Un parti islamiste rejoint la coalition Bennett-Lapid – une première
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Un parti islamiste rejoint la coalition Bennett-Lapid – une première

Premier parti arabe à entrer dans un gouvernement depuis des décennies, les islamistes tiennent leur promesse de viser un changement interne, et obtiennent des milliards de shekels

Le chef du parti Raam, Mansour Abbas, s'entretient avec des journalistes après les discussions de coalition à Kfar Maccabiah, Ramat Gan, le mercredi 2 juin 2021 (Crédit : Tal Schneider/The Times of Israel).
Le chef du parti Raam, Mansour Abbas, s'entretient avec des journalistes après les discussions de coalition à Kfar Maccabiah, Ramat Gan, le mercredi 2 juin 2021 (Crédit : Tal Schneider/The Times of Israel).

Entouré par les flashs des caméras, dans un hôtel de luxe de Ramat Gan, le chef du parti islamiste conservateur Raam, Mansour Abbas, est entré dans l’histoire mercredi soir, en devenant le premier chef d’un parti arabe israélien depuis un demi-siècle, à signer un accord pour siéger dans un gouvernement de coalition.

« C’est la première fois qu’un parti arabe fait partie du processus de formation d’un gouvernement. Nous espérons bien sûr que cela fonctionnera et qu’un gouvernement sera formé après ces quatre tours d’élections », a déclaré M. Abbas.

Avant même que Raam n’annonce sa participation, la coalition naissante était considérée comme la plus vaste de l’histoire du pays, réunissant des partis de gauche et de droite, favorables aux implantations, dans le but de destituer le Premier ministre Benjamin Netanyahu et sa faction du Likud.

Pour y parvenir, le chef de Yamina, Naftali Bennett, et le leader centriste de Yesh Atid, Yair Atid, ont convenu d’un système de rotation, Bennett devenant Premier ministre pendant les deux premières années.

Malgré le large éventail de points de vue au sein du « gouvernement du changement », M. Abbas a déclaré qu’il s’était mis d’accord sur de nombreux plans et budgets de la société arabe israélienne, avec ses homologues du clan des partis qui cherchent à renverser Netanyahu.

Mansour Abbas, chef du parti Raam, arrive aux pourparlers de coalition, au village Maccabiah à Ramat Gan, le 02 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90

« Nous avons atteint une masse critique d’accords, dans divers domaines, qui servent l’intérêt de la société arabe et qui apportent des solutions aux questions houleuses de celle-ci; la planification, la crise du logement et, bien sûr, la lutte contre la violence et le crime organisé », a déclaré Abbas.

M. Abbas a promis que la région du Néguev, dans le sud d’Israël, bénéficierait de nombreux avantages.

La base de Raam se trouve parmi les communautés bédouines traditionnelles du désert du Néguev.

Le parti Raam a déclaré que le bloc, dit du changement, a accepté plus de 53 milliards de NIS de budgets et de plans de développement pour la société arabe.

Selon une déclaration du parti islamiste, Bennett et Lapid ont promis 30 milliards de NIS sur cinq ans, en fonds de développement économique non spécifiés, ainsi que 2,5 millions de NIS pour lutter contre la violence et le crime organisé dans la société arabe.

Un autre montant de 20 millions de NIS sera investi au cours des dix prochaines années pour réparer les infrastructures en mauvais état dans les villes et villages arabes, a déclaré le parti Raam.

Trois villages bédouins non reconnus, Abda, Khashm al-Zena et Rakhma, devraient être légalisés par une décision du gouvernement, selon le parti Raam.

Le parti dit avoir également obtenu l’accord de la coalition pour discuter de la modification de la loi Kaminitz controversée de 2017, qui vise les constructions arabes illégales, et est largement considérée par les arabes comme discriminatoire.

En attendant, une décision déjà en place pour geler certaines parties de la loi, sera prolongée jusqu’en 2024.

M. Abbas a déclaré que le parti Raam avait signé l’accord en dernier, attendant que d’autres partis récalcitrants, dont Yamina, celui de Naftali Bennett, aient également signé.

Pendant des décennies, les partis arabes israéliens sont presque toujours restés à l’écart du processus décisionnel de la politique israélienne.

Les partis juifs les considéraient comme des extrémistes, tandis qu’eux-mêmes étaient souvent sceptiques à l’idée de rejoindre un gouvernement israélien qui, selon eux, les traite comme des citoyens de seconde zone et opprime les Palestiniens.

