Une alliance historique pour retrouver l’art pillé durant la Shoah
Rechercher
'Il était nécessaire pour toutes les parties d'instaurer un climat de confiance avec les autres participants par le biais de leurs actions'

Une alliance historique pour retrouver l’art pillé durant la Shoah

Avec plus de 4 000 oeuvres d'art à retrouver, une coopération sans précédent d'institutions publiques et privées oeuvrent pour la restitution des biens du magnat juif exilé Rudolf Mosse

Ébranlée par la révélation de la découverte d'un "trésor nazi", l'Allemagne souhaite se doter d'une loi facilitant la restitution d’œuvres d'art volées sous le IIIème Reich pour que justice soit rendue, presque 70 ans après la fin de la guerre.  (Crédit : AFP/Archives John Macdougall)
Ébranlée par la révélation de la découverte d'un "trésor nazi", l'Allemagne souhaite se doter d'une loi facilitant la restitution d’œuvres d'art volées sous le IIIème Reich pour que justice soit rendue, presque 70 ans après la fin de la guerre. (Crédit : AFP/Archives John Macdougall)

SAN FRANCISCO — Face à l’avancée des nazis, un éditeur juif de journaux, Rudolf Mosse, s’est positionné comme un farouche critique du fascisme. Contraint à fuir lorsqu’Hitler est devenu Chancelier en 1933, Mosse a laissé derrière lui une importante collection d’art d’une valeur inestimable.

Presque huit décennies plus tard, plusieurs institutions publiques allemandes ont annoncé un plan sans précédent pour financer les efforts qui aideront à la restitution de toutes les œuvres pillées de Mosse.

Lors d’une conférence de presse qui a eu lieu cette semaine à Berlin, les organisations ont annoncé la première alliance en son genre pour identifier et localiser les oeuvres qui ont été volées. Le groupe assistera les héritiers de Mosse, qui collaborent à une enquête menée grâce à des fonds privés par un cabinet juridique de San Francisco.

« Il était nécessaire pour toutes les parties d’instaurer un climat de confiance avec les autres participants par le biais de leurs actions », explique J. Eric Bartko, directeur des enquêtes au sein de Bartko Zankel Bunzel & Miller (BZBM), le cabinet qui représente la fondation Mosse dans ses recherches.

« Les institutions publiques allemandes se sont engagées formellement à chercher les oeuvres d’art volées qui appartenaient à la collection familiale de Mosse », indique Bartko, qui estime que ce projet deviendra un exemple important des réussites potentielles obtenues par le biais de la collaboration.

« Ce niveau de coopération n’a pas été instauré du jour au lendemain », dit-il. « Le projet n’a jamais voulu être de nature récriminatoire, il s’agit de retrouver et de restituer les oeuvres d’art ».

‘Le projet n’a jamais voulu être de nature récriminatoire, il s’agit de retrouver et de restituer les oeuvres d’art’

L’initiative de recherche des oeuvres d’arts de Mosse – démarche connue en anglais sous les initiales de MARI – représente un exercice de réconciliation. Selon Bartko, au-delà les méfiances instinctives, le projet est né de gens qui ont « décidé de reconnaître qu’ils nourrissent des intérêts similaires dans l’art, la société, la philosophie et l’éthique, et que dans ce processus se développe la confiance, c’est ce qui les amène à entreprendre une telle mission ensemble ».

L’initiative MARI est une collaboration hébergée par la Freie Universistat (Université libre) de Berlin et financée par la Fondation allemande en charge de l’art spolié, ainsi que par le Mosse Art Restitution Project (MARP), le projet de restitution des oeuvres d’art de Mosse. En plus des musées et des institutions, il y a, parmi les autres participants, le Kulturstiftung der Lander, le Stiftung PreuBischer Kulturbesitz, le musée juif de la Fondation de Berlin et le Landesarchiv. Parmi les bénéficiaires, la Fondation Mosse, l’Université du Wisconsin et Joy Mosse, un privé.

Rudolf Mosse (Domaine public  via Wikimedia Commons)
Rudolf Mosse (Domaine public via Wikimedia Commons)

« Sans documents appropriés, il est très difficile de faire un dossier de restitution », dit Bartko, qui n’est ni ethniquement ni religieusement juif mais qui a participé à des camps d’été au Temple Beth El à Berkeley durant son enfance.

