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INTERVIEW

À l’ère de « MeToo » et du wokisme, les idées de Maïmonide peuvent guérir nos maux

Rabbi Danya Ruttenberg illustre dans son nouveau livre comment les 5 étapes de repentance du Rambam peuvent réparer les préjudices graves dans la société américaine contemporaine

La rabbi Danya Ruttenberg. (Crédit : Sally Blood)
La rabbi Danya Ruttenberg. (Crédit : Sally Blood)

Avez-vous fait du mal à quelqu’un ? Lui avez-vous causé du tort ? Il ne suffit pas de s’excuser, même si l’on est sincère. Rabbi Danya Ruttenberg a tenté d’expliquer tout cela dans son dernier livre.

Cette rabbi militante estime que la culture américaine n’est plus à la hauteur en matière de repentance ou de réparation des préjudices. Les particuliers, les personnalités publiques, les institutions, les organisations et le pays dans son ensemble, tous font du tort à autrui. Et presque personne ne sait ce qu’il faut faire pour réellement réparer les dégâts, tant pour la victime que pour l’agresseur.

Paru le 13 septembre, le nouveau livre de Ruttenberg, On Repentance and Repair : Making Amends in an Unapologetic World (Repentance et réparation : Faire amende honorable dans un monde sans reproche), offre aux Américains, et au reste du monde, un modèle juif de repentance qui a déjà fait ses preuves. Dans ce livre, Ruttenberg illustre comment les lois du repentir, conçues par le philosophe juif médiéval, le rabbin Moshe Ben Maimon (également connu sous le nom de Maïmonide ou Rambam) – si elles sont correctement appliquées – pourraient rectifier une grande partie de ce qui ne fonctionne plus dans la société actuelle et atténuer une grande partie de la douleur ressentie par ceux qui ont été lésés.

« Non pas qu’il n’existe pas d’autres systèmes, mais je pense que les étapes du Rambam fonctionnent et je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas les partager avec le reste du monde », a déclaré Ruttenberg dans une interview accordée au Times of Israel depuis son domicile, dans la région de Chicago.

Selon Ruttenberg, il y a de nombreuses raisons pour lesquelles le dur labeur de la repentance n’est pas naturel pour l’Amérique contemporaine et les Américains, telles que les traditions d’individualisme forcené et d’hypercapitalisme nées au fil des générations.

« On Repentance and Repair : Making Amends in an Unapologetic World » par la rabbi Danya Ruttenberg. (Crédit : Beacon Press)

Danya Ruttenberg, chercheuse au National Council of Jewish Women, met également l’accent sur « un fil conducteur tissé depuis longtemps dans notre ‘ADN national’, qui consiste à considérer la repentance comme une déformation laïque et édulcorée de la pensée protestante qui a infusé dans la culture ». Il est question de l’idée que le pardon de Dieu est accordé à tous ceux qui ont la foi, qu’ils prennent ou non des mesures pour réparer, faire amende honorable ou véritablement changer. Cette attitude s’est manifestée à plusieurs reprises dans l’histoire américaine, lorsque la justice a été sacrifiée au nom du maintien de la paix et de l’avancement du pays sans tenir compte du passé.

Les lois du repentir (téchouva en hébreu) de Maïmonide constituent un programme en cinq étapes qui exige une adhésion stricte et complète. Il n’est pas question de sauter des étapes ou de les bâcler. Il n’y a pas de limite de temps pour chaque étape. Vous devez vous tenir à chacune d’elles jusqu’à ce que vous ayez solidement achevé tout le programme.

Les étapes, selon la terminologie de Ruttenberg, sont les suivantes : nommer et reconnaître le préjudice ; commencer à changer ; réparer et accepter les conséquences ; présenter des excuses ; et faire des choix différents.

Ordonnée par le mouvement conservateur, Ruttenberg, âgée de 47 ans, cite les sources bibliques et rabbiniques qui sous-tendent ce modèle, et l’applique à des études de cas contemporaines allant des abus sexuels commis par des personnalités publiques aux politiques d’incarcération pénale, en passant par les procès pour erreur médicale, la Shoah et d’autres génocides.

Ce qui suit est une version éditée de la conversation avec Ruttenberg avec le Times of Israel.

