Israël en guerre - Jour 146

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Opinion

Yom Yeroushalayim doit revenir à son histoire humaine

La Journée de Jérusalem était autrefois la commémoration, par les Juifs, de l'apaisement viscéral, de l'intégrité et du retour. Elle est devenue hélas quelque chose de plus limité

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

L'emblématique cliché de trois parachutistes après la reconquête du mur Occidental, en juin 1967. (Crédit : David Rubinger/collection de la Knesset)
L'emblématique cliché de trois parachutistes après la reconquête du mur Occidental, en juin 1967. (Crédit : David Rubinger/collection de la Knesset)

Yom Yeroushalayim est une journée complexe, une journée qui revêtait autrefois une signification spécifique et presque universelle pour les Israéliens juifs, mais dont les commémorations les plus emblématiques se sont depuis lors réduites aux confins de camps idéologiques étriqués.

Au lendemain de la Guerre des Six Jours de 1967, Yom Yeroushalayim, célébré officiellement pour la première fois en 1968, était une fête de la libération. Plus précisément, il s’agissait d’un jour de gratitude institué par un peuple qui se sentait sauvé des griffes de la mort.

Jusqu’à la Guerre des Six Jours, les Israéliens ne réalisaient pas vraiment qu’ils étaient devenus une nation puissante. Ils avaient affronté la période précédant la guerre avec une crainte existentielle.

En mai 1967, le dictateur égyptien Gamal Abdel Nasser a imposé un blocus naval à la navigation israélienne par le détroit de Tiran, un passage par lequel la plupart des cargaisons de carburant d’Israël devaient passer. Nasser a expulsé la Force d’urgence des Nations unies dans le Sinaï et a mobilisé l’armée égyptienne à la frontière israélienne.

L’Égypte n’était pas seule. La plupart des gouvernements arabes de l’époque évoquaient régulièrement la destruction prochaine d’Israël, la propagande des régimes arabes cherchait à promouvoir et à populariser cette idée, et de nombreuses nations arabes avaient accepté de prendre part à l’attaque à venir.

La Jordanie avait permis à son armée de se placer sous le commandement direct de l’Égypte. Les colonnes de chars irakiennes s’étaient déplacées vers l’Est, pour soutenir toute offensive lancée par les Jordaniens. La Syrie – cela va sans dire – rejoindrait la déclaration de guerre égyptienne.

Au siège de Tsahal, les planificateurs militaires israéliens savaient très bien que leur armée l’emporterait face à tous ses adversaires arabes et qu’avec une bonne planification, une bonne exécution, les soldats israéliens pourraient les vaincre de manière presque simultanée. Mais cette évaluation n’avait pas été communiquée aux Israéliens ordinaires. Et qu’allaient donc voir ces derniers ? Qu’allaient-ils entendre ?

Ils avaient vu les 14 000 tombes creusées par le gouvernement au parc Yarkon de Tel Aviv, en l’attente d’un grand nombre de victimes du conflit. Ils avaient entendu des flux de grandiloquence abonder sans relâche sur leur disparition prochaine depuis l’extérieur des frontières du pays. Ils savaient que leur pays ne faisait, en son milieu, qu’une quinzaine de kilomètres de largeur et il avaient entendu des informations laissant entendre que les chars irakiens étaient en Cisjordanie pour aider à couper le pays en deux. Ils savaient que les forces des Nations unies avaient pris la fuite dès le premier signe de trouble et qu’aucune aide ne viendrait des Américains ou d’une autre puissance majeure.

En d’autres mots, ils étaient entrés dans la guerre dans un état de terreur existentielle.

La toute première Journée de Jérusalem avait été pour la majorité des Juifs israéliens la célébration de la disparition soudaine de la peur terrible, écrasante, paralysante, la célébration de la découverte de leur propre pouvoir qui n’était pas encore souillé par l’utilisation de cette même puissance

Ce qui avait fait des succès sidérants qui avaient été remportés par l’armée israélienne quelque chose qui était allé bien au-delà d’une simple victoire militaire. Cela avait été, pour les Israéliens ordinaires, la sortie d’un long tunnel obscur, un aperçu de promesses éclatantes à venir, des promesses de force et de sécurité.

La toute première journée de Jérusalem, ou Yom Yeroushalayim, avait signifié des choses différentes pour des personnes différentes. Mais en son cœur, elle avait été pour la majorité des Juifs israéliens la célébration de la disparition soudaine de la peur terrible, écrasante, paralysante, la célébration de la découverte de leur propre pouvoir qui n’était pas encore souillé par son utilisation à l’encontre d’autrui.

Des Juifs prient au mur Occidental dans le sillage de la Guerre des Six jours, le 17 juin 1967. (Crédit : collection de Dan Hadani, National Library of Israel).

