Un expatrié, torturé en Iran, veut éduquer les musulmans sur la Shoah
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Un expatrié, torturé en Iran, veut éduquer les musulmans sur la Shoah

Le pays natal de Maziar Bahari l'a emprisonné pour ses initiatives éducatives, mais il continue à prêcher contre le génocide - en réalisant des documentaires

Maziar Bahari, le 4 décembre 2017  (Crédit : Musée du mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis)
Maziar Bahari, le 4 décembre 2017 (Crédit : Musée du mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis)

NEW YORK — Maziar Bahari se souvient d’avoir demandé à sa mère : « C’est quoi, un Juif ? » et « C’est quoi, être Juif ? » lorsqu’il était petit garçon dans le Téhéran des années 1970 et 1980.

Sa mère lui avait répondu que le judaïsme était une religion différente et lui avait parlé de nombreux Juifs célèbres, comme Albert Einstein.

Cette question n’était néanmoins pas venue de nulle part. Il y avait un boucher casher au bas de la rue qui abritait le foyer familial et, à quelques pâtés de maisons de là, se trouvait la plus importante synagogue du pays.

Alors peut-être que le film réalisé par Bahari, en 1994, qui s’intitulait « Le voyage du saint-Louis » et qui était consacré au célèbre bateau et au sort qui avait été réservé à ses 937 passagers – presque tous des réfugiés juifs tentant de fuir l’Holocauste – a-t-il été bashert (prédestiné).

A ce moment-là, il vivait au Canada, après avoir fui seul l’Iran à l’âge de 19 ans, en 1986. Ce n’avait pas été un voyage court – il était entré au Pakistan et était resté dix-huit mois là-bas avant d’émigrer au Canada.

En tant que migrant, il avait été sensible au récit des Juifs qui avaient embarqué au bord du saint-Louis, mais sa quête de compréhension de l’Holocauste ne devait pas pour autant s’achever là. Il a également fait un film sur le diplomate iranien Abdol Hossein Sardari — connu comme le Schindler de l’Iran — qui avait sauvé des milliers de vies juives dans la France occupée.

Bahari pense être le seul Iranien à compâtir avec la tragédie vécue par le peuple juif et à avoir réalisé des films sur la Shoah. Mais alors que l’enseignement de l’Holocauste à grande échelle est important, Bahari estime que c’est par le biais des récits individuels que les leçons du génocide seront tirées.

« Quand je regarde ma jeunesse, alors que je grandissais en Iran, d’abord sous le Shah et avec la révolution qui est arrivée ensuite, il y avait cette idée que vous n’étiez pas un individu si vous n’apparteniez pas à ce groupe, une idée que vous ne méritiez pas votre vie si vous n’apparteniez pas à ce groupe. Cela a été la même chose avec les nazis », a déclaré Bahari, 50 ans, lors d’un entretien sur Skype.

Lundi, ce journaliste, réalisateur, militant des droits de l’Homme et ancien prisonnier politique à la double nationalité iranienne et canadienne participera à un événement organisé au musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, intitulé « la faculté de se souvenir des victimes : De l’Holocauste à aujourd’hui ».

La soirée d’inauguration de l’exposition : « Syrie : Ne nous oubliez pas », le 5 décembre 2017 (Crédit : Musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis)

« Quand on regarde un génocide comme l’Holocauste ou les crimes contre l’humanité tels que ceux qui sont commis en Syrie, il est très important de regarder les individus. De connaître leur nom, de savoir d’où ils étaient originaires, qui étaient leurs familles, et de savoir autant que possible les histoires de leurs vies », explique-t-il.

« Je pense que la justice que nous essayons d’accomplir, après toutes ces atrocités, c’est de comprendre la souffrance individuelle », ajoute-t-il.

Et c’est pour cela qu’il est important de parler non seulement avec ceux qui ont des connaissances sur l’Holocauste ou un lien direct avec ce qu’il s’est passé, mais également avec ceux qui ferment les yeux face à la recrudescence de l’antisémitisme aux Etats-Unis et en Europe, poursuit Bahari.

Dans le cadre de la commémoration du 25ème anniversaire du musée du mémorial de l’Holocauste américain, Bahari est devenu un ambassadeur numérique de l’initiative « N’arrêtez jamais de vous demander pourquoi » mise en place par l’instance culturelle et qui encourage la réflexion sur la manière dont l’histoire de l’Holocauste s’applique à la société contemporaine.

De retour dans la fosse aux lions

Durant cet événement organisé à Chelsea Piers, Bahari parlera des démarches qu’il a entamé à la poursuite de la vérité et de la justice concernant la révolution Verte de 2009 en Iran, contre les crimes contre l’humanité commis par le régime d’Assad en Syrie et son combat personnel contre le négationnisme de l’Holocauste – un combat pour lequel il a payé le prix fort.

En 2007, le festival du film documentaire d’Amsterdam avait présenté une rétrospective de ses oeuvres. Au cours d’un entretien accordé à l’émission « The Daily Show », Bahari avait alors confirmé qu’il souhaitait que le festival projette ses films.

A cette date, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, un négationniste qui s’est engagé de manière répétée à détruire Israël, était au pouvoir depuis deux ans.

Deux ans après, en 2009, Bahari était retourné une fois encore en Iran pour couvrir pour Newsweek la révolution Verte. Il avait été arrêté et emprisonné. Bahari avait passé 118 jours derrière les barreaux, dont 107 dans une cellule de confinement. Heureusement, sa famille proche ne vivait plus en Iran à ce moment-là, dit-il.