Qu’est ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Quand le mouvement « MeToo » a éclaté, l’un de mes amis écrivait un article… sur tous ces hommes qui se sont révélés être des agresseurs. Il y avait un réel vide, culturellement parlant. Les gens se demandaient quoi faire. « Que devons-nous faire de ces hommes ? Comment s’assurer qu’il ne recommenceront pas ? Peut-on leur pardonner ? » Les gens étaient vraiment perdus.

Mon ami m’a demandé de rédiger une citation pour son article ; j’ai écrit quelques paragraphes inspirés de la pensée de Maïmonide que je lui ai envoyés. Il a utilisé une phrase ou deux, mais après la publication de son article, j’ai décidé de tweeter la totalité de ce que je lui avais envoyé. J’ai fait la distinction entre le repentir, le pardon et l’expiation. J’ai brièvement expliqué la pensée du Rambam, en la replaçant dans le contexte de ces conversations culturelles plus larges, pour tenter de comprendre ce que cela signifie quand une personnalité publique fait du mal et qu’il y a tant de témoins.

Les gens sont devenus fous. Ils n’avaient jamais rien vu de tel. Il était question de faire peser le plus lourd fardeau de la repentance sur le coupable, et de lui faire comprendre qu’il y a des choses qu’il doit faire, et d’autres choses que nous pouvons vérifier, pour savoir s’il s’est réellement repenti.

Le tweet a donné lieu à des articles d’opinion, qui ont finalement abouti à ce livre.

Dans ce livre, vous utilisez de nombreux exemples, des sources juives traditionnelles et des citations d’universitaires et de militants. Vous y insufflez également votre propre style et votre propre voix. Comment avez-vous réussi à faire en sorte que tout cela résonne auprès des Juifs et non-Juifs ?

Bas-relief en marbre de Maïmonide dans la chambre de la Chambre des représentants, au Capitole des États-Unis.(Crédit : Domaine public)

Je savais que je voulais parler du travail de repentance à un niveau individuel, institutionnel et national. Il s’agissait simplement de trouver les bonnes histoires et les bons exemples pour mettre tout cela en lumière.

De bien des façons, ce sont les bonnes histoires qui m’ont trouvée. J’ai consacré beaucoup de temps à mes recherches et à parler à différentes personnes. J’ai lu de nombreux livres, articles de blog et essais. Parfois, j’entendais des choses par l’intermédiaire de gens interposés. Il y avait beaucoup d’histoires dignes de figurer dans mon livre. Il y a eu beaucoup de recherches historiques et d’entretiens avec des universitaires pour mettre les points sur les i et les barres sur les t. J’ai eu recours à des lecteurs qui ont fait preuve d’une grande sensibilité – principalement des femmes de la communauté afro-américaine.

Vous utilisez de nombreux termes que les gens ont tendance à confondre ou à mélanger : repentance, pardon, réparation, transformation, expiation, confessions et excuses. Pourquoi est-il important de définir chacun d’eux avec soin et de ne pas les confondre ?

Si nous ne comprenons pas ce qu’est la repentance, ce qu’est le pardon et ce qu’est l’expiation, nous ne saurons pas quoi faire en cas de préjudice. Nous ne saurons pas qui doit faire quoi. Lorsque quelqu’un est blessé et a besoin de soins, nous ne savons pas ce que nous sommes censés lui demander, ce que nous sommes censés lui apporter. L’auteur du mal ne connaît pas la nature et les limites de ses obligations.

Quel est le concept qui déroute le plus les gens ?

C’est LE moment où les gens apprennent que la repentance et le pardon sont des voies différentes. Vous pouvez faire tout le travail de téchouva et ne jamais être pardonné par la personne que vous avez blessée. Si vous vous repentez de manière sincère, réfléchie et significative, mais que vous n’êtes toujours pas pardonné, vous pouvez vous adresser à Dieu et obtenir l’expiation à Yom Kippour.

Le pardon est un processus qui est propre à Dieu et la personne qui a été blessée a son propre processus de guérison et sa propre relation avec le divin, elle-même et la personne qui lui a fait du mal. C’est leur affaire.

Dans notre culture, la repentance et le pardon ont été si profondément imbriqués et emmêlés que pour les gens, comprendre qu’il s’agit de deux voies distinctes est une révélation. C’est tellement libérateur, en particulier pour les personnes qui ont été blessées et qui se sentent souvent contraintes de pardonner. Si nous ne sommes pas clairs et précis dans notre langage, les gens finissent par ne plus réellement savoir ce qu’ils font. Le poids émotionnel de cette situation est très lourd.

