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INTERVIEW

Après avoir sauvé des réfugiés, une responsable du JDC allumera une torche à Jérusalem

Pour Elizaveta Sherstuk, cet honneur n'est pas que la consécration de son travail, c'est aussi un signe du soutien du gouvernement israélien envers l'Ukraine et les Juifs d'Ukraine

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Elizaveta Sherstuk, directrice d'une organisation juive ukrainienne dans la ville de Sumy, est l'une des 12 personnes choisies pour allumer des flambeauxpour marquer le début de Yom HaAtsmaout, sur une photo non datée. (Crédit : Jewish Distribution Committee)
Elizaveta Sherstuk, directrice d'une organisation juive ukrainienne dans la ville de Sumy, est l'une des 12 personnes choisies pour allumer des flambeauxpour marquer le début de Yom HaAtsmaout, sur une photo non datée. (Crédit : Jewish Distribution Committee)

Le 8 mars, après près de deux semaines de bombardements russes intenses, un « couloir vert » humanitaire a été ouvert dans la ville ukrainienne de Sumy, permettant aux civils piégés à l’intérieur de fuir vers un endroit sûr. Mais en seulement quelques heures, les forces russes ont violé le cessez-le-feu négocié, et interrompu l’évacuation.

Ne se laissant pas décourager, Elizaveta Sherstuk, responsable du Jewish Distribution Committee de Sumy, s’est mise au travail pour évacuer les membres les plus vulnérables de sa communauté.

« Nous avons réussi à évacuer 150 personnes, principalement des personnes âgées, des femmes et des enfants. Le trajet, qui nous aurait normalement pris trois ou quatre heures, nous a pris sept heures parce qu’il y avait beaucoup de circulation. Nous avons eu la chance qu’une colonne de la Croix-Rouge soit présente et nous avons réussi à la rejoindre. La sécurité nous a aidés à quitter la ville », a déclaré Sherstuk au Times of Israel par l’intermédiaire d’un traducteur.

Par la suite, des dizaines d’autres personnes ont aussi été évacuées de Sumy et de ses environs par des bus organisés par Sherstuk, qui participe à la vie communautaire juive de sa ville natale depuis 1999 par le biais du centre d’aide Chessed Chaim, financé par l’American Jewish Joint Distribution Committee.

Il y a deux semaines, elle a été choisie pour être l’une des 12 personnes qui allumeront un flambeau lors de la cérémonie nationale marquant le début de Yom HaAtsmaout, le jour de l’indépendance d’Israël. Mme Sherstuk représentera la diaspora juive. Elle a été nommée par le ministre de la Diaspora, Nachman Shai, et approuvée par le ministre de la Culture, Chili Tropper.

« Nous avons décidé de recommander Elizaveta, non seulement en raison de son travail à titre individuel, mais aussi parce qu’elle représente le JDC et les nombreuses organisations juives et israéliennes qui ont œuvré pour aider le peuple ukrainien et la communauté juive en Ukraine pendant cette guerre », a déclaré M. Shai.

Sherstuk a parlé au Times of Israel peu après son atterrissage en Israël, où elle passera les deux prochaines semaines. En plus de participer à la cérémonie officielle de Yom HaAtsmaout, Mme Sherstuk rendra visite à sa fille et à sa petite-fille ainsi qu’à sa sœur, qui vivent toutes en Israël. Elle rencontrera également des organisations locales et des donateurs avant de rentrer en Ukraine.

« J’ai eu un emploi du temps assez chargé. Beaucoup de réunions importantes. De plus, j’ai beaucoup de famille et d’amis ici, et je veux les voir tous, car je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de revenir en Israël », a-t-elle déclaré.

« Je ne prévois pas de revenir ici avant la fin de la guerre. Je veux donc faire le meilleur usage possible du temps qui m’est imparti ici. »

Le coup de fil

Sherstuk a une lueur dans les yeux lorsqu’elle se rappelle avoir reçu l’appel téléphonique de Tropper et Shai lui annonçant qu’elle avait été choisie pour allumer un des 12 flambeaux pour Yom HaAtsmaout.

