Zelensky, le nouveau président juif d’Ukraine
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Zelensky, le nouveau président juif d’Ukraine

L'Ukraine est le seul pays avec Israël à compter à la fois un président et un Premier ministre de religion juive

JTA — Suite à la victoire de Volodymyr Zelensky aux élections présidentielles en Ukraine, le pays va devenir le seul au monde, avec Israël, à compter à la fois un président et un Premier ministre de religion juive.

Quand Zelensky sera intronisé président, son Premier ministre – au moins pour un certain temps et peut-être jusqu’aux élections parlementaires prévues plus tard cette année – sera Volodymyr Groysman, un homme politique juif, ancien maire de la ville de Vinnytsia.

Pour certains des critiques du président en place Petro Poroshenko, la victoire écrasante du comédien Zelensky, fils d’universitaires, âgé de 41 ans, avec un programme vague et sans expérience politique, n’était pas vraiment une surprise. Cela en raison d’un fort ressentiment concernant une persistance de la corruption sous Poroshenko, qui a pourtant été élu en 2014 sur un programme qui promettait de mener des actions pour lutter contre le problème.

Ce qui était plus surprenant pour certains, en revanche, c’était de voir comment Zelensky a remporté les élections de manière si nette alors même que son héritage juif est bien connu en Ukraine – sa mère Rima est Juive et il a plaisanté là-dessus pendant sa campagne.

La Russie et d’autres voix critiques ont en effet affirmé que la société ukrainienne avait un sérieux problème d’antisémitisme.

Le Premier ministre ukrainien Volodymyr Groysman lors d’une rencontre avec des soutiens du président ukrainien Petro Poroshenko à Kiev, en Ukraine, le mardi 29 janvier 2019. (AP Photo/Efrem Lukatsky)

« Imaginez un Juif pur sang avec l’aspect d’un personnage de Sholom Aleichem qui remporte une écrasante victoire dans un pays où la glorification des criminels nazis est inscrite dans la loi », a écrit Avidgor Eskin, éditorialiste russe-israélien, dans une analyse publiée ce mois par l’agence de presse Regnum.

Dans cet éditorial sur Zelensky, Eskin a minimisé les accusations d’un antisémitisme très répandu en Ukraine, en considérant qu’une bonne partie de l’attention attribuée à ce problème avait pour origine les médias et la propagande en provenance de Russie – pays voisin qui se trouve toujours impliquée dans un conflit armé sur le territoire ukrainien.

La déclaration d’Eskin sur les lois ukrainiennes glorifiant les criminels nazis n’est néanmoins pas exacte, et la Russie n’est pas le seul pays à critiquer l’Ukraine concernant ce problème d’antisémitisme.

L’année dernière, le gouvernement israélien a désigné l’Ukraine comme un point régional problématique dans son rapport annuel sur l’antisémitisme.

« L’Ukraine constituait jusqu’alors une exception frappante en Europe de l’Est, avec une tendance à la baisse des incidents antisémites. Le nombre d’attaques antisémites a finalement doublé en Ukraine par rapport à l’année dernière et a dépassé le chiffre de tous les incidents cumulés et recensés sur l’ensemble de la région », notait-on dans le rapport. Les auteurs du rapport ont compté plus de 130 incidents antisémites en Ukraine en 2017, ont-ils déclaré.

L’année dernière également, plus de 50 membres du Congrès américain ont condamné une loi ukrainienne, affirmant qu’elle « glorifie des collaborateurs nazis » – allant donc plus loin que les lois polonaises polémiques qui limitent ce qui peut être dit sur la complicité de la Pologne pendant la Shoah.

Une lettre signée par les législateurs américains précisait : « Il est particulièrement troublant qu’une bonne partie de la glorification nazie en Ukraine soit soutenue par le gouvernement. » La lettre mentionnait des cérémonies, des gestes et des lois en l’honneur des dirigeants des milices UPA et OUN, qui ont combattues aux côtés de l’Allemagne nazie pendant la Deuxième guerre mondiale et dont les troupes ont participé à des atrocités contre les Juifs, notamment.

Le gouvernement de Poroshenko a fortement encouragé la glorification de ces soldats et de leurs dirigeants, les présentant comme combattants de la liberté ukrainienne. Le gouvernement a souligné que ces combattants avaient lutté aux côtés de l’Allemagne afin de s’opposer à l’Union soviétique.

Plusieurs villes à travers l’Ukraine portent le nom du collaborateur nazi Stepan Bandera qui, avant l’arrivée au pouvoir de Poroshenko, était ouvertement glorifié seulement dans l’ouest du pays.

Une statue de Stepan Bandera à Lviv, en Ukraine, en septembre 2014. (Autorisation : Andrey Syasko/via JTA)

Dans le même temps, dans la ville occidentale de Lviv, des nationalistes n’ont pas hésite à célébrer, avec la permission des autorités de la ville, l’anniversaire de la 14e division galicienne de la Waffen SS. Lors des événements organisés pour cet anniversaire, des parades d’hommes en uniformes nazis SS ont été organisées dans les rues.