Cela avait été le résumé de toute une Histoire juive à la fois terrible et merveilleuse – une Histoire de cruauté sans fond, de souffrances et de morts sans précédent mais aussi d’indépendance et de renaissance, une renaissance qui était allée au-delà des rêves les plus fous des générations précédentes.

Les parachutistes qui avaient capturé les allées venteuses de la Vieille Ville, sans char ou couverture d’artillerie par crainte d’endommager les lieux saints de la ville, avaient dû se frayer un chemin à travers un Quartier juif en désolation, détruit par les Jordaniens pendant leurs 19 années d’occupation de la ville. Ils avaient franchi ces ruines jusqu’au mur Occidental. Ils étaient revenus enfin chez eux.

Comme le pète Haim Hefer l’avait écrit :

Ce Mur a entendu de nombreuses prières,
Ce Mur a vu de nombreuses fortifications crouler,
Ce Mur a senti les mains des mères endeuillées
Et les notes poussées au travers de ses pierres,
Ce Mur a vu le rabbin Judah Halevi s’effondrer devant lui,
Ce Mur a vu des empereurs naître avant d’être oubliés,
Mais ce Mur n’avait jamais vu de parachutistes pleurer.

Les prophètes bibliques partagent tous la même croyance, celle de la rédemption ultime qui ne survient qu’à l’issue de grandes souffrances, de grand tourments. Il est difficile d’imaginer une meilleure illustration de cette dualité ailleurs que dans les 22 années qui avaient séparé Auschwitz de l’arrivée au Mur des parachutistes, de ce retour aux pierres lourdes de Jérusalem, la mère, de ce retour au cœur de l’Histoire et de la géographie juives.

Et pourtant, au fur et à mesure que le souvenir des craintes de l’avant-guerre s’est effacé de la mémoire collective, le rappel fédérateur du soulagement qui avait été éprouvé à ce moment déterminant a aussi disparu. Les succès de 1967 n’avaient pas seulement libéré les Juifs de leurs ennemis ; ils avaient créé de nouveaux problèmes immenses qui devaient finalement définir la politique israélienne et le débat public. Alors que les Juifs avaient été libérés de la peur, les Palestiniens affrontaient un autre conquérant. Au sein de la société israélienne, la guerre a finalement entraîné l’apparition d’un nouveau mouvement politique religieux et des questions urgentes sur l’usage du pouvoir. La fête d’origine, une célébration qui unissait les Israéliens, a peu à peu laissé la place à des commémorations sectorielles, fragmentées et qui, pour un grand nombre, doivent impérativement se mettre au service d’objectifs politiques spécifiques.

Le député Bezalel Smotrich, au centre, agitant un drapeau israélien lors de la « Marche des drapeaux » annuelle à côté de la porte de Damas, à l’extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem, le 15 juin 2021. (Crédit : Mahmoud Illean/AP)

Yom Yeroushalayim, qui était autrefois la mémoire d’un salut, la mémoire d’un retour gagné dans les larmes, a été coopté par les abstractions.

Une opportunité manquée

Jérusalem a toujours été un miroir. Ceux qui l’observent pourront toujours y trouver ce qu’ils y apportent : leurs Dieux, leurs anxiétés, leurs aspirations. L’Israël des temps modernes est trop puissant pour se souvenir de la vulnérabilité, trop à l’aise dans son foyer pour conserver le souvenir de la sidération du retour. Et ainsi, Yom Yeroushalayim a perdu une partie de sa puissance, de sa capacité à fédérer, et force est de constater que la journée est dorénavant trop souvent utilisée comme tribune pour l’emphase, pour les incitations. En déconnexion totale avec le moment historique qui l’a fondée, la Journée de Jérusalem est devenue une opportunité manquée.

Jérusalem est le cœur géographique et religieux de ce pays pour les deux peuples qui y vivent. Le mont du Temple est le centre du monde juif, et il est aussi au centre de l’univers mental palestinien.

Mais Jérusalem est aussi un cœur démographique. La moitié arabe de la population de Jérusalem forme la plus grande ville palestinienne, et sa moitié juive forme la plus grande ville israélienne.

La Ville sainte est également au cœur du conflit – et ce n’est pas à cause de son passé mais bien en raison de son avenir. Pour le meilleur ou pour le pire, Jérusalem est l’avenir. C’est une ville jeune (la moyenne d’âge de ses habitants est d’approximativement 24 ans) et elle est de plus en plus religieuse des deux côtés.

Tout cela devrait faire de Yom Yeroushalayim bien plus que la simple plateforme politique que voudraient en faire les idéologues et les activistes.