« J’ai reçu cet appel et j’étais stupéfaite, j’étais sans voix. Mon mari et mon fils, ils ne réalisaient même pas que cela pouvait arriver, que cela m’arrivait à moi, à leur femme, à leur mère. C’était comme une avalanche d’émotions », a-t-elle déclaré.

Pour Elizaveta Sherstuk, cet honneur n’est pas seulement la consécration de son travail, mais aussi un signe clair de soutien et de solidarité du gouvernement israélien envers l’Ukraine et les Juifs d’Ukraine.

Elizaveta Sherstuk (rangée du milieu, la plus à droite) et les autres personnes choisies pour allumer des flambeaux afin de marquer le début du Yom Haatzmaout posent pour une photo avec le ministre de la Culture Chili Tropper, au centre-gauche, et le Premier ministre Naftali Bennett, au centre-droit, le 2 mai 2022. (Crédit : Amos Ben-Gershon/GPO)

« Ils se soucient de nous, ils nous aident, et ils savent ce qui se passe. Nous ne sommes pas seuls. J’ai ressenti tout cela, et j’ai pensé à tout cela lorsque j’ai appris que j’avais été choisie », a déclaré Mme Sherstuk.

« C’est la reconnaissance de l’importance de ce que nous faisons », a-t-elle ajouté.

Offrir de la nourriture et des chansons

Située à quelque 25 kilomètres de la frontière avec la Russie, Sumy a été l’une des premières villes à être attaquée lorsque Moscou a lancé son invasion de l’Ukraine le 24 février.

« Certains quartiers de la ville ont été complètement détruits. Nous avons perdu certains membres de la communauté juive », a-t-elle déclaré.

« Actuellement, nous sommes libérés des forces russes, mais elles sont à la frontière », a-t-elle ajouté.

En dehors des périodes de guerre, son organisation travaille avec les membres âgés de la communauté juive et organise des événements culturels et éducatifs pour les enfants et les adolescents afin de les sensibiliser à leur religion. Selon Sherstuk, la communauté juive de la ville de Sumy compte quelque 400 personnes, tandis que près de 600 autres vivent dans les environs.

Lorsque la guerre a éclaté, l’objectif principal de l’organisation a changé. « Nous essayons maintenant d’aider les Juifs à survivre et à se protéger », a déclaré M. Sherstuk.

L’organisation Chessed Chaim de Sherstuk a poursuivi ses activités tout au long des bombardements, envoyant des travailleurs sociaux chez les résidents âgés et distribuant de l’aide lorsque la situation devenait critique dans la ville déchirée par la guerre.

Un membre du Joint Distribution Committee livre de la nourriture à un client juif à Sumy, en Ukraine. (Crédit : JDC)

« Nous avons aidé les personnes les plus vulnérables, celles qui ne peuvent pas quitter leur maison, celles qui ne peuvent pas sortir de leur lit. Environ une semaine après le début de la guerre, les magasins étaient vides, il n’y avait ni nourriture ni boisson. Nous avons été obligés de chercher des moyens de nourrir notre communauté. Nous avons tout essayé et nous avons réussi à obtenir de la nourriture et à aider certaines personnes », a-t-elle déclaré.

Se voulant optimiste, Mme Sherstuk a déclaré que son organisation avait été bien préparée pour aider les gens et organiser des événements pour ceux qui s’abritent chez eux. « Grace au COVID, nous avons appris à travailler à distance », a-t-elle dit en souriant.

Mais pour Sherstuk, professeur de musique de formation, aussi importante que soit l’aide humanitaire que son organisation distribue, le « soutien spirituel » qu’elle apporte aux membres de sa communauté est tout aussi crucial.

« Quand c’était vraiment effrayant, quand nous étions bombardés et que nous ne pouvions pas quitter les abris, une nuit a été terrible. Sumy était bombardée depuis les airs et une des rues était complètement détruite et des enfants y sont morts, des familles entières y sont mortes », se souvient Sherstuk.

« C’était le milieu de la nuit et tout le monde était réveillé dans les abris, et j’ai reçu un message sur Telegram d’une jeune fille de 19 ans qui disait : « Chantons ensemble ». Alors nous avons chanté et nous avons pleuré, mais nous savions que nous étions en vie et que nous pouvions nous soutenir les uns les autres », dit-elle en essuyant une larme de son œil.