Sous la direction d’Abbas, le parti Raam a commencé ces derniers mois à emprunter une voie différente, en travaillant ouvertement avec le gouvernement de Netanyahu.

Après avoir quitté la Liste arabe unie des partis arabes, le parti Raam s’est présenté seul sur une plateforme avec une volonté de changement interne, en étant disposé à l’entrée dans un gouvernement, dans le but d’obtenir des avancées politiques tangibles pour sa communauté.

Cela incluait la volonté de rejoindre Bennett, le leader du parti de droite Yamina, qui s’oppose à la création d’un Etat palestinien, et est depuis longtemps identifié au mouvement d’implantation.

« Pendant des décennies, les Arabes israéliens n’ont eu aucune influence. Aujourd’hui, tout le monde sait que nous sommes les voix décisives en matière de politique », a déclaré Walid Taha, législateur de Raam, à un journaliste de la chaîne arabe, Hala TV.

Mansour Abbas, chef du parti Raam, arrive aux pourparlers de coalition, au village Maccabiah à Ramat Gan, le 02 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash9)

Les partis arabes israéliens ont soutenu un gouvernement israélien qu’à deux reprises.

Dans les années 1950, une petite faction composée d’un seul parlementaire arabe est entrée dans la coalition. Cette faction était loin d’être indépendante, fonctionnant essentiellement comme une franchise arabe du parti socialiste au pouvoir en Israël, le Mapai.

Dans les années 1990, lorsque le gouvernement du leader, Yitzhak Rabin, du parti travailliste de gauche, risquait de s’effondrer, les partis arabes sont intervenus pour empêcher un vote de défiance.

Mais les principaux partis arabes ont commencé à faire pression ces dernières années pour soutenir un gouvernement de centre-gauche afin de renverser Netanyahu.

Pas plus tard qu’en mars 2020, la Liste arabe unie espérait utiliser ses 15 députés pour porter au pouvoir le chef de Kakhol lavan, Benny Gantz.

Au lieu de cela, Gantz a fait la sourde oreille auprès de la Liste arabe unie, et a conclu un faible accord de coalition avec Netanyahu, une décision qu’il déplorera publiquement par la suite.

L’adoption de Raam par le gouvernement naissant, reste très controversée au sein de la droite israélienne, y compris (et surtout) parmi les électeurs de Bennett.

Des centaines de manifestants se sont rassemblés à l’extérieur d’un hôtel de Ramat Gan où se déroulaient les négociations pour demander aux partis de droite du bloc du changement, tels que Yamina, Tikva Hadasha, et Yisrael Beytenu, de se retirer.

Les manifestants tenaient des pancartes disant aux partis « de ne pas faire un gouvernement avec des partisans du terrorisme. »

« Comment ce gouvernement peut-il nous défendre contre la menace nucléaire iranienne ? », disait une autre pancarte tenue par un manifestant de droite.

Certains, dans le camp de Netanyahu, étaient sceptiques quant à la concrétisation des diverses promesses du bloc du changement à Raam.

« Ce ne sont que des paroles en l’air. Ce ne sont que des mensonges. Qu’ont-ils obtenu ? Juste des jeux politiques », a fulminé Fateen Mulla, député du Likud, lors d’une conversation téléphonique avec le Times of Israel.

L’aile politique de la branche sud du Mouvement islamique en Israël, Raam est guidée par une idéologie islamique profondément conservatrice et défend une vision ouvertement homophobe virulente.

Ses législateurs ont également des opinions pro-palestinienne, la charte du parti soutient le droit au retour des réfugiés palestiniens, et considère le sionisme comme une « pensée raciste et occupante. »

Mais à la fin de l’année 2020, M. Abbas a étonné les Israéliens, arabes et juifs, lorsqu’il a commencé à chercher à se rapprocher de M. Netanyahu, une personnalité dont de nombreux Israéliens arabes disent qu’elle les a incités à se battre contre eux.

Des personnes protestent contre le gouvernement d’union en dehors des discussions de coalition à Kfar Maccabiah à Ramat Gan, le 2 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

M. Abbas a invité le Premier ministre à s’adresser à une commission de la Knesset qu’il dirigeait, l’a soutenu lors d’un vote parlementaire litigieux et a cherché, en échange, à obtenir de Netanyahu des engagements publics concernant les priorités législatives de la communauté arabe.

