Le prophète de la musique électronique, Jean-Michel Jarre, fort de 40 ans de carrière, arrive en Israël pour donner un concert grandiose à proximité de la mer Morte.

Au-delà de la prestation artistique qui attend le public, aussi bien sur place que dans le monde grâce aux technologies du streaming, c’est un appel à ouvrir les yeux sur la situation écologique du lac le plus salé du monde que lance le musicien. Interview du pionnier de la musique électronique.

« Zero Gravity » – une odyssée d’une autre dimension

L’alchimiste du synthétiseur, Jean-Michel Jarre, particulièrement prolifique ces deux dernières années après sept ans de quasi-silence, se produira pour la première fois en Israël le 6 avril prochain au pied de la célèbre forteresse de Massada.

Le concert s’annonce grandiose, promet la directrice artistique Alexandra Juran, choisie par le parrain de la musique électronique, pour mettre en scène son spectacle dans les règles de l’art.

Malgré la confiance rare accordée à une équipe locale, le musicien perfectionniste viendra « suivre personnellement les préparations sur le plan de la musique, du site et du visuel », a-t-il confié au Times of Israël, à quelques jours de l’événement.

S’inscrivant dans la continuité de la tournée « Electronica World Tour », le spectacle de Jean-Michel Jarre en Israël se démarque néanmoins des autres concerts en Europe et aux États-Unis.

L'affiche du concert de Jean-Michel Jarre en Israël, le 6 avril 2017. (Crédit : autorisation)

L’affiche du concert de Jean-Michel Jarre en Israël, le 6 avril 2017. (Crédit : autorisation)

Il s’agit avant tout du premier véritable grand concert en plein air de cette tournée, avec une scénographie adaptée à Massada, « un endroit absolument extraordinaire sur le plan de la géologie et du relief ».

Un dispositif visuel impressionnant, digne du précurseur des méga-concerts qui ont fait sa réputation, attend les 10 000 « voyageurs » qui s’immergeront dans une ambiance spatiale.

Le site prendra l’allure d’une piste de décollage, avec plusieurs plate-formes pour accueillir un public qui paiera son billet entre 495 et 2 995 shekels.

Quant au line-up du concert, il s’articule autour du concept de l’embarquement à bord d’un vaisseau musical électronique, qui décollera à 21 heures pour n’atterrir qu’à 5 heures du matin…

La "gravity zone" prévue pour le concert de Jean-Michel Jarre à Massada, le 6 avril 2017. (Crédit : autorisation)

La « gravity zone » prévue pour le concert de Jean-Michel Jarre à Massada, le 6 avril 2017. (Crédit : autorisation)

Un site d’avant-garde pour un spectacle révolutionnaire

Quel environnement plus adapté que le désert de Judée et ses paysages lunaires pour s’envoler dans une odyssée musicale innovante ? La production israélienne annonce une scène de 3 280 mètres carrés, conçue pour donner l’illusion de flotter dans l’espace et de défier la gravité, en accord avec le nom du spectacle : « ZeroGravity ».

Pour Jean-Michel Jarre, construire une scène futuriste au pied de Massada, « c’est aussi une innovation, une manière de célébrer ce site parmi les plus beaux du monde, en utilisant des technologies modernes » en parfaite harmonie avec le « côté avant-garde du site ». Le projet et la scénographie évoluent d’ailleurs en permanence, aux dires de l’artiste.

Le but : épouser l’atmosphère du site perché sur des falaises hautes de près 500 mètres. « Il ne faut pas oublier que lorsque la forteresse de Massada a été construite, c’était totalement révolutionnaire sur le plan architectural. Elle avait pratiquement un système d’eau courante, avec ses réservoirs permettant d’alimenter certaines parties de la forteresse », rappelle le musicien de 68 ans.