Des telles manifestations auraient été impensables sous Viktor Yanukovych, le président corrompu destitué lors de la révolution de 2013, qui s’est terminée avec l’élection de Poroshenko. Prudent afin de ne pas s’aliéner son puissant voisin de l’est ainsi que les Russes ethniques vivant en Ukraine, Yanukovych était moins tolérant sur le nationalisme.

Sur ce sujet, Zelensky s’est contenté de dire qu’il n’était pas personnellement en faveur de la glorification de personnages tels que Bandera, qu’il a décrit comme « un héros pour certains Ukrainiens ». Il s’agissait d’une formule très réservée, en comparaison au soutien sans réserve apporté à Bandera par des officiels sous Poroshenko.

Des milliers de nationalistes ukrainiens défilent avec des torches à travers Kiev en l’honneur de Stephan Bandera, un rebelle anti-soviétique de la Deuxième guerre mondiale, le 1er janvier 2015. (Crédit photo: AFP/Genya Savilov)

La campagne présidentielle elle-même a été marquée par certains relents d’antisémitisme.

Dans certains cercles d’extrême droite, le travail de Zelesky à la télévision – il est comédien – pour une chaîne possédée par le milliardaire juif Igor Kolomoisky a été considéré comme la preuve de son appartenance à une « cabale juive ». Mais cela l’a aussi rendu populaire auprès d’autres nationalistes, qui appréciaient la réputation de fier patriote de Kolomoisky.

Le mois dernier, Alexander Paliy, analyste politique influent qui soutenait Poroshenko, a provoqué une polémique en écrivant sur Facebook que, malgré son respect pour les Juifs et certains Russes, « le président d’Ukraine devrait être Ukrainien et chrétien, comme la grande majorité des Ukrainiens ».

Des tels propos ont choqué la plupart des 300 000 Juifs d’Ukraine, dont les ancêtres ont souffert d’un antisémitisme meurtrier en Ukraine durant des siècles – avant, pendant et des décennies après la Shoah.

Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a aussi fait référence à l’histoire sanglante des Juifs d’Ukraine dans un entretien avec Zelensky, publié plus tôt ce mois dans l’hebdomadaire Le Point.

« Son Judaïsme. C’est extraordinaire que le possible futur président du pays de la Shoah par balles et de Babi Yar soit un Juif assumé issu d’une famille de survivants de Kryvy Rih, à proximité de Dnipro – la terre des pogroms », a écrit BHL. « Cet enfant du post-modernisme est une nouvelle preuve que le virus de l’antisémitisme a été maîtrisé », a-t-il ajouté.

Sans renier son histoire juive, Zelensky a refusé de l’évoquer en longueur lors de l’interview, a précisé BHL. A ce sujet, il a répondu avec une formule d’auto-dérision typique en lui disant : « Le fait que je sois Juif se classe seulement en 20e position dans ma longue liste de défauts. »

Zelensky, dont la mère Rima est Juive, a su se faire apprécier du public ukrainien avec des blagues dans ce registre en tant que comédien vedette de « Serviteur du peuple » – un programme télévisé diffusé en prime-time dans lequel il a interprété un enseignant qui devient par la force des choses président d’Ukraine. Il a annoncé sa candidature en janvier et est devenu aussitôt favori de cette élection.

Volodymyr Zelensky, l’acteur et candidat ukrainien à la présidentielle, réagit après un débat à l’élection présidentielle au stade olympique de Kiev, en Ukraine, le 19 avril 2019. (AP Photo/Vadim Ghirda)

Cette popularité a permis à Zelensky à la fois de remporter la victoire avec un programme politique vague et de se distinguer de ses rivaux politiciens professionnels, avec leur propension à l’hyperbole et aux slogans nationalistes.

Par exemple, quand un journaliste lui a demandé comment il interagirait avec le président russe Vladimir Poutine, Zelensky, revenant à ses racines comiques, a déclaré : « Je lui parlerais à hauteur de regard. » Il s’agissait d’une référence au fait que lui et Poutine font au moins 8 centimètres de moins que Poroshenko, qui mesure 1,8 m.

L’opacité de Zelensky signifie que nous faisons face à un haut niveau d’incertitude, a déclaré Eduard Dolinsky, dirigeant du Comité ukrainien juif.

« Nous allons devoir attendre pour voir quel type de président sera Zelensky, a déclaré Dolinsky, qui a vivement critiqué certaines politiques de l’administration Poroshenko. Il est clair que la tentative de Poroshenko de séduire l’opinion publique avec le nationalisme a échoué. Les Ukrainiens ont affirmé une volonté de changement. Et je suis optimiste. »

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