Elizaveta Sherstuk, directrice d’une organisation juive ukrainienne dans la ville de Sumy, qui fait partie des 12 personnes choisies pour allumer des flambeaux afin de marquer le début du Yom Haatzmaout, chante une chanson lors d’un événement, sur une photo non datée. (Crédit : Communauté juive de Sumy)

« J’ai alors compris que les gens n’avaient pas seulement besoin de nourriture. Ils ont aussi besoin d’un soutien spirituel. »

Depuis, son organisation continue d’organiser des événements culturels en ligne, offrant aux membres de sa communauté la possibilité d’échanger et de chanter ensemble, dit-elle.

En plus d’avoir aidé à organiser la fuite audacieuse du 9 mars, Sherstuk a depuis organisé un certain nombre d’autres opérations d’évacuation de sa région.

« Nous avons réussi à évacuer des personnes vers l’Allemagne dans le cadre d’un programme d’évacuation médicale et nous faisons de même vers Israël », a-t-elle déclaré.

Certains de ceux qui sont partis sont déjà de retour, a-t-elle dit, mais d’autres vont probablement se réinstaller de manière permanente ailleurs – en Ukraine occidentale, en Europe ou en Israël.

Des gardes-frontières ukrainiens observent un véhicule spécial qui creuse une tranchée à la frontière entre l’Ukraine et la Russie près de Sumy, en Ukraine, le 21 décembre 2021. (Crédit : Bureau de presse des gardes-frontières ukrainiens/AP)

L’organisation de Sherstuk continue d’aider les membres de la communauté juive restés sur place.

« Actuellement, nous apportons notre soutien à environ 200 personnes à Sumy et à plus de 450 personnes dans tout le district au total », a-t-elle déclaré.

À la question de savoir pourquoi ces centaines de personnes ont choisi de rester sur place face aux bombardements russes, Mme Sherstuk a répondu que c’était une décision personnelle très difficile à prendre.

« On a proposé à tout le monde [de partir], mais certaines personnes n’ont pas voulu pour différentes raisons. Certains ne voulaient pas partir, d’autres avaient peur. C’est effrayant de partir et c’est effrayant de rester. Chacun de nos membres a pris sa propre décision », dit-elle.

Lorsque je leur ai dit que j’étais en sécurité, ils ont pleuré parce qu’ils étaient très inquiets. Mais ils n’ont pas pu me forcer à partir plus tôt, car ils comprenaient que je devais rester et aider tous ces gens.

Sherstuk a quitté Sumy lors de la première évacuation, le 9 mars, pour se rendre dans un endroit plus sûr dans l’ouest de l’Ukraine, d’où elle a continué à gérer les activités de son organisation.

Sa décision de rester en Ukraine pendant toute la durée de la guerre a été difficile pour sa famille en Israël.

« Ils ont été très inquiets. Nous étions là pendant les pires bombardements, et quand nous sommes partis avec les gens qui évacuaient, ils se sont un peu calmés. Mais ils étaient très, très inquiets », a déclaré Sherstuk.

« Quand je leur ai dit que j’étais en sécurité, ils ont pleuré à cause de leur inquiétude. Mais ils n’ont pas pu me forcer à partir plus tôt car ils comprenaient que je devais rester et aider tous ces gens », a-t-elle ajouté.

Elizaveta Sherstuk (rangée du milieu, deuxième à partir de la gauche) et les autres personnes choisies pour allumer des flambeaux afin de marquer le début du Yom Haatzmaout posent pour une photo devant la Knesset le 2 mai 2022. (Crédit : Knesset)

Lorsqu’elle retournera en Ukraine la semaine prochaine, Sherstuk prévoit de retourner à Sumy malgré les risques posés de par sa situation si proche de la frontière.

« Après la cérémonie du flambeau, je rentrerai en Ukraine, et je reprendrai mon travail. Je ferai tout pour que notre organisation puisse aider. Si nécessaire, nous organiserons à nouveau des évacuations », a-t-elle déclaré.

« Je veux retourner à Sumy. J’ai été forcée de rester dans les régions de l’Ouest de l’Ukraine, mais maintenant je compte retourner dans ma ville », a-t-elle dit.

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