« Il y a énormément de documentation concernant les familles juives allemandes répertoriées dans les archives allemandes et qui sont souvent inconnues des descendants des familles ».

Felicia Lachmann-Mosse était la seule héritière de Rudolf Mosse, initiateur de cette collection d’art. Felicia a eu trois enfants avec son mari Hans Lachmann-Mosse, et tous deux ont contribué à agrandir cette collection. Les trois enfants étaient George L. Mosse, Hilda L. Mosse, et un autre Rudolf Mosse.

« George est devenu un historien renommé à l’Université du Wisconsin après avoir été contraint de fuir l’Allemagne par le régime national socialiste, et il a désigné comme héritier l’université », explique Bartko.

« Hilde L. Mosse est devenue une pédopsychiatre respectée à Harlem après avoir été obligée de quitter l’Allemagne. Elle a décidé que son héritière serait la Fondation Mosse. Le Rudolf de sa génération est décédé aux Etats-Unis peu de temps après [son arrivée], et son héritier… est son enfant ».

Le projet de restitution des oeuvres d’art de Mosse représente une percée historique dans ce travail d’identification et de localisation des oeuvres qui ont été pillées par les nazis sous la gouvernance d’Adolf Hitler, travail qui a été entrepris il y a des décennies.

Ce projet conjoint associant le public et le privé est le premier en son genre dans l’histoire du mouvement de restitution, et une avancée dans la gestion par l’Allemagne du problème du pillage des oeuvres d’art. Jamais auparavant, les institutions allemandes n’avaient volontairement rejoint de telles recherches, sans même parler de recherches de financement.

« Jusqu’à présent, établir l’origine d’oeuvres d’art identifiées était souvent une tâche compliquée et difficile », explique Bartko. « Avec les ressources entières et la coopération des institutions allemandes, l’enquête sur l’origine des oeuvres d’art entrera dans une phase historique ».

Les chercheurs de la Freie Universistat vont rechercher dans les archives les milliers de peintures, sculptures, oeuvres d’art et artisanales, livres et antiquités qui étaient la propriété de Mosse. Sa collection, on le présume, a été dispersée dans des musées et des collections privées dans le monde entier.

Trois oeuvres devraient être mises aux enchères à la Villa Grisebach au mois de juin : un pastel d’Adolph Menzel et deux peintures à l’huile — l’une de Ludwig von Hofmann et l’autre de Wilhelm Leibl.

Scolastica bei Subiaco’ (1832) de Karl Blechen, restitué aux héritiers de Rudolf Mosse. (Autorisation)
Scolastica bei Subiaco’ (1832) de Karl Blechen, restitué aux héritiers de Rudolf Mosse. (Autorisation)

L’enquête internationale lancée par BZBM pour « les oeuvres d’art de Mosse », qui a commencé en 2012, a déjà permis de localiser et de rendre de multiples pièces importantes de la collection en Allemagne et en Suisse, dont l’une d’Adolph Menzel et une autre de Max Liebermann.

« Le MARI a été en mesure d’identifier et d’enregistrer comme pillées plus de 1 000 oeuvres », affirme Bartko. « Le MARI a évalué qu’il en reste encore plus de 4 000 à retrouver. Personne n’a idée du nombre final ».

Mais, dit Bartko, les membres du projet se sont dorénavant engagés à mener à bien les missions de localisation et d’identification des oeuvres.

« Au cours de l’enquête menée par BZBM, une documentation solide sur le pillage initial par le régime national socialiste a été dévoilée ainsi que des preuves que des oeuvres clés aient été ‘détournées’ par des intimes du régime entre le pillage initial et la vente ultérieure des oeuvres d’art, des livres et des antiquités », estime Bartko.

« La recherche en vue de la restitution de la collection des oeuvres de Mosse entrera dans une nouvelle phase avec la collaboration des institutions publiques allemandes dans le cadre de l’initiative de recherche », explique Bartko. En fait, dit-il, chaque musée que le projet a contacté et qui possédait des oeuvres pillées dans la collection de Mosse a promptement reconnu leurs origines et convenu que « la seule chose appropriée à faire était de restituer les objets ».

