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Agression contre Salman Rushdie : « C’est la vraie République islamique »

Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), groupe d'opposition interdit en Iran, a affirmé que l'attentat avait eu lieu à "l'instigation" de la fatwa de Khomeiny

L'auteur Salman Rushdie apparaît lors d'une signature pour son livre "Home" à Londres le 6 juin 2017. (Crédit : Grant Pollard/AP)
L'auteur Salman Rushdie apparaît lors d'une signature pour son livre "Home" à Londres le 6 juin 2017. (Crédit : Grant Pollard/AP)

L’assaillant Hadi Matar, un Américain d’origine libanaise âgé de 24 ans, est né plusieurs années après la publication des « Versets sataniques ». Ce roman satirique est considéré par les musulmans les plus rigoristes comme blasphématoire à l’égard du Coran et du prophète Mahomet.

Le principal quotidien ultraconservateur iranien, Kayhan, a félicité samedi l’homme ayant poignardé la veille aux Etats-Unis l’écrivain britannique mondialement connu Salman Rushdie, auteur des « Versets sataniques », cible depuis plus de 30 ans d’une fatwa de l’Iran.

« Bravo à cet homme courageux et conscient de son devoir qui a attaqué l’apostat et le vicieux Salman Rushdie », écrit le journal, dont le patron est nommé par le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei.

« Baisons la main de celui qui a déchiré le cou de l’ennemi de Dieu avec un couteau », poursuit le texte.

M. Rushdie a été agressé au cou et à l’abdomen alors qu’il se tenait sur l’estrade d’un amphithéâtre d’un centre culturel à Chautauqua, dans le nord-ouest de l’Etat de New York.

« J’étais très heureux d’apprendre la nouvelle. Quel que soit l’auteur (de l’attaque), je lui baise la main (…) Que Dieu maudisse Salman Rushdie », assure Mehrab Bigdeli, qui se présente comme un religieux chiite au marché aux livres de Téhéran. « Les gouvernements occidentaux ont dépensé des millions de dollars pour le protéger, mais les musulmans avaient décidé de l’envoyer en enfer », déclare en souriant ce quinquagénaire à la barbe poivre et sel, une casquette militaire vissée sur le crâne.

Dans la rue Enghelab, le cœur des librairies de la capitale, « Les versets sataniques » est interdit contrairement à certains autres ouvrages de M. Rushdie comme « La honte » dont la version persane avait été primée par l’Etat en 1985.

Dans cette artère, fréquentée principalement par les étudiants car elle se trouve à proximité de l’Université de Téhéran, se dresse un immense portrait de l’ayatollah Khomeiny, qui qualifiait l’écrivain d' »apostat ».

« Salman Rushdie avait écrit un livre et selon l’imam Khomeiny, son exécution était autorisée car il avait exprimé des idées blasphématoires dans son roman. J’étais content d’apprendre la nouvelle », confie Ahmad, un étudiant en gestion.

« Cet incident peut avoir un impact négatif sur les négociations car les Occidentaux peuvent considérer cette action comme terroriste », dit-il.

Mehrab Bigdeli, lui, n’en a cure. « Bien sûr nous voulons un accord mais seulement si notre religion et notre dignité sont préservées. Peu importe si l’accord nucléaire est compromis, la mort probable de Salman Rushdie est plus importante », assure-t-il.

Interrogé par l’agence de presse ultraconservatrice Fars, l’ayatollah Hossein Radaï, professeur de théologie à l’Université Shahed, a lui aussi justifié l’attaque. « Une personne qui se détourne de la religion de l’islam (…) est appelée un apostat. C’est quelqu’un comme Salman Rushdie qui a non seulement rejeté l’islam [mais] a cherché à l’insulter. Selon la jurisprudence, un tel apostat mérite la mort », a-t-il dit.

Les dirigeants iraniens sont responsables de l’attentat contre l’écrivain britannique Salman Rushdie, car la république islamique n’a jamais renié la fatwa émise en 1989 par son fondateur appelant au meurtre du romancier, ont estimé samedi des militants et des opposants.

Alors que le décret religieux promulgué par l’ayatollah Rouhollah Khomeini à propos du roman « Les versets sataniques » ne fait plus partie du discours quotidien en Iran depuis un certain temps, le pouvoir clérical de son successeur, l’ayatollah Ali Khamenei, n’a rien fait pour indiquer qu’il n’était plus valable et a même souligné à plusieurs reprises qu’il était toujours en vigueur.