« Il n’y a qu’un seul premier ministre, et c’est Netanyahu. C’est à lui que s’adressent ces demandes », avait déclaré M. Abbas au Times of Israel en décembre.

Après des mois de conflits internes de plus en plus publiques, Abbas a quitté la Liste arabe unie début février.

De nombreux commentateurs ont alors émis l’hypothèse que les islamistes n’obtiendraient pas suffisamment de voix pour franchir le seuil électoral israélien.

La Liste arabe unie, composée à l’origine de trois partis arabes ainsi que de Raam, est la principale force de la politique arabe israélienne depuis sa formation en 2015.

Son objectif était clair : franchir le seuil électoral et devenir un faiseur de roi.

La politique israélienne est actuellement dominée par deux blocs opposés, l’un soutenant Netanyahu et l’autre s’opposant à lui, la résultante étant le changement d’idéologie politique dans la façon dont les partis sont perçus.

La loyauté de la plupart des partis, envers l’un ou l’autre bloc, était bien définie avant les élections, seuls Raam et Yamina refusant de s’engager dans l’un ou l’autre camp.

M. Abbas a présenté le parti Raam aux électeurs comme étant un véritable représentant libre pouvant exercer une influence considérable sur l’issue de l’élection, dans un sens ou dans l’autre.

Les affiches vertes emblématiques du parti le décrivaient comme « une voix conservatrice, influente et réaliste. »

Dans une tournure surprenante des événements, l’élection de mars 2021 a permis à Raam d’obtenir quatre mandats, ce qui en fait le plus grand parti arabe du pays.

Les trois partis de la Liste unie ont obtenu un total de six sièges à la Knesset, répartis entre eux.

Plus important encore, les calculs de la coalition ont rendu très improbable la formation d’un gouvernement sans les islamistes.

Netanyahu a nié à plusieurs reprises avoir cherché le soutien d’Abbas pendant la campagne électorale.

Mais après que les élections l’ont placé dans une situation quasi impossible, il aurait espéré former un gouvernement avec le soutien de Raam malgré tout.

Les efforts du Premier ministre le plus pérenne de l’histoire du pays ont toutefois été contrariés lorsque le parti Raam et le Parti sioniste religieux d’extrême droite ont tous deux refusé de s’asseoir ensemble dans une coalition.

Netanyahu n’a pas été en mesure de se rallier à des partenaires potentiels du centre-droit, et le mandat est passé au leader de Yesh Atid, Yair Lapid.

De nombreux électeurs du parti Raam auraient probablement préféré Lapid plutôt que le parti de droite radicale de Naftali Bennett.

Les négociations de coalition ont également été compliquées par la violence croissante en Israël, en Cisjordanie et à Gaza.

Début mai, la police israélienne a affronté des fidèles arabes et palestiniens dans la mosquée Al-Aqsa, le troisième site le plus sacré de l’islam, et à la porte de Damas, blessant des centaines de personnes avec des balles en acier recouvertes de caoutchouc.

Des palestiniens affrontent Tsahal sur le Mont du Temple, dans l’enceinte de la mosquée Al-Aqsa, dans la vieille ville de Jérusalem, le 10 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)

La police avait déclaré avoir agi pour prévenir une émeute, mais de nombreux Arabes israéliens y ont vu un assaut contre la souveraineté musulmane sur le mont du Temple, qui est le site le plus sacré du judaïsme.

Les électeurs conservateurs de Raam l’ont ressenti de manière particulièrement forte.

Dans le même temps, les partenaires de coalition potentiels du parti Raam, dont Bennett et Lapid, ont soutenu la police.

Lorsqu’une guerre ouverte a éclaté entre Israël et le Hamas, et que la violence collective s’est abattue sur les villes mixtes arabes et juives, le parti Raam a temporairement gelé les tentatives en cours, pour rejoindre le gouvernement, afin d’attendre que les choses se tassent.

Mais, même au plus fort du chaos, les responsables du parti Raam, proches d’Abbas, sont restés optimistes et pensaient que dès que les événements se seraient calmés, les négociations reprendraient.

Lorsque M. Abbas est arrivé à l’hôtel Kfar Maccabiah pour conclure les négociations mercredi soir, la participation du parti Raam à la coalition, était déjà presque acquise.

« La chose la plus importante est d’arriver à un point où nous pouvons réaliser ce que nous voulons », a déclaré Abbas.

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