Allemagne : derrière les vaccins, le poids du passé
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Allemagne : derrière les vaccins, le poids du passé

Le pays est hanté par son passé nazi et les pratiques eugénistes du IIIe Reich, ainsi que par la dictature communiste où l'Etat avait droit de vie ou de mort sur les citoyens

Un médecin présente un vaccin prospectif pour la prévention et la lutte contre les infections par coronavirus. (iStock)
Un médecin présente un vaccin prospectif pour la prévention et la lutte contre les infections par coronavirus. (iStock)

L’arrivée imminente des premiers vaccins contre le Covid-19 en Europe va imposer des choix draconiens tant les premières doses seront livrées au compte-goutte. Et le sujet est très sensible en Allemagne, marquée par l’expérience de l’eugénisme et des dictatures.

Pour l’aider dans ses décisions, le gouvernement de la chancelière Angela Merkel a fait appel au Conseil d’éthique allemand, un organisme indépendant qui fournit des recommandations sur des questions scientifiques et morales.

D’autres pays, comme la France, ont fait appel à de tels experts pour aider à trancher la question. Mais le débat prend une dimension toute particulière en Allemagne, toujours hantée par son passé nazi et les pratiques eugénistes du IIIe Reich, ainsi que par la dictature communiste où l’Etat avait droit de vie ou de mort sur les citoyens.

« Il y a en Allemagne une grande aversion à la réglementation ou à l’allocation des biens par les autorités de l’État, en lien bien sûr avec les expériences des régimes totalitaires successifs jusqu’en 1989 », explique à l’AFP Wolfram Henn, spécialiste en génétique à l’université de Sarre et membre du Conseil d’éthique.

Expérience d’immersion forcée dans de l’eau glacée au camp de concentration de Dachau, avec un prisonnier qui a été forcé à participer. On remarque les blocs de glace flottants. (Crédit : Wikipedia/BMJ: British Medical Journal/fair use)

« C’est pourquoi le gouvernement, et en particulier la chancelière Merkel et le ministre de la Santé Jens Spahn, tenait à pouvoir présenter des arguments scientifiques neutres en faveur de la vaccination », poursuit-il.

« Dictature du coronavirus »

En Allemagne, les adversaires les plus virulents des restrictions de mouvement liées à la pandémie sont prompts à invoquer le souvenir du nazisme.

L’un des dirigeants du parti d’extrême droite AfD, Alexander Gauland, a lui qualifié le gouvernement de Mme Merkel de « dictature du coronavirus ». Un slogan souvent repris dans les manifestations « anti-masques ».

Les 26 membres du Conseil d’éthique, experts dans les domaines de la science, du droit, de la théologie et de l’économie, ont présenté leurs recommandations début décembre dans un document commun avec des scientifiques de l’Académie nationale des Sciences Léopoldine et du comité des vaccins du centre de contrôle des maladies de l’institut de veille sanitaire Robert Koch (RKI).

Le rapport recommande de vacciner en priorité les personnes âgées, en particuliers celles résidant en foyers, les personnes présentant déjà d’autres pathologies, puis le personnel médical et des travailleurs jugés essentiels, comme policiers et enseignants.

« C’est un devoir moral de prendre soin (des pensionnaires des foyers pour personnes âgées), et en même temps le système de santé est moins sous tension en protégeant les personnes les plus susceptibles d’avoir besoin de soins intensifs », souligne M. Henn.

Les chercheurs allemands sont en pointe dans la recherche du vaccin.

Logo de la société pharmaceutique allemande BioNTech, sur les quartiers généraux de la firme à Mainz, en Allemagne, le 12 novembre 2020. (Crédit : Daniel ROLAND / AFP)

Le laboratoire BioNTech, basé à Mayence, et son partenaire américain Pfizer espèrent recevoir d’ici la fin de l’année l’approbation d’urgence de leur vaccin Covid-19 dans l’Union européenne. Une autre société allemande, CureVac, devrait suivre.

Il est clair toutefois qu’il n’y aura pas assez de vaccins pour vacciner tout le monde en même temps, d’où la nécessité, comme ailleurs, de fixer des priorités dans la population.

« Responsabilité énorme »

« C’est une énorme responsabilité scientifique, non seulement pour les experts en éthique mais aussi pour la communauté scientifique », assure le spécialiste en génétique Wolfram Henn.

L’Allemagne avait été louée pour sa bonne gestion de la première vague de la pandémie au printemps, mais peine à combattre durablement la seconde avec un nombre de nouvelles infections et décès qui reste à un niveau élevé depuis plusieurs semaines.

Fin novembre, la barre du million de cas a été franchie tandis que le nombre de malades en soins intensifs est passé d’environ 360 début octobre à plus de 3 500.

Jusqu’à présent, le pays a réussi à éviter un confinement sévère, optant plutôt pour la fermeture des bars, restaurants et lieux culturels tout comme l’obligation de restreindre les contacts sociaux.

Face à la campagne de vaccination inédite qui s’annonce, « personne ne veut se prendre pour Dieu. Nous devons résoudre un problème et, pour ce faire, nous travaillons au mieux selon certains critères », décrypte M. Henn.

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