Vue aérienne de Massada (Crédit : Andrew Shiva/CC BY-SAWikipedia)

Vue aérienne de Massada (Crédit : Andrew Shiva/CC BY-SAWikipedia)

Un concert pour sauver la mer Morte

Le choix du site n’est pas fortuit : au-delà du potentiel scénographique, c’est un autre aspect qui a séduit Jean-Michel Jarre. Le gourou de l’électro souhaite « donner un coup de projecteur » sur le risque de disparition imminente de la mer Morte.

« J’ai découvert plus précisément la problématique de la mer Morte et le fait que les gens ne s’y intéressent pas ou ne sont pas vraiment au courant du problème, comme c’était le cas pour moi, il y a quelques années. Il me semblait vaguement que la mer Morte était en danger de s’assécher un jour, mais cela restait assez abstrait. Lorsqu’on s’y trouve, on s’aperçoit à quel point cet endroit représente un écosystème aussi important que le Pôle Nord ou la forêt amazonienne. La mer Morte, qui perd pratiquement 1,2 m par an, n’est pas seulement le problème de la région, d’Israël ou de la Jordanie, c’est un problème qui nous concerne tous, citoyens du monde », affirme le chanteur, ambassadeur de bonne volonté auprès de l’UNESCO depuis près de 25 ans.

Jean-Michel Jarre à la mer Morte, en Israël. (Crédit : Mark Tso)

Jean-Michel Jarre à la mer Morte, en Israël. (Crédit : Mark Tso)

« L’idée m’est venue qu’il serait intéressant de faire un concert dans ce lieu, qui est en outre extraordinaire et chargé d’histoire, pour faire prendre conscience à la communauté internationale de l’urgence de se préoccuper de la mer Morte », renchérit-il.

Le projet est ambitieux, car les efforts pour sauver la mer Morte ne datent pas d’hier. L’ancien président d’Israël, Shimon Peres, y a œuvré. Le projet devait d’ailleurs rapprocher Israël et la Jordanie. Entre autres solutions envisagées, l’idée de percer un canal entre la mer Morte et la mer Rouge – évoquée depuis déjà des décennies – a par exemple été approuvée par la Banque mondiale, mais elle n’a pas encore abouti.

Jean-Michel Jarre à Glasgow. (Crédit : autorisation)

Jean-Michel Jarre à Glasgow. (Crédit : autorisation)

Jean-Michel Jarre de son côté souhaite que « l’UNESCO classe la mer Morte comme patrimoine mondial, ce qui aura forcément pour effet d’attirer l’attention de manière très précise sur le problème ».

En attendant, « un concert festif, réunissant des gens de différentes générations et qui sera diffusé sur Internet et les réseaux sociaux, pourra toucher des générations qui a priori ne sont pas nécessairement au courant de ce qui se passe. »

Un événement à la portée universelle transcendant les questions politiques

À travers ce concert, le musicien à la harpe laser prône donc « une démarche universelle ». « C’est un vrai plaisir de pouvoir venir jouer en Israël, un pays que j’aime beaucoup. Je me suis produit dans de nombreux sites dans le monde, chaque fois dans le respect de l’environnement et avec le souci d’avoir une approche universelle. Un des grands atouts de la musique est de pouvoir créer des liens au-delà des frontières, du temps et de l’espace. Je me sens très privilégié de pouvoir faire des projets comme celui-là », confie-t-il.

Jean-Michel Jarre et sa célèbre harpe laser. (Crédit : AeroProductions)

Jean-Michel Jarre et sa célèbre harpe laser. (Crédit : AeroProductions)

C’est avant tout l’expression musicale et artistique qui intéresse le maître du synthétiseur, qui ne souhaite mêler ni politique ni religion à la création artistique, même dans un pays où ces aspects sont souvent indissociables.

Si de nombreux artistes font l’objet de pressions de la part du BDS, aucun des musiciens qui se produiront avec Jean-Michel Jarre n’a été contacté par le mouvement anti-israélien. Probablement parce que le projet bénéficie du soutien de l’UNESCO, comme en témoigne une lettre adressée par l’organisme des Nations Unies à la production israélienne du concert.

