Un PC de haute technologie lutte contre l’antisémitisme dans un stade de Boston
Des écrans géants analysent en continu les discours de haine sur Internet pour la Blue Square Alliance, fondation créée par Robert Kraft, propriétaire des Patriots
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FOXBOROUGH, Massachusetts (JTA) — Depuis cinq ans, un « centre de commandement » spécialisé dans la recherche sur l’antisémitisme opère à l’intérieur même du stade des New England Patriots, dans la banlieue de Boston.
Des écrans géants muraux, rafraîchis chaque minute, affichent en direct les sujets de conversation liés à l’antisémitisme. Des tweets contenant des sous-entendus antisémites sont également projetés sur un immense tableau de bord utilisé en d’autres temps par les Patriots pour revoir leurs tactiques de jeu lors des entraînements.
C’est depuis ce centre de commandement que la Blue Square Alliance Against Hate surveille plus d’un milliard de publications sur les réseaux sociaux chaque jour. Il s’agit d’un projet du propriétaire juif des Patriots, Robert Kraft, philanthrope de la région de Boston qui a fondé l’organisation en 2019.
Mardi dernier, l’organisation à but non lucratif de lutte contre la haine a annoncé la création d’un nouveau conseil consultatif composé de personnalités de premier plan, à commencer par l’ancienne Secrétaire d’État Condoleezza Rice, le PDG de Warner Bros., David Zaslav, le PDG de Bank of America, Brian Moynihan, le PDG de Salesforce, Marc Benioff et la PDG de Dentons, Kate Barton.
Ce conseil consultatif orientera l’organisation en matière de stratégie et permettra de « renforcer les relations institutionnelles », peut-on lire sur son site Internet.
Le communiqué précise que le conseil viendra en soutien à la dizaine d’analystes qui composent le personnel du centre de commandement, lesquels surveillent les tendances des propos antisémite en ligne, rédigent des rapports de recherche basés sur leurs conclusions et utilisent le référencement naturel (SEO) pour faire remonter les liens vers leurs ressources en tête des résultats de recherche Google.
Les écrans muraux débordent de nuages de mots, de diagrammes circulaires, d’histogrammes, tweets et autres publications Facebook, reflets de ce à quoi les Américains sont confrontés en ligne au quotidien.
Depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël, la Blue Square Alliance est tout particulièrement en alerte, à l’affut des glissements sémantiques lors des conversations en ligne sur l’antisémitisme, comme lorsque des usagers des réseaux sociaux substituent, et de manière péjorative, le mot « sioniste » au mot « Juif », explique le groupe. Fin février, lorsque les États-Unis et Israël sont entrés en guerre contre l’Iran, la Blue Square Alliance a relevé de nouvelles tendances.
« Nous avons constaté, particulièrement après le début de l’opération, que la glorification d’Hitler est montée en flèche », explique Rotem Leiba, analyste principal au sein de la Blue Square Alliance. « Parmi toutes les manifestations antisémites observées à cette période, la glorification d’Hitler a été la première à exploser. »
En utilisant Brandwatch, un logiciel de veille sur les réseaux sociaux, l’équipe a découvert que des expressions comme « Hitler avait raison », « Nous devons des excuses à Hitler » ou « Hitler savait ce qu’il faisait » apparaissaient à une fréquence accrue — bien plus qu’au lendemain du 7-Octobre. Une nouvelle expression, « Hitler au paradis », est par ailleurs apparue sur les réseaux sociaux, cumulant à elle seule 21,4 millions d’impressions.
Leur veille porte également sur les bots : des études ont montré que ces programmes informatiques automatisés amplifient fréquemment la portée des discours de haine.
« Nous commençons à dialoguer avec d’autres partenaires pour essayer de comprendre quels acteurs se cachent derrière ces conversations, quelles sont leurs chambres d’écho et qui est à l’origine des publications », précise Leiba.
Les tentatives de manipulation de l’opinion publique et d’attisement des tensions sociales sont souvent attribuées à la Russie, à l’Iran ou à d’autres pays encore, bien que la plupart des bots suivis par Blue Square semblent être d’origine locale, nuance Leiba.
« Même certains bots que nous avons vus et qui servent à amplifier des contenus sont des bots créés localement, pas forcément par des acteurs étrangers », ajoute-t-il.
Au moment où Israël et les États-Unis s’alliaient pour attaquer l’Iran, et qu’Israël traquait ses relais au Liban, les propos déshumanisant les Juifs ont resurgi avec force. CyberWell, partenaire de conformité des plateformes de réseaux sociaux qui les aide à appliquer les politiques de modération et de réglementation, est arrivé aux mêmes conclusions.
Tal-Or Cohen Montemayor, fondatrice et directrice exécutive de CyberWell, explique que les usagers des réseaux sociaux comparaient les Juifs à des « rats, des porcs, des singes ou des cafards dans les sections commentaires — des comportements humains vraiment répugnants ».
Le centre de commandement de Foxborough rappelle celui du Secure Community Network à Chicago, où l’organisme de coordination de la sécurité des institutions juives a installé un bureau en 2021 pour surveiller les menaces antisémites.
Dans ce stade, qui aura accueilli sept matchs d’ici la fin de la Coupe du Monde de la FIFA, l’influence de Kraft est omniprésente. Photos du propriétaire, tribunes de sa main au sujet de l’antisémitisme sur les campus et clichés de son université, Columbia, ornent les bureaux. Des photos géantes des victoires des Patriots au Super Bowl décorent les couloirs qui mènent au centre de commandement.