Durant toute la durée de sa détention, il avait été torturé et interrogé sur ses propos tenus contre le négationnisme, sur son film sur le saint-Louis et sur ses liens avec des Juifs. Les autorités l’avaient exhibé à la télévision iranienne et accusé d’espionnage au profit de la CIA, du MI6 et du Mossad.

Suite à sa libération, Bahari était entré en contact avec Stewart, qui avait adapté les mémoires de Bahari, intitulées en anglais « Then They Came for Me: A Family’s Story of Love, Captivity and Survival » dans un film réalisé en 2014 et appelé « Rosewater ». Le nom de l’oeuvre vient de l’odeur à la fois douce et écoeurante d’un parfum que portait l’un des bourreaux les plus vicieux de Bahari dans les geôles de la république islamique.

Il n’a pas été le seul membre de sa famille jeté en prison pour des raisons politiques. Son père, communiste, était resté incarcéré pendant deux ans, dans les années 1950, pour son activisme politique et sa soeur, Maryam, avait purgé une peine de six ans de détention parce qu’elle appartenait au parti communiste.

Ce qui peut aussi expliquer pourquoi ses parents n’ont pas été surpris par le travail effectué par leur fils en faveur de l’histoire et de la culture juives, dit-il.

Maziar Bahari, le 4 décembre 2017 (Crédit : Musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis)

Un militant des droits de l’Homme

Après avoir été libéré, Bahari a oeuvré à dénoncer les violations faites aux droits de l’Homme en Iran et ailleurs.

« L’une des raisons qui font que Maziar est la personne parfaite pour faire ce travail, c’est qu’il est capable de connecter le passé du musée avec le présent. En ayant grandi dans une communauté juive de Téhéran, il peut parler de l’antisémitisme au Moyen-Orient », commente Sindy Lugerner, directrice-adjointe du développement et des opérations pour le bureau régional nord-est du musée.

De plus, les origines de Maziar peuvent l’aider à atteindre ceux qui n’entretiennent pas de lien direct avec la Shoah, ajoute Lugerner.

Bahari a passé plus de deux décennies à étudier tous les aspects de l’Holocauste. Et pendant ce temps passé, le monde a assisté au génocide rwandais, au massacre de Srebrenica, aux crimes contre l’humanité qui sont perpétrés en Syrie et contre les musulmans Rohingya au Myanmar.

Tandis que de nombreuses personnes connaissent l’Holocauste, elles ne s’en sont pas appropriées les leçons, dit Bahari.

S’exprimer au sujet de l’Holocauste et de la tactique mise en oeuvre par la Gestapo sous le régime des nazis peut enseigner la Shoah aux Iraniens et leur transmettre le message de « Plus jamais ça », explique-t-il. Cela peut également aider les Iraniens à avoir davantage conscience des propres tactiques mises en oeuvre par leur gouvernement.

Au-delà de cela, Bahari indique qu’il aimerait voir l’Holocauste enseigné dans les prisons et dans les camps de réfugiés, où se trouvent de nombreuses personnes originaires de pays où l’antisémitisme est enraciné et le négationnisme rampant.

De plus, il ajoute qu’il est important de pouvoir atteindre des pays comme le Yémen, l’Egypte, le Liban, le Qatar et les Emirats arabes unis où l’antisémitisme est « vraiment inscrit au coeur des populations ».

Jane Klinger, conservatrice en chef du musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, montre un tissu que Mansour Omari a fait sortir de Syrie (Crédit : Musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis)

« Beaucoup de gens me qualifient de larbin israélien ou de larbin des Juifs. C’est une marque d’honneur pour moi. J’aime sympathiser avec les Juifs, j’aime sympathiser avec les autres êtres humains », explique-t-il.

Enseigner cette sympathie à ses compatriotes iraniens et arabes originaires d’autres pays et qui vivent maintenant aux Etats-Unis est un défi, dit-il.

Il y a environ un an, dans le cadre d’un projet, il a guidé un groupe de 15 à 20 personnes venues d’Iran et d’autres pays arabes à travers le musée. Il voulait que chaque visiteur évoque sa réaction devant une caméra sur ce qu’il avait appris.

« Les Iraniens, qui vivent maintenant dans la diaspora, voulaient venir devant la caméra. Mais pas une seule personne originaire d’un pays arabe n’a voulu apparaître. Elles avaient de la sympathie pour les victimes mais n’osaient pas se présenter devant la caméra, même en vivant ici, parce qu’elles avaient peur pour les familles qui se trouvent encore au pays. Ils s’inquiétaient de ce qu’une démonstration de sympathie avec les Juifs devrait nécessairement entraîner une sanction ».

Mansour Omari à l’inauguration pour la presse de l’exposition sur la Syrie, le 20 novembre 2017 (Crédit : Musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis)

Le prochain documentaire de Bahari, qui s’appelle « 82 noms », produit en coopération avec le musée, raconte l’histoire de Mansour Omari, un défenseur des droits de l’Homme qui a survécu à l’emprisonnement et à la torture dans les geôles du régime d’Assad en Syrie.

Dévoilés dans le cadre de l’exposition « Syrie : Ne nous oubliez pas », présentée au musée de l’Holocauste des Etats-Unis, cinq morceaux de tissu apportés au musée par Omari avec les noms de 82 prisonniers écrits en lettre de sang et de rouille, à l’aide d’un os de poulet, et sortis du territoire cachés dans une chemise.

« Ecrire les noms de ces prisonniers était un acte héroïque », dit Bahari. « Il a risqué sa vie pour faire ça – l’héroïsme ordinaire qui célèbre l’individu ».

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