Plus encore, les responsables du BDS ne sont sûrement pas sans connaître les positions de Jean-Michel Jarre et de ses acolytes.

« J’ai toujours été contre toute sorte de boycott dans ma vie, dans la mesure où il faut séparer les choses. Par exemple, je pense qu’il est extrêmement utile pour la communauté israélienne de pouvoir venir en toute liberté faire un concert autour d’un projet qui dépasse une problématique géopolitique particulière. Je pense qu’il est extrêmement sain de pouvoir prendre du recul et faire un concert où on le désire, pour des raisons profondément objectives », explique l’artiste, fidèle à lui-même et aux principes illustrés dès 1995 par le Concert pour la Tolérance.

Concert de Jean-Michel Jarre à Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, en 2010. (Crédit : Christine Ferreira)

Concert de Jean-Michel Jarre à Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, en 2010. (Crédit : Christine Ferreira)

« Il faut cesser de lier en permanence les raisons pour lesquelles on va s’exprimer en tant qu’artiste au contexte géopolitique et religieux. Se libérer de cette approche reste la meilleure manière de pouvoir un jour parler de paix dans un certain nombre de pays, comme ici, entre Israël et la Palestine. Plus il y aura des manifestations comme celles-ci, plus on aura des chances d’arriver à une situation pacifique. Je suis persuadé que la paix arrivera dans cette région du monde, la question est de savoir quand », affirme l’artiste qui croit en la puissance fédératrice de la musique.

« Nous savons que les choses sont compliquées et prennent du temps, mais il arrive un temps où il faut justement les envisager de manière beaucoup plus universelle. C’est ce qui m’intéresse beaucoup dans ce projet : il prend naissance en Israël, mais dépasse la problématique de la région. C’est une manière indirecte de faire passer le message selon lequel la problématique de la région peut être solutionnée en l’envisageant d’une manière beaucoup plus globale », souligne Jean-Michel Jarre.

Une collaboration prometteuse avec la scène électronique israélienne

Les albums Electronica 1 et 2, base musicale de la tournée de Jean-Michel Jarre, ont impliqué une trentaine de collaborateurs, qui ne pourront tous être réunis à la mer Morte, comme pour les autres spectacles de l’« Electronica World Tour » d’ailleurs. À cela ne tienne, pour l’occasion, le prophète de la musique expérimentale s’associera avec les « sales gosses » de la scène électronique israélienne.

La tournée "Electronica World Tour" de Jean-Michel Jarre, en 2016. (Crédit : Greg Rybczynski)

La tournée « Electronica World Tour » de Jean-Michel Jarre, en 2016. (Crédit : Greg Rybczynski)

« La collaboration dans ce projet se fait d’abord avec un site, avec la mer Morte, si j’ose dire. Il s’agit de créer une espèce de lien artistique et culturel entre la musique et l’endroit. D’autre part, c’est l’occasion d’impliquer la scène électronique locale, avec des artistes que j’aime beaucoup, comme Astral Projection et Infected Mushrooms, dont un certain nombre viendront jouer pendant la nuit », explique l’artiste.

« C’est une manière de célébrer la famille de la musique électronique de la scène israélienne et de Tel Aviv en particulier qui est extrêmement importante. Tel Aviv aujourd’hui me fait penser un peu à New York dans les années 1980, c’est-à-dire une sorte de hub d’énergie dynamique et absolument incroyable, avec des tas de jeunes start-ups, d’artistes graphiques, de gens qui développent des logiciels pour la musique… », poursuit-il.

« Elle a aussi une école de DJ, parmi les plus innovantes au monde, avec une centaine d’étudiants chaque année, qui abordent la musique en apprenant à la fois le solfège et à mixer avec des platines. Ce sont des choses intéressantes que j’ai envie d’intégrer dans le projet global », affirme celui qui a inspiré des générations de musiciens électroniques.

