« Adolfo Kaminsky, faussaire et photographe », la nouvelle exposition du MAHJ
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« Adolfo Kaminsky, faussaire et photographe », la nouvelle exposition du MAHJ

Jusqu’au 8 décembre prochain, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, rend hommage à l’homme et à son œuvre photographique

Adolfo Kaminsky, autoportrait. (Crédit photo : Adolfo Kaminsky / MAHJ)
Adolfo Kaminsky, autoportrait. (Crédit photo : Adolfo Kaminsky / MAHJ)

Adolfo Kaminsky est un faussaire de génie. Durant près de trente ans, l’homme a consacré son existence à la fabrication de faux papiers.

Jusqu’au 8 décembre prochain, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, rend hommage à l’homme et à son œuvre photographique.

Condamné à la clandestinité de par ses activités, ses travaux restent largement ignorés.

Adolfo Kaminsky, aujourd’hui âgé de 94 ans, a commencé à œuvrer pour la résistance française et juive à l’âge de 17 ans, après un passage par le camp de Drancy en 1943 – qu’il pourra quitter quelques mois plus tard grâce à sa nationalité argentine.

Le libraire, Paris, 1948. © Adolfo Kaminsky

A sa sortie, il s’est spécialisé dans la fabrication de papiers d’identité. Ces documents ont sauvé la vie de milliers de Juifs. Il a ainsi collaboré avec des organisations telles que les Éclaireurs israélites, la Sixième et l’Organisation juive de combat, puis les services secrets de l’armée française jusqu’en 1945 – qu’il quittera à l’aube de l’engagement du pays en Indochine.

Après la guerre, Kaminsky s’est mis au service de nombreuses causes révolutionnaires dans le monde, dont le mouvement pour l’indépendance algérienne et le mouvement anti-apartheid en Afrique du sud. Il a également œuvré pour les révolutionnaires d’Amérique du Sud et dans les réseaux de soutien aux opposants des dictatures espagnole, grecque et portugaise. Il ne s’est jamais fait rémunérer pour aucun de ses travaux.

Les faux passeports d’Adolfo Kaminsky. MAHJ

Entre 1946 et 1948, il a travaillé pour la Haganah, aidant les Juifs à émigrer en Palestine à une époque où les quotas d’immigration étaient limités, puis pour le Lehi, engagé dans une lutte armée contre le mandat britannique – il refusera néanmoins l’action violente du groupe.

S’il avait pleinement soutenu la création d’Israël et avait caressé l’idée de partir vivre là-bas, pour rejoindre sa sœur et de nombreux amis, il a finalement décidé de rester en France.

Enfant à la fontaine, Paris, 1948. © Adolfo Kaminsky

Dans le livre Une vie de faussaire, écrit par sa fille et publié en 2009 et auquel le Times of Israël avait consacré un article, Kaminsky indiquait ne pas avoir voulu vivre dans ce nouvel Etat qui avait choisi « la religion et l’individualisme, parce que cela représentait tout ce que je haïssais ». Il avait toujours désiré « qu’Israël soit un état communautaire, collectiviste et… laïc », parce que cela « cimenterait la coexistence pacifique ».

Adolfo Kaminsky a cessé son activité de faussaire en 1971. Un an plus tard, il est parti à Alger pour démarrer une nouvelle vie et a rencontré sa femme, Leïla. Ils reviendront en France une dizaine d’années plus tard.

Sa carrière de photographe, à laquelle rend aujourd’hui hommage l’exposition du Musée d’art et d’histoire du judaïsme à travers 70 clichés, a démarré peu après la Seconde guerre mondiale.

Quai de la Seine, le lecteur, Paris, 1957. © Adolfo Kaminsky

« Après la Libération, il réalise des milliers de clichés, offrant un regard en clair-obscur sur le ­monde, où se pressent travailleurs, amoureux clandestins, brocanteurs, mannequins réels ou factices, poupées disloquées, ou barbus errants, explique Nicolas Feuille, commissaire de l’exposition au MAHJ. Des puces de Saint-Ouen aux néons de Pigalle, il a capturé les regards, les silhouettes solitaires, les lumières, l’élégance et la marge, tout ce qui constitue son univers. »

Aldolfo Kaminsky en 2019. (Crédit photo : Christophe Fouin / MAHJ)

Un univers dans lequel le Paris populaire occupe une place centrale. Par ses images, il rend ainsi hommage à ces travailleurs de l’ombre si utiles : comme lui, le Juif d’origine russe qui a si longtemps vécu dans la clandestinité de par ses activités de faussaire, les personnages photographiés appartiennent à un milieu modeste, rarement mis en avant. Comme lui, ces héros anonymes vivent de peu – après la guerre, Kaminsky se retrouve sans diplôme, sans famille, si ce n’est son père vivant dans un minuscule studio. L’œuvre du photographe témoigne donc d’un Paris méconnu, oublié et depuis bien longtemps disparu.

Le poinçonneur, 1955. © Adolfo Kaminsky

Contrairement à nombre de ses contemporains, Kaminsky ne « vole » aucune photo sur le vif : chaque cliché est étudié, mis en scène, afin de représenter le mieux possible le sujet photographié. Avec son Rolleiflex, il donne à voir l’image humaniste d’une ville, sa ville, qui se remet de la Seconde guerre mondiale.

« Les images de Kaminsky sont d’abord celles d’un observateur attentif de la rue et du monde du travail, figeant des scènes insolites au charme indéfinissable, explique Nicolas Feuille. Des religieuses lisant au soleil au bord de la Seine ; un jeune homme bien mis, absorbé par son journal, mais assis avec trop de retenue sur un anneau d’amarrage ; des éclusiers sur le canal Saint-Martin… Le sens de l’observation est évidemment une qualité première pour celui dont les activités interdites menacent en permanence la liberté. Mais Kaminsky, qui a pratiqué le dessin et la peinture dès son plus jeune âge, possède un regard aigu et une grande maîtrise constructive dans ses photographies. Plus tardives, ses vues d’usines évoquent l’art cinétique de ses amis latino-américains ; et alors qu’il est libéré de tout engagement politique dans les années 1970, il offre de la région d’Adrar, aux portes du désert dans le grand Sud algérien, une vision contemplative et picturale. »

Le rempailleu, 1954. © Adolfo Kaminsky

De faussaire à photographe : plus de 70 ans après ses débuts, Kaminsky sort enfin de l’ombre – un hommage aussi bien aux Juifs qu’il a aidé à sauver, aux héros révolutionnaires avec lesquels il a collaboré et à tous ces petites gens oubliés.

L’exposition, gratuite, sera ouverte du 23 mai au 8 décembre 2019, dans le foyer de l’auditorium du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, à Paris.

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