Vous insistez sur le fait qu’il est normal qu’une victime ne pardonne pas à son agresseur. Cela va à l’encontre de Maïmonide, qui dit que ne pas pardonner est un péché.

Rabbi Danya Ruttenberg. (Crédit : Autorisation)

Je ne suis pas d’accord avec lui sur ce point précis. D’une certaine manière, il est radical de remettre en question le Rambam, mais ce n’est pas bien grave. Je suis à l’aise en tant que rabbi qui a trouvé sa propre voix, en tant que personne qui croit que chaque génération reçoit la Torah à nouveau, en tant que personne qui lit la Torah avec un regard féministe et qui comprend qu’il y a beaucoup de choses dans le judaïsme que nous devons examiner attentivement. Le Rambam a cité le Midrash (une source non juridique) disant que ne pas pardonner est un péché. J’ai pris soin d’apporter des sources bien plus ‘autorisées’ pour démontrer le contraire.

Pourquoi avez-vous consacré un chapitre entier aux systèmes judiciaires, en mettant l’accent sur le travail de la justice réparatrice comme alternative aux systèmes actuels ?

Nous ne pouvons pas parler de préjudice si nous ne parlons pas des conséquences de ce préjudice. Si nous parlons d’un préjudice grave et que l’acceptation de ses conséquences fait partie du processus de repentance, nous devons nous demander ce que cela signifie… Si les conséquences rendent impossible le repentir, nous devons en tenir compte.

La manière dont notre société actuelle détermine et administre les conséquences, empêche les auteurs d’actes criminels de faire un véritable travail de repentance. Si nous voulons créer une société plus complète où les gens peuvent réellement réparer leurs torts, et si nous voulons réellement servir les victimes, alors force est de constater que le système actuel ne fonctionne pas.

Qu’est-ce qui vous fait croire que les lois du Rambam sur le repentir peuvent, ou non, fonctionner dans la société américaine ?

Ce qui me rend confiante est la réponse que j’ai reçue à chaque fois que j’ai abordé ce sujet et l’envie qu’ont tant de gens pour un modèle de réparation et de responsabilité solide qui puisse transformer nos vies, nos institutions, et notre culture. Nous avons vu de nombreux scandales ébranler des institutions ; les gens se rendent compte qu’il y a un coût à tout cela et qu’il existe des moyens de faire les choses correctement. J’ai effectué un travail de conseil auprès d’organisations qui s’intéressent au processus de téchouva. Les gens prennent cela au sérieux. Cela me donne de l’espoir.

En revanche, ce que je redoute, c’est que le pouvoir n’abandonnera pas facilement son pouvoir. S’il est bien fait, une partie de ce travail peut exiger des changements de paradigme dans la façon dont le pouvoir existe et fonctionne. Et cela est bien réel, surtout si l’on considère l’état de la culture américaine aujourd’hui. Il y a beaucoup de travail à faire lorsque nous pensons à nommer le mal et à rendre compte du mal, et certaines personnes au pouvoir ont travaillé dur pour que cela ne soit pas fait.

Un gardien de prison dans un mirador de la prison de Gilboa, dans le nord d’Israël, le 6 septembre 2021. (Crédit : Flash90)

Quel est le principal message que vous souhaitez que vos lecteurs retiennent à l’approche des dix jours de repentance du calendrier juif ? 

Le travail de téchouva, de retour à qui vous êtes et qui vous êtes censé être en relation avec vous-même et le divin, est difficile. C’est un travail d’humilité. Il faut passer de l’histoire que l’on se raconte, dans laquelle on est toujours le gentil et le héros, à la réalité. C’est le gouffre cognitif dissonant le plus difficile à franchir.

Être capable de laisser son ego derrière soi et d’identifier ce qui est vrai est un acte si profond d’attention aux autres, d’amour et de guérison pour ceux que l’on a blessés. Faire le travail de repentance et de réparation est non seulement bénéfique pour votre prochain mais vous transforme également d’une manière dont vous ne saviez même pas que vous aviez besoin. Si vous parvenez à franchir ce pont, vous aurez tout gagné.

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