Jean-Michel Jarre et Vic Falah, avec Avi Nissim d’Astral Projection. (Crédit : Mark Tzo)

Jean-Michel Jarre et Vic Falah, avec Avi Nissim d’Astral Projection. (Crédit : Mark Tzo)

Seront donc de la partie des artistes israéliens, tels qu’Astral Projection, The BeatBox Brothers (Voca People Unmasked) et The Scientists (Vic F, Shahar Z, Khen & Chicola). Mais aussi DJ Ravin du Boudha Bar de Paris, ravi de se produire pour la première fois en Israël et de rencontrer les grands noms de la scène musicale israélienne qu’il suit régulièrement.

L’équipe de Jean-Michel Jarre fidèle au poste pour une expérience digne d’Electronica

C’est le fameux DJ Marco Grenier de Vancouver qui chauffera le public avant la prestation de Jean-Michel Jarre.

« Ma collaboration avec Jean-Michel est musicale, mais aussi amicale. Nous avons travaillé sur les deux projets Electronica, en plus du dernier Oxygène 3, au cours des quatre dernières années », confie le Canadien au Times of Israël. DJ Marco fait d’ailleurs partie de l’équipe de production du spectacle, comme pour la tournée Electronica.

La tournée "Electronica World Tour" de Jean-Michel Jarre, en 2016. (Crédit : Greg Rybczynski)

La tournée « Electronica World Tour » de Jean-Michel Jarre, en 2016. (Crédit : Greg Rybczynski)

« Travailler avec Jean-Michel Jarre est un plaisir, car il a tant à partager, j’apprends beaucoup avec lui. Les deux musiciens qui l’accompagnent, Stéphane Gervais et Claude Samard-Polikar sont aussi des personnes merveilleuses et talentueuses. Jean-Michel Jarre a un don pour s’entourer de gens qui aiment leur métier. L’équipe entière est incroyable ! », souligne DJ Marco au sujet de sa relation particulière avec l’artiste.

Stéphane Gervais et Claude Samard-Polikar, fidèles au poste, participeront donc au projet. « Je suis fébrile de découvrir Israël, son histoire et sa culture musicale. J’ai aussi été grandement influencé par la musique électronique d’artistes israéliens (notamment Astral Projection qui se place rapidement en haut de liste). Pour la politique, ce sera l’occasion de comprendre la situation du point de vue des habitants, ce qui est parfois différent de ce qui est présenté par les médias internationaux », affirme Stéphane Gervais qui a rejoint l’équipe de Jean-Michel Jarre en 2013.

Stéphane Gervais, Jean-Michel Jarre et Claude Samard-Polikar (Crédit : Christie Goodwin/Aero Productions)

Stéphane Gervais, Jean-Michel Jarre et Claude Samard-Polikar (Crédit : Christie Goodwin/Aero Productions)

« Évidemment un concert ambitieux comme celui-ci nécessite beaucoup de travail pour chaque membre de l’équipe. Nous pouvons nous appuyer sur l’expérience acquise lors de la tournée Electronica, adapter et améliorer le contenu musical et finalement y ajouter des éléments exclusifs au concert de la mer Morte. Pour ma part, je travaille avec Jean Michel sur ce volet musical et certains aspects technologiques spécifiques. Le spectacle de la tournée Electronica est déjà une expérience musicale et visuelle très impressionnante, le concert d’Israël le sera certainement encore plus avec toute la construction scénique prévue et le décor historique entourant ce site. Nous allons flotter dans tous les sens du terme ! », conclut-il.

Une nuit chargée en perspective, dans l’air de la mer Morte, « avec ses 6 % d’oxygène de plus que tout autre lieu au monde », comme se plaît à le rappeler la productrice artistique Alexandra Juran…

Concert Zero Gravity