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Analyse

Après 6 mois, la coalition prouve qu’une maison divisée peut encore tenir debout

Armée d'un fleuret ultra-efficace en la personne de Netanyahu et d'élus apparemment déterminés à oublier le passé, l'alliance prospère malgré de profondes divisions

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, au centre, et le ministre des Finances Avigdor Liberman lors d'une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 7 novembre 2021. (Crédit : Marc Israel Sellem/POOL)
Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, au centre, et le ministre des Finances Avigdor Liberman lors d'une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 7 novembre 2021. (Crédit : Marc Israel Sellem/POOL)

Sur le papier, l’idée même de « farfelu » est poussée à ses limites : une coalition de huit partis politiques aux idéologies diamétralement opposées, chacun ayant des intérêts et des circonscriptions concurrentes, dirigée par un Premier ministre dont la mort politique a été écrite à maintes reprises et dont la faction est si petite qu’elle pourrait tenir dans un minivan avec de la place à revendre.

Six mois après son investiture, des articles ont été rédigés sur l’improbable coalition gouvernementale israélienne qui a pu voir le jour. Mais ce qui n’était au départ qu’un mariage blanc, dont l’objectif unifié était d’évincer Benjamin Netanyahu du pouvoir, a non seulement survécu à la date d’expiration prévue (l’adoption du budget), mais a prospéré.

Même avec toutes les chances contre elle, le gouvernement du Premier ministre Naftali Bennett a réussi à adopter plus de lois que ses prédécesseurs, y compris la plus difficile de toutes : le budget de l’État.

La coalition cherche également à adopter des réformes sans précédent en matière de contrôle de la casheroute, a obtenu des augmentations de salaire pour les troupes, a pourvu des postes clés à la tête d’agences et des postes diplomatiques laissés vacants durant de longues périodes.

Naftali Bennett envoie un baiser à un député de l’opposition lors d’une séance plénière et d’un vote sur le budget de l’État à la Knesset, le 3 novembre 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Elle y est parvenue malgré le fait qu’une grande partie de l’opposition soit toujours sous l’emprise du chef du Likud, M. Netanyahu, et malgré ce qui a été décrit comme un désordre bureaucratique que son dernier gouvernement a laissé en partant.

Ce qui semble distinguer cette coalition inédite, c’est sa capacité à ne pas être d’accord tout en passant à autre chose, sans laisser les disputes faire boule de neige et provoquer des ruptures rédhibitoires. Elle dispose également d’une arme secrète, une espèce de super glue qui semble avoir réussi à souder le gouvernement, quelles que soient les pressions qu’il subit : Benjamin Netanyahu.

Il n’a pas toujours été facile de maintenir l’unité du gouvernement. Les désaccords sont endémiques, et il y a eu des bégaiements importants dans la gestion de la crise du COVID-19. Assailli par les critiques,
Bennett a perdu un soutien considérable au sein de sa base de droite pour s’être opposé à Netanyahu et s’être associé à la gauche et au parti arabe islamiste Raam, un parti avec lequel il avait promis de ne jamais siéger. Il a vu sa maison de Raanana devenir le lieu de manifestations organisées par un mélange de fidèles de Netanyahu, d’anti-vax et d’autres personnes ayant une longue liste de griefs.

Des manifestants devant le domicile du chef du parti Yamina, Naftali Bennett, à l’époque encore en négociations pour former un gouvernement, à Raanana, le 4 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Il y a eu des défaites législatives lorsque les obstacles idéologiques n’ont pas pu être surmontés, et pour former le gouvernement, il a fallu distribuer beaucoup plus de postes ministériels et d’emplois de complaisance que ce qui est acceptable pour beaucoup.

Une récente crise a tourné autour de la question de la violence contre les Palestiniens perpétrée par les résidents d’implantations de Cisjordanie. Alors que les rapports faisant état d’attaques s’accumulaient, le ministre de la Défense Benny Gantz a organisé une réunion de haut niveau sur la question à la mi-novembre, signalant qu’elle était prise au sérieux, même si le phénomène n’a pas suscité une grande attention.

Puis, le 13 décembre, le ministre de la Sécurité intérieure, Omer Barlev, a tweeté que lors d’une réunion avec la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland, en visite dans le pays, celle-ci avait évoqué la « violence des résidents d’implantation », et il lui avait promis de s’en occuper.

En quelques heures, le tweet a déclenché une pluie de critiques. M. Barlev a été accusé de placer les Palestiniens avant les citoyens israéliens de Cisjordanie, qui, selon les critiques, sont soumis à des violences encore plus graves de la part des Palestiniens. D’autres, qui ne veulent pas être considérés comme tolérant la violence des résidents d’implantations, ont critiqué Barlev pour sa sémantique qui, selon eux, donnait le sentiment que la violence anti-palestinienne était un phénomène propre aux résidents d’implantations et pas seulement la faute de quelques mauvais élèves.

Le ministre de la Sécurité publique Omer Barlev, le 9 novembre 2021. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que les différents partis du gouvernement ne parviennent pas à s’accorder.

