pour la première fois sur la chaîne israélienne yesDocu en mars 2019. Le documentaire est maintenant disponible en streaming VOD. Une version film a également été projetée dans des festivals de film internationaux.

Nominé dans quatre catégories aux Récompenses israéliennes du film et de la télévision 2020, « Transkids » ouvre une fenêtre fascinante et sensible sur la vie de ces jeunes gens présentant une dysphorie de genre et sur leurs familles. Si ces adolescents proviennent de différentes villes, de différents milieux religieux et socio-économiques, ils doivent néanmoins tous se confronter aux réalités communes de la vie israélienne – notamment le service militaire obligatoire.

Il convient de noter que les familles des adolescents soutiennent leurs enfants pendant l’ensemble de leurs étapes de transition – ce qui ne va pas de soi.

« Ma famille et moi avons fait le choix délibéré de participer à ce projet. Nous voulons nous opposer au portrait négatif que les médias brossent des transgenres et de leurs familles. Nous voulons leur montrer que les choses peuvent être différentes, qu’il peut y avoir de bonnes relations entre les adolescents transgenres et leurs parents », explique Noam.

Tourné durant quatre ans par Hilla Medalia, réalisatrice et productrice nommée aux Emmy, le documentaire permet aux spectateurs de découvrir les effets émotionnels, physiques et sociaux des traitements hormonaux et des chirurgies qui transforment des corps féminins en hommes, et vice versa.

C’est très dur de voir Liron Matzas se tordre de douleur alors qu’il démarre une procédure destinée à extraire et conserver ses ovules. Il s’avère que les hormones de stimulation de follicules administrées avant la procédure ont causé un kyste sur l’un de ses ovaires, lui causant de grandes douleurs.

Ofri Shemesh après une chirurgie de mastectomie dans ‘Transkids’ (Medalia Productions)

Il est aussi difficile d’observer Liron ainsi qu’un autre des adolescents, Ofri Shemesh, subir une mastectomie – que l’on appelle « chirurgie du torse » dans le monde transgenre. Romy Abergel, un adolescent transgenre né homme, est tout aussi catégorique dans sa volonté de procéder à une transformation physique en réalisant les opérations nécessaires. Sa démarche est toutefois entravée (pour l’instant) par le fait qu’il est illégal de se faire opérer avant l’âge de 18 ans. En outre, les opérations sont extrêmement coûteuses.

Pendant toute cette période, leurs parents sont là pour eux, même s’ils savent que les différents traitements hormonaux et chirurgies sont permanents et irréversibles. Les parents et les grands-parents passent par une période difficile alors que l’apparence de leur fils ou de leur fille devient en adéquation avec ce qu’ils ont toujours ressenti en eux.

« Personne ne choisit d’être transgenre. Aucun de ses enfants ne s’est réveillé un matin et a décidé d’être transgenre. C’est quelque chose de plus fort qu’eux », souligne Hilla Medalia.

Noam Kaniel et sa mère à la Gay Pride de Jérusalem. (Medalia Productions)

Ce soutien familial est crucial. Noam explique dans le film qu’il ne connaît aucun adolescent transgenre qui n’a pas pensé au suicide à un moment ou à un autre. Sa remarque est étayée par des statistiques qui indiquent que les personnes transgenres ont un risque plus élevé de suicide, notamment à cause du manque de soutien familial.

Hilla Medalia, âgée de 42 ans, vivait et travaillait à New York quand elle a commencé à s’intéresser au sujet des enfants et adolescents transgenres. Pourtant, elle a décidé de réaliser « Transkids » une fois seulement après avoir emménagé à Tel Aviv il y a quatre ans.

En réalisant sa série sur les adolescents israéliens, elle a été en mesure d’aborder le sujet du tzav rishon – le premier appel obligatoire pour le service militaire dont tous les Israéliens font l’expérience à 16 ans et demi. Le tzav rishon comprend des entretiens, des tests cognitifs et des examens physiques. Tout cela aide l’armée à choisir l’unité dans laquelle l’adolescent servira une fois qu’il fera son service. La conscription a habituellement lieu peu après les 18 ans, quand la jeune recrue termine le lycée.

Hilla Medalia (Crédit)

Les quatre protagonistes de la série ont réagi très différemment à leur conscription. Pour Noam, qui vit dans une implantation moderne orthodoxe située au-delà de la Ligne verte, il a toujours été évident qu’il rejoindrait les rangs de l’armée. Malgré les mises en garde de son frère aîné, militaire de carrière, sur le manque de délicatesse qu’il a pu observer à l’égard de soldats transgenres, l’adolescent est bien décidé à effectuer son service militaire.

« En réalité, je suis perturbé par les obstacles que rencontrent les transgenres qui veulent intégrer l’armée. On nous demande si l’on veut servir, et à ma connaissance, la plupart des transgenres doivent subir des évaluations psychologiques. Notre service militaire devrait être automatique », estime Noam.

