Afghanistan : des négociatrices de paix face aux talibans
Rechercher

Afghanistan : des négociatrices de paix face aux talibans

"Nous allons devoir nous débrouiller parmi des gens qui ne croient pas en la présence des femmes", observe une des membres de la délégation impliquée dans les pourparlers de paix

Des manifestantes afghanes brandissent des bannières et scandent des slogans lors d'une marche de soutien aux négociations de paix entre le gouvernement afghan et les Taliban, à Jalalabad le 16 septembre 2020. (Crédit : NOORULLAH SHIRZADA / AFP)
Des manifestantes afghanes brandissent des bannières et scandent des slogans lors d'une marche de soutien aux négociations de paix entre le gouvernement afghan et les Taliban, à Jalalabad le 16 septembre 2020. (Crédit : NOORULLAH SHIRZADA / AFP)

Elles ont connu le pire des talibans, mais rencontrent désormais ceux qui avaient volé leur liberté : l’AFP a interrogé trois des quatre négociatrices chargées, aux côtés de 38 hommes, d’arracher une paix durable entre le gouvernement et les insurgés, après quatre décennies de guerre en Afghanistan.

« Nous allons devoir nous débrouiller parmi des gens qui ne croient pas en la présence des femmes », observait Fawzia Koofi, 44 ans, éminente défenseure de leurs droits, avant le début des pourparlers, démarrés depuis près d’une semaine.

Elle est en effet l’une des 21 membres de la délégation de Kaboul à faire face à 21 talibans… tous hommes.

Fière de faire partie de ces discussions, l’ex-députée a pourtant toutes les raisons de douter : les talibans ont durant leur cinq ans de règne jeté son mari en prison. La négociatrice affirme aussi avoir été menacée de lapidation pour avoir porté du vernis à ongles.

Mi-août, Fawzia Koofi a réchappé à une tentative d’assassinat, la deuxième contre sa personne, quand des hommes armés ont ouvert le feu sur elle près de Kaboul. Les talibans ont nié être à l’origine de l’attaque.

Les droits des femmes seront un sujet « très difficile » à aborder avec les insurgés, qui demeurent mystérieux sur le sujet. Sous leur régime, renversé en 2001 par une coalition internationale menée par les Etats-Unis, les Afghanes n’en avaient quasiment aucun.

Selon Fawzia Koofi, les négociatrices seront jugées bien plus sévèrement que leurs confrères. « Les gens regardent ce que tu portes, si la taille de ton voile est correcte ou non », soupire-t-elle. « On ne nous juge pas que sur nos arguments ».

Ceux-ci dépasseront largement le cadre des droits des femmes, en progression dans les grandes villes sous la présence occidentale, même si les campagnes continuent souvent de les traiter en citoyens de second rang.

République

Depuis leur chute, les talibans, impossibles à vaincre militairement, ont ainsi repris le contrôle d’une vaste partie du pays.

En février, ils ont signé un accord avec Washington entérinant le départ des troupes étrangères d’ici mi-2021 en échange de plusieurs concessions, dont des négociations de paix avec Kaboul, finalement démarrées samedi, après six mois de désaccords sur un échange de prisonniers.

Il va donc falloir protéger les droits restaurés, ou acquis depuis 2001. « Les talibans doivent accepter de faire face à un nouvel Afghanistan avec lequel ils doivent être capables de cohabiter », assène Fawzia Koofi.

Habiba Sarabi, 62 ans, autre négociatrice de l’équipe, se souvient « de temps horribles » sous le régime des insurgés, avant qu’elle ne fuie au Pakistan voisin. Médecin et icône politique, elle a marqué les esprits en devenant la première femme gouverneure, ministre des Affaires féminines ou encore ministre de la Culture et de l’Éducation.

Pour Habiba Sarabi, la priorité pendant les pourparlers sera de maintenir une République, ce « régime dont je suis une citoyenne », un statut dont elle serait, selon elle, déchue dans l’Émirat plébiscité par les talibans.

Parvenir à un tel résultat s’annonce périlleux : « Certains disent que le processus de paix est même plus difficile que la guerre », admet-elle.

Le week-end dernier, lors de l’ouverture des pourparlers à Doha, la négociatrice a toutefois décrit des débuts « très positifs ». « Nous sommes en train de bâtir la confiance », a-t-elle espéré, interrogée par l’AFP.

Islam

Pour Fatima Gailani, 66 ans, autre membre de l’équipe, il faudra commencer par un cessez-le-feu, une demande encore répétée samedi par les autorités de Kaboul. Présidente du Croissant Rouge afghan pendant plus de 12 ans, elle a été confrontée aux talibans, à qui l’ONG portait aussi secours.

« J’ai appris à être neutre, à mettre mes opinions politiques de côté », raconte Fatima Gailani.

Cette expérience lui sera utile, car il faut négocier sans a priori, insiste-t-elle. « Le plus important sera de trouver des valeurs en commun ». Pour Fatima Gailani, « c’est évidemment l’islam ».

Membre de l’équipe juridique de la délégation, cette porte-parole des moudjahidines durant la résistance contre les Soviétiques dans les années 80, qui a repris des études de droit islamique afin de défendre aux mieux les femmes de son pays, veut maintenir les principes actuels de l’Afghanistan « dans une structure islamique ».

Samedi, le négociateur en chef des talibans Abdul Ghani Baradar, appelait lui aussi à un « système islamique ».

Mais alors que les insurgés aspirent à ce que la loi soit dictée par un islam rigoriste, Fatima Gailani imagine la rédaction d’une nouvelle constitution qui continue de protéger femmes et minorités.

« J’espère voir un Afghanistan où toute personne se sent dans son propre pays (…), un Afghanistan où l’on se sent en sécurité », explique-t-elle. « Si nous n’y parvenons pas maintenant, cela n’arrivera jamais. »

La quatrième négociatrice est Sharifa Zurmati, une femme politique auparavant journaliste.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...