La ministre de l’Intérieur, Ayelet Shaked, se heurte régulièrement à des membres du parti Raam : Shaked, une fervente partisane du mouvement des résidents d’implantations issue du parti Yamina de Bennett, est alliée à un mouvement de droite qui cherche à mettre le gouvernement au pied du mur en ce qui concerne l’utilisation non autorisée des terres par les Arabes, tant en Cisjordanie qu’en Israël, tandis que Raam a fait de la fin des politiques discriminatoires d’utilisation des terres qui empêchent les Arabes de construire des maisons et des communautés légalement l’une de ses principales priorités.

En octobre, la ministre Travailliste des Transports Merav Michaeli a critiqué la décision de M. Gantz de placer six groupes de défense des droits des Palestiniens sur la liste noire des organisations terroristes. « Nous suggérons que Merav Michaeli, qui ne connaît pas les détails, ne se mette pas en travers de la guerre contre le terrorisme », a répondu publiquement le chef du parti Kakhol lavan.

Eli Avidar, ministre sans portefeuille de Yisrael Beytenu, s’est transformé en mouche du coche au sein du gouvernement, quand il voulait faire payer à la coalition le fait de ne pas avoir obtenu un meilleur poste.

Eli Avidar, député de Yisrael Beytenu, à la Knesset, le 29 avril 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

Les membres de la coalition ne balaient pas leurs interminables problèmes sous le tapis. Ils étalent leur linge sale sur les réseaux sociaux ou sur les ondes, parfois avec une vivacité alarmante. Mais lors des réunions du cabinet, ces différences semblent se fondre dans le décor et ils parviennent à se mettre d’accord pour faire avancer les questions controversées, même si des difficultés subsistent. D’une certaine manière, il est possible que la capacité de s’insurger contre des griefs ailleurs, de montrer publiquement à leurs électeurs qu’ils ne les ont pas trahis, donne aux membres une marge de manœuvre et de compromis dans les réunions gouvernementales à huis clos.

Accepter d’être en désaccord… avec Netanyahu

Lorsque Bennett et le chef de Yesh Atid, Yair Lapid, ont signé un accord de coalition avec d’autres partis en juin dernier pour prendre le pouvoir, ils ont tous deux déclaré que l’arrangement était basé sur le fait que les factions puissent s’entendre sur 80 % des questions.

« En ce qui concerne les 20 % restants, nous avons convenu de ne pas nous mettre d’accord », ont affirmé les deux hommes. « Nous sommes amis l’un avec l’autre et nous saurons comment résoudre cordialement les différences ».

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu passe devant le Premier ministre Naftali Bennett lors du vote du budget de l’État, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le conflit israélo-palestinien fait partie de ces 20 %. Tous deux s’accordent à dire que la résolution de la question la plus épineuse de la région serait trop lourde pour cette coalition.

Mais il y a aussi beaucoup d’autres questions, qui démentent l’estimation des 80-20 : où placer l’argent du budget, comment remettre l’économie sur les rails, qui nommer aux postes judiciaires, et les conflits entre la religion et l’État, pour n’en citer que quelques-unes.

Même si les partis ne sont pas réellement d’accord sur 80 ou 50 % des questions, le « problème Benjamin Netanyahu » qui les a rapprochés au départ continue d’être le ciment qui les maintient ensemble.

Dans l’opposition, Netanyahu a utilisé presque tous les leviers à sa disposition pour marquer des points contre le gouvernement. Il tient les députés de sa faction et de ses alliés sous sa coupe, exigeant qu’ils continuent de l’appeler Premier ministre. Il insulte impitoyablement le chef du Raam, Mansour Abbas, et tous ceux qui osent travailler avec le parti arabe, alors qu’il l’avait courtisé pendant les élections. Il tente constamment de séduire les membres de la coalition qui semblent hésiter et fait adopter des lois qui, il le sait, feront apparaître les dissensions du gouvernement sous un jour peu flatteur, maintenant ainsi le corps politique dans un état constant de tension.

Mansour Abbas, chef du parti Raam, arrive aux négociations de coalition, à Ramat Gan, le 2 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Pourtant, les observateurs s’accordent à dire que la chose qu’il pourrait faire et qui entraînerait immédiatement la chute du gouvernement est une chose qu’il refuse catégoriquement de faire : quitter la tête du Likud ou quitter carrément la politique.

« Sans Netanyahu, nous rejoindrions un gouvernement dirigé par le Likud. Il ne fait aucun doute qu’un Likud sans Netanyahu changerait toute la situation politique », a récemment déclaré le ministre des Finances Avigdor Liberman à la station de radio FM103.

« Pour l’instant, c’est le meilleur gouvernement qui puisse être formé », a-t-il poursuivi. « Que se passera-t-il après l’ère Netanyahu ? Il convient peut-être de se demander pourquoi nous tous [les anciens membres du Likud] avons quitté le Likud. La réponse est que c’était uniquement à cause de Netanyahu. »

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