L’alliance s’inscrit dans un paysage déjà dense d’organismes de surveillance de l’antisémitisme, aux côtés de Cyberwell, du Combat Antisemitism Movement, du Secure Community Network et du Centre de recherche sur l’antisémitisme de l’Anti-Defamation League (ADL). En février de cette année, l’ADL et la Blue Square Alliance ont annoncé la création d’un partenariat pour élargir les programmes éducatifs de prévention de l’antisémitisme au sein des écoles et apporter un soutien aux synagogues et aux communautés religieuses.
« Ils se sont dotés de camions de livraison qui vont un peu partout, mais ces camions ne sont pas pleins », explique le président de Blue Square, Adam Katz, en évoquant leur badge carré bleu et leurs messages associés. « Nous avons des contenus que chargeons à bord de ces camions pour qu’ils arrivent à bon port. L’association était évidente. »
Leurs efforts reposent sur l’idée que la surveillance permet d’identifier les risques émergents de violence et détecter les tendances dangereuses avant qu’elles ne dégénèrent. Susan Benesch, qui dirige le Dangerous Speech Project à l’Université Harvard, estime que de tels systèmes d’alerte précoce sont utiles, sous réserve d’être suivis d’actions concrètes.
Dans un document de travail rédigé pour le US Holocaust Memorial Museum, Benesch propose des mesures comme la promotion de contre-discours portés par des membres influents d’une communauté, la modification des algorithmes des plateformes qui amplifient ces discours, ou encore le renforcement des normes sociales au sein des communautés au sein desquelles émergent les discours de haine et la désinformation.
Grâce aux fonds et à la notoriété de Kraft, à ses publicités lors du Super Bowl et à son association avec le sport le plus populaire d’Amérique, l’initiative de Blue Square est sans doute la plus visible et la plus connue du grand public.
Une fois l’attention captée, l’alliance tente d’orienter le débat. Lorsque des internautes recherchent une théorie du complot antisémite ou un sous-entendu en vogue, Blue Square souhaite que ce soit ses contenus qui apparaissent en premier.
« Notre postulat de départ est : qu’est-ce que le grand public américain voit et entend sur ce sujet ? » résume Katz.
Steven Fransblow, directeur des données et de la technologie chez Blue Square, donne un exemple éminemment parlant.
« Nous essayons de trouver la clé pour continuer à apparaître en tête lorsque Candace Owens dit à ses abonnés : ‘Allez faire des recherches là-dessus’ », explique Fransblow. « Il faut qu’ils tombent sur nous et non sur Reddit. »
Commentatrice d’extrême droite qui relaie régulièrement des théories du complot antisémites, Owens compte près de huit millions d’abonnés sur Twitter et près de six millions sur YouTube. Voix autrefois respectée dans la sphère politique conservatrice, elle a été désavouée par ses anciens soutiens, ces dernières années, lorsque ses contenus sont devenus résolument anti-israéliens et antisémites.
En janvier dernier, Owens a sous-entendu que son ex-employeur, à savoir le podcasteur conservateur juif Ben Shapiro, tentait de s’arroger l’héritage du défunt fondateur de Turning Point USA, Charlie Kirk, affirmant que Shapiro faisait comme si ce rôle lui avait été promis « il y a 3 000 ans ». L’expression « il y a 3 000 ans » est un mème antisémite qui tourne en dérision les liens ancestraux revendiqués par les Juifs avec la terre d’Israël, en prétendant qu’ils instrumentalisent l’histoire à des fins occultes. Cette expression, apparue dès 2014 selon Blue Square mais qui a explosé après le 7-Octobre, est précisément l’un des mèmes que l’organisation s’efforce de contrer de par sa présence sur Internet.
Si l’on recherche « 3 000 ans » et « Juifs » sur Google, des articles expliquant la nature antisémite du mème apparaissent, rédigés par l’un des principaux comités juifs américains (American Jewish Committee), par CyberWell, par le Times of Israel ou sur des plateformes comme Reddit et Quora. Cette semaine, les explications de Blue Square apparaissaient en deuxième page des résultats de recherche.
L’Alliance a ses détracteurs.
Une publicité polémique, diffusée pour 15 millions de dollars lors du Super Bowl en février dernier, mettait en scène un lycéen juif découvrant un Post-it sur lequel étaient griffonnés les mots « Sale Juif ». Des personnes se sont émues du choix de cette insulte, jugée un peu vieillotte voire peu réaliste, tandis que d’autres ont jugé le budget de la campagne démesuré, estimant qu’il existait de bien meilleures manières de parler de l’antisémitisme ou d’aider la communauté juive.
Katz a défendu ce spot, y voyant une validation de la méthode scientifique du Centre de commandement et de son approche axée sur les données pour analyser les injures et les mèmes antisémites.
« Nous avons regardé quelles étaient les insultes les plus présentes sur les réseaux sociaux, celles qui revenaient le plus, en nombre mais aussi en fréquence, et qui étaient compréhensibles par tout le monde », explique Katz. « C’est pour cette raison que nous avons choisi ‘sale Juif’. »
Selon les études menées par l’Alliance, l’expression « Sale Juif » a en effet généré près de 500 millions d’impressions via 140 000 publications sur X, Facebook, Instagram, Threads, Reddit, Bluesky et 4Chan entre 2023 et 2025 — en hausse de 174 % par rapport aux trois années précédentes, précise Fransblow.
« Lors du Super Bowl, on a 30 secondes », rappelle Katz. « Le message doit être percutant et marquer les esprits de près de 140 million de personnes. Il faut un langage qui soit aisément identifiable, omniprésent, commun et indiscutablement antisémite. »
Et Katz de conclure : « On ne peut pas se permettre d’être trop subtils. »
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