« Toutefois, alors que tous ont accepté la restitution, il y a eu une différence marquée dans le délai décidé par chaque musée pour procéder à cette restitution », ajoute-t-il.

Un leader de la ‘presse juive’ honnie par les nazis

Philanthrope et éditeur influent pendant la république de Weimar, Mosse (1843-1920) était un critique ardent de l’ascension du parti des travailleurs allemands national-socialiste de Hitler. Il avait publié un certain nombre de journaux, dont le Berliner Tageblatt, particulièrement virulent face à l’ascension de Hitler en Allemagne.

‘Il s’agirait de l’une des toutes premières confiscations et vente aux enchères forcées sous le Troisième Reich’

La famille Mosse est rapidement devenue un symbole de la ‘presse juive’ honnie par les nazis et, dans les mois qui ont suivi l’accession de Hitler au poste de chancelier, l’éditeur d’alors, Hans Lachmann-Mosse, gendre de Rudolf Mosse, et son épouse Erna ont fui vers la France avant de partir pour les Etats-Unis.

Dans ce qui semble avoir été l’une des toutes premières confiscations et ventes aux enchères forcées du Troisième Reich, les dirigeants du régime national socialiste ont confisqué la collection Mosse. Ils ont également saisi les propriétés immobilières familiales substantielles et la maison d’édition. Un des premiers conseillers en art de Hitler, appelé Karl Haberstock, a ainsi organisé deux ventes aux enchères d’oeuvres d’art et autres biens familiaux appartenant à Mosse en 1934.

Parmi l’équipe chargée de l’enquête de BZBM, l’ancien président-adjoint de la section des fraudes du Département américain de la Justice, Charles “Chuck” La Bella et les avocats Rob Bunzel, John J. Bartko et Martin Zankel. BZBM n’a pas critiqué les efforts antérieurs de restitution tels qu’ils ont été livrés par l’Allemagne.

'Susanna', par l'artiste Reinhold Begas, sculpté entre  1869 et 1872, continue à être rpésenté à la  Alte Nationalgalerie de Berlin même si sa propriété a été transférée aux héritiers de Mosse (Autorisation)
‘Susanna’, par l’artiste Reinhold Begas, sculpté entre 1869 et 1872, continue à être rpésenté à la Alte Nationalgalerie de Berlin même si sa propriété a été transférée aux héritiers de Mosse (Autorisation)

« Plutôt que d’être amer et de faire des reproches aux institutions allemandes, BZBM a présenté la restitution comme une opportunité de réconciliation et une avancée vers l’instauration de relations plus fortes entre l’Allemagne et les Etats unis et entre les Juifs et l’Allemagne », a encore indiqué Bartko.

En conséquence, la Fondation allemande chargée de retrouver les oeuvres d’art spoliées – ou Deutsches Zentrum Kulturgutverluste – qui est supervisée par le gouvernement, finance et soutient ce tout premier partenariat MARI. Des efforts avaient déjà été initiés dans le passé pour rendre les oeuvres d’art à la famille Mosse.

Le nouveau projet conjoint bénéficie de la signature volontaire de l’Allemagne de la législation concernée.

« Toutes les restitutions jusqu’à présent ont été effectuées sur la base des Principes de Washington qui concernent l’art spolié par les nazis et qui ont été signés en 1998 », annonce Bartko.

« Je nourris de grands espoirs, la Fondation allemande qui se consacre à cette tâche sous la supervision de la ministre de la Culture, Monika Gruetters, pourra aider à standardiser et à normaliser le processus de restitution à travers les juridictions… Je crois que Frau Gruetters a fait de grands progrès en changeant la manière dont l’Allemagne gère le problème de la restitution, et on doit la saluer pour son travail ».

Le pacte international établissait des protocoles légaux pour identifier les oeuvres d’art confisquées par les nazis et pour déterminer les processus de restitutions aux propriétaires légitimes. Malgré la nature non-contraignante du pacte, l’Allemagne a adopté une législation locale liant ses institutions aux principes précédemment définis.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...