Yehudah Amichai, le plus grand poète moderne de la Jérusalem hébréophone, s’était rebellé contre l’engouement pour l’abstraction et il avait toujours insisté sur le fait que Jérusalem était humaine, qu’elle était une ville de douleur et de passions, une ville constituée de toutes les petites rédemptions de la vie ordinaire.

Dans l’une de ses œuvres les plus célèbres, « Touristes », il avait adressé ses critiques aux millions d’étrangers curieux qui parcouraient la ville, chaque année, pour tenter de rencontrer ses abstractions sacrées, pour inspecter ses vieilles pierres, ignorant sa population comme s’ils n’étaient que des panneaux indicateurs, des passagers.

Touristes

Ils viennent pour nous présenter leurs condoléances,
Ils s’attardent à Yad Vashem, leur visage est grave au mur des Lamentations,
et ils rient derrière les lourds rideaux des hôtels,

Ils prennent des photos avec notre important défunt au Tombeau de Rachel,
Et sur la tombe de Herzl ou sur la Colline des munitions,
Ils pleurent face à la beauté de nos garçons courageux,
et ils convoitent la ténacité de nos filles,
Accrochant leurs sous-vêtements
pour qu’ils sèchent rapidement
Dans une baignoire bleue et fraîche.

Une fois, je m’étais assis à une porte, près de la Tour de David et j’avais placé deux paniers lourds à côté de moi. Un groupe de touristes se tenait là, entourant son guide, et j’étais devenu leur point de référence. « Voyez-vous cet homme avec ces paniers ? Légèrement à droite de sa tête, il y a une arche de la période romaine… Légèrement à droite de sa tête ». « Mais il bouge ! Il bouge ! », s’étaient exclamés les membres du groupe. Et je m’étais dit que la rédemption ne surviendrait que s’il leur avait été dit que : « Voyez-vous cette arche datant de la période romaine ? Ce n’est pas important mais si vous regardez à côté, légèrement à gauche, en baissant le regard, vous allez voir un homme qui a acheté des fruits et des légumes pour sa famille ».

Jérusalem est une ville faite par sa population. Et Yom Yeroushalayim nous raconte une histoire vitale qui a été autrefois l’expérience vécue par plus de la moitié de cette population.

Le jour où la Vieille Ville avait été prise aux Jordaniens par les parachutistes israéliens, le ministre de la Défense Moshe Dayan, l’homme qui devait continuer à confier le contrôle des sanctuaires du mont du Temple aux musulmans, à la Jordanie, avait lancé un appel à l’unité :

« Ce matin, l’armée israélienne a libéré Jérusalem. Nous avons uni Jérusalem, la capitale divisée d’Israël. Nous sommes revenus au plus saint de nos lieux saints pour ne plus jamais nous en séparer. A nos voisins arabes, nous étendons, encore à cette heure – et avec plus d’emphase encore à cette heure – la main de la paix. Et à nos concitoyens arabes et chrétiens, nous faisons solennellement la promesse de respecter la liberté et les droits religieux, pleins et entiers. Nous ne sommes pas venus à Jérusalem au nom des lieux saints des autres populations ; nous ne sommes pas venus pour intervenir auprès des croyants des autres religions mais dans le but de sauvegarder l’intégralité de la ville, de vivre côte à côte avec les autres, dans l’unité ».

De gauche à droite, le général Uzi Narkis, le général Rehavam Zeevi, Moshe Dayan, alors ministre de la Défense, et le chef d’Etat-major Yitzhak Rabin, au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 7 juin 1967. (Crédit : archives de l’armée israélienne/magazine Bamahane/ministère de la Défense)

La sainteté même de Jérusalem, la ferveur qui distingue ceux qui s’y accrochent, qui cherchent désespérément à y appartenir, donnent à ses résidents une sorte de sentiment d’unité – même si c’est à contre-coeur. Ses résidents sont les seuls, dans leurs sociétés respectives, à établir un contact réel et durable qui aille au-delà de la fracture israélo-palestinienne.

Les Juifs ont fait leur retour et, ainsi, ils ont trouvé leur salut face aux cruautés et aux vicissitudes de l’errance. Pour les Palestiniens, ce retour fait partie de leur propre récit de dépossession. Trois générations plus tard, la Journée de Jérusalem devrait parler de mémoire, de soulagement. Elle devrait être une expression d’amour – pas seulement de l’amour porté au Jérusalem abstrait sorti de nos imaginations, mais aussi de l’amour pour la réalité qui nous entoure.

C’est une journée où nous devrions lever notre regard au-delà de ce que nous sommes, au-delà de ce que nous voyons, au-delà de nos voisins, pour nous attarder sur la vision d’une ville réelle, vivante, qui doit trouver le moyen de s’épanouir malgré le tourbillon d’abstractions sacrées qui nous entourent et qui nous assaillent.

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