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Après le choc de Munich en 1972, la campagne d’assassinats ciblés du Mossad

"Après Munich, Israël a pris conscience que s'il ne prenait pas l'initiative, personne n'allait prévenir les attaques à sa place", explique Ronen Bergman

Le chef des opérations du groupe terroriste Septembre noir, Ali Hassan Salameh, sur une photo non datée. (Autorisation)
Le chef des opérations du groupe terroriste Septembre noir, Ali Hassan Salameh, sur une photo non datée. (Autorisation)

Après le meurtre de 11 de ses athlètes par une organisation terroriste palestinienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972, un maître-mot s’impose à nouveau en Israël : plus jamais. Rapidement, le Mossad se lance à la traque de ses ennemis dans une campagne d’assassinats ciblés.

Ce 5 septembre au matin, la délégation israélienne dort dans ses appartements au village olympique lorsqu’un commando du groupe terroriste palestinien « Septembre noir » y fait irruption. Deux athlètes israéliens sont tués et neuf membres de la délégation pris en otage dans l’espoir de les échanger contre 232 prisonniers palestiniens.

Mais Israël ne peut intervenir militairement en sol allemand. Et l’intervention des services allemands s’achève par la mort des otages. En Israël, c’est la consternation. Des Juifs tués de nouveau en Allemagne, l’écho de la Shoah retentit inévitablement.

« C’était un vrai choc. La nature des assassinats, l’impuissance des athlètes et le fait que l’attaque soit sur le sol allemand, cela avait une résonance particulière », confie à l’AFP l’ex-Premier ministre Ehud Barak, à l’époque chef d’une unité d’élite de l’armée. « Il y avait un profond chagrin, beaucoup de colère (…) et aussi le sentiment non-dit d’une revanche à prendre. »

Sur cette photo d’archive prise le 6 septembre 1972, une voiture de police avec des terroristes capturés quitte la base aérienne de Fürstenfeldbruck, dans le sud de l’Allemagne, après l’échec de l’action des forces de police allemandes pour libérer les membres de l’équipe olympique israélienne qui avaient été pris en otage par des militants du groupe Septembre noir pendant les Jeux olympiques de Munich. (Crédit : EPU / AFP)

« La Première ministre de l’époque Golda Meir ne savait pas quoi faire. Aharon Yariv, son conseiller sur les affaires de terrorisme et le chef du Mossad, Zvi Zamir, viennent la voir (…) et disent une chose : nous devons maintenant détruire Septembre noir », raconte l’historien israélien Michael Bar Zohar.

« Et ils ajoutent : nous ne pouvons pas tuer tous les terroristes de Septembre noir, mais si nous arrivons, et je cite, à ‘écraser la tête du serpent’, c’est-à-dire à en tuer le chef, nous allons réussir à stopper cette organisation. Golda hésite énormément », ajoute-t-il. « Doit-elle autoriser des assassinats un peu partout en Europe et au Moyen-Orient ? Elle dit oui. »

Le Mossad, le service de renseignement extérieur, lance alors l’opération « Colère de Dieu », qui deviendra célèbre. Son but : assassiner les dirigeants palestiniens de Septembre noir où qu’ils soient.

Les mois suivants, des têtes du groupe et parfois des proches de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), commencent à tomber en Europe. Des actions du Mossad opérant dans l’ombre même si Israël ne revendique aucun des assassinats.

Golda Meir (photo credit: Wikimedia Commons)
Golda Meir (Crédit: Wikimedia Commons)

Une femme nommée Barak 

Mais les cibles d’Israël ne transitent pas toutes par l’Europe. Certaines se planquent à Beyrouth, comme Mohammed Youssef al-Najjar, Kamal Adwan et Kamal Nasser.

Dans la nuit du 9 au 10 avril 1973, l’unité d’élite de l’armée « Sayeret Matkal », sous la direction d’Ehud Barak, et le Mossad mènent une opération digne de Hollywood pour abattre les trois Palestiniens dans leurs appartements d’un quartier chic de Beyrouth.

Le commando embarque dans des bateaux lance-missiles, puis des zodiacs pour la capitale libanaise où l’attendent des agents du Mossad munis de véhicules de location et prétendant être des touristes.

Le but était d’accoster la nuit, de filer en vitesse aux appartements, d’abattre les trois hommes puis de retourner par bateau en Israël.

Ehud Barak lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 25 juillet 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)

« Mais en nous préparant, il nous est apparu évident qu’un groupe de 15 jeunes hommes déambulant après minuit dans une rue (de Beyrouth) où ils ne peuvent pas se payer un appartement serait suspect. Alors nous avons décidé de déguiser quatre hommes en femmes (…) J’étais l’une des femmes », raconte M. Barak, aujourd’hui âgé de 80 ans.

« J’étais une brunette, j’avais une perruque, du rouge à lèvres et du fard bleu sur les yeux. Nous avons utilisé des chaussettes de soldats pour nous faire des seins. Nous cachions nos armes sous nos vestes et des explosifs miniatures dans nos sacs. Des grenades aussi », ajoute-t-il.

Arrivée à Beyrouth, l’équipe se divise en groupes, fonce vers les appartements. Les Israéliens essuient des tirs nourris mais abattent leurs trois cibles. L’opération fait aussi des victimes civiles libanaises. Et deux soldats israéliens sont tués.

Le commando reprend la mer pour Israël. Au petit matin, Ehud Barak rentre chez lui, des traces de maquillage au visage. « Pendant un instant, (mon épouse