Selon l’armée israélienne, des dizaines de personnes transgenres servent actuellement dans les rangs de Tsahal. Le Times of Israël n’a pas pu obtenir de chiffre précis.

Interrogée sur les jeunes transgenres et le service militaire, l’armée a déclaré que ces jeunes devaient passer par les mêmes étapes que tout le monde et qu’ils sont assignés à des rôles dans l’armée qui correspondent aux besoins de celle-ci, tout en prenant en compte les facteurs individuels. Ils sont enrôlés au titre du genre sous lequel ils s’identifient. Les soldats transgenres bénéficient du soutien de leurs commandants et d’un officier spécialement dédié à cette tâche, le Conseiller aux affaires de genre du bureau du chef d’état-major. Comme tous les soldats, ils bénéficient de soin par le biais du service médical de l’armée. Le seul traitement particulier réservé aux transgenres porte sur les dortoirs et les salles de bain.

Ofri Shemesh (gauche) arrive au bureau de recrutement de Tsahal pour son tzav rishon. (Medalia Productions)

Les choses ont été plus compliquées pour Ofer Erez, qui a intégré l’armée en 2012. Désormais directeurs des affaires publiques pour l’IRAC (Israel Religious Action Center), Ofer Erez était le premier officier israélien transgenre et a passé six ans dans les rangs de l’armée.

« Je voulais être honnête envers l’armée israélienne, mais j’avais peur de la transphobie. A l’époque où j’ai intégré l’armée, Tsahal ne savait pas gérer », témoigne Ofer, 26 ans, au sujet du fait qu’il s’est présenté le jour j en homme, alors que le genre inscrit sur ses papiers était féminin. (Israël n’a autorisé le changement de genre sur les papiers d’identité des personnes n’ayant pas subi de chirurgie de réassignation sexuelle il y a seulement quelques mois. La commission d’approbation du gouvernement n’exigera plus non plus que les personnes transgenres suivent une thérapie hormonale. Enfin, les nouvelles directives permettent aux personnes dès 16 ans de faire changer leur sexe sur leur carte d’identité).

« Quand j’ai demandé un uniforme d’homme, ils m’ont dit non et m’ont redirigé vers une évaluation psy », rapporte-t-il.

Ofer Erez en uniforme (Ministère israélien des Affaires étrangères)

Par conséquent, il est « retourné dans le placard » en entrant dans l’armée et a suivi un entraînement en tant que femme. Ce n’est qu’à la fin de sa formation d’officier (à laquelle il a été admis après révision de son profil psychologique) qu’il a fait son coming-out devant ses supérieurs, mais également devant ses pairs.

« J’ai fait mon coming-out à ce stade parce que je voulais préparer mes collègues à gérer d’autres personnes comme moi dans le futur. J’étais à un stade où je commençais à servir dans l’armée en tant qu’homme et à prendre un traitement hormonal », raconte Ofer.

Selon lui, l’armée doit accepter une personne telle qu’elle est, et tout particulièrement quand cette personne, en tant que citoyen israélien, est dans l’obligation d’effectuer un service militaire. Parallèlement, il a souligné que l’armée n’était pas adaptée à toutes les personnes transgenres.

« Je suis favorable à ce qu’on demande à tous les jeunes s’ils veulent servir. Pas tout le monde ne trouve sa place dans l’armée, qui est dure et stricte. Certains ne sont pas adaptés à ce type d’organisation, et pas seulement les personnes exprimant une dysphorie de genre. C’est pour cela que l’armée prend le temps d’examiner chaque individu et de protéger les personnes qui risquent d’être blessées », dit-il.

Sur les quatre jeunes qui apparaissent dans « Transkids », seuls Noam et Romi ont intégré l’armée. Ofri travaille et Liron effectue un service civil national.

Depuis la gauche: Liron Matzas, Romy Abergel, Ofri Shemesh et Noam Kaniel de « Transkids ». (Ohad Romano)

« J’avais une date pour débuter le service militaire, mais j’ai été exempté avant de devoir me présenter », révèle Liron.

Liron, âgé de 20 ans, dit avoir eu du mal à intégrer des systèmes structurés, et particulièrement ceux auxquels il ne veut pas appartenir.

« L’armée n’est pas un endroit facile. Je connais mes limites, et l’armée n’est pas un endroit où je peux me construire. Le processus de transition m’a laissé de nombreuses cicatrices et j’y travaille encore », raconte Liron, bénévole dans un programme d’équithérapie pour adolescents et jeunes adultes handicapés.

Les quatre jeunes « Transkids » débutent dans la vie d’adulte comme les jeunes hommes et les jeunes femmes qu’ils ont toujours ressenti être. Par ailleurs, faire partie de ce documentaire leur a permis de repenser à la courageuse trajectoire qu’ils ont empruntée.

« Cela m’a permis de regarder en arrière et de voir à quel point je suis fort », se réjouit Liron.

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