Les coups de couteau portés à Rushdie lors d’une conférence près de New York surviennent à un moment délicat pour l’Iran, alors que les grandes puissances attendent une réponse de Téhéran à une proposition pour sauver l’accord de 2015 sur son programme nucléaire.

L’ayatollah Ahmad Khatami durant son sermon à Téhéran, en avril 2014. (Crédit : MEMRI TV)

Pendant la période de dégel relatif entre Téhéran et l’Occident sous l’ancien président Mohammad Khatami, l’ex-ministre des Affaires étrangères Kamal Kharazi s’était engagé en 1998 à ce que l’Iran ne prenne aucune mesure pour mettre en danger la vie de Rushdie.

Mais une réponse postée à une question sur le site du guide suprême iranien, Khamenei.ir en février 2017 indiquait que la fatwa était toujours valable.

« Réponse : Le décret est tel que l’imam Khomeini l’a émis », pouvait-on lire.

Le compte Twitter @khamenei_ir, qui reprend les opinions de Khamenei et dont les militants des droits de l’Homme ont demandé plusieurs fois la suspension, a posté en 2019 que la fatwa était « irrévocable ».
Les militants insistent également sur le fait qu’une prime de plus de trois millions de dollars pour l’assassinat de Rushdie restait offerte par une fondation iranienne.

« Que la tentative d’assassinat d’aujourd’hui ait été ordonnée directement par Téhéran ou non, elle est presque certainement le résultat de trente ans d’incitation du régime à la violence contre ce célèbre auteur », a déclaré l’Union nationale pour la démocratie en Iran (NUFDI), basée à Washington.

Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), groupe d’opposition interdit en Iran, a affirmé que l’attentat avait eu lieu à « l’instigation » de la fatwa de Khomeiny.

« Ali Khamenei et les autres dirigeants du régime clérical avaient toujours juré d’appliquer cette fatwa anti-islamique au cours des 34 dernières années », a-t-il déclaré dans un communiqué.

La police de l’Etat de New York a identifié l’agresseur comme étant Hadi Matar, 24 ans, qui a été arrêté.

Les commentateurs ont attiré l’attention sur un compte Facebook appartenant à un homme nommé Hadi Matar et contenant des images des dirigeants iraniens, qui a été désactivé dans les heures qui ont suivi l’attaque.

Une source proche de l’enquête a déclaré à la chaîne NBC News que Matar « est un sympathisant de l’extrémisme chiite ».

Hadi Matar, 24 ans, arrive pour sa mise en accusation au palais de justice du comté de Chautauqua à Mayville, New York, le 13 août 2022. Matar est accusé d’avoir attaqué à l’arme blanche Salman Rushdie. (AP Photo/Gene J. Puskar)

« C’est la vraie République islamique ; vous négociez avec un tel régime et vous autorisez ses partisans et ses lobbyistes dans votre société. Pouvez-vous comprendre ce que nous ressentons en tant qu’otages de ce régime ? » a tweeté Hossein Ronaghi, militant en faveur de la liberté d’expression en Iran et l’un des plus fervents critiques des dirigeants du pays.

Tout au long de son histoire, la République islamique a cherché à éliminer les opposants à l’extérieur de ses frontières.

Elle est désormais accusée d’enlever des dissidents basés à l’étranger et de les ramener en Iran pour les juger et éventuellement les exécuter.

Une journaliste et militante irano-américaine hostile à Téhéran, Masih Alinejad, qui a déjà été la cible d’un complot visant à l’enlever de New York en bateau rapide pour la ramener de force en Iran via le Venezuela, vit désormais en un lieu sûr, après qu’un homme armé d’un AK-47 a été repéré devant sa résidence.

« Il y a une fatwa de Khomeini sur Salman Rushdie depuis 1989 et la République islamique d’Iran n’est jamais revenue sur cette fatwa. @khamenei_ir l’a également répété sur Twitter. Aujourd’hui, les promoteurs de la République islamique font l’éloge de cet assassinat et me menacent du même sort que Salman Rushdie », a-t-elle déclaré.

Evoquant l’attentat, l’agence de presse officielle iranienne IRNA a décrit Rushdie comme l' »auteur apostat » des « Versets sataniques » et a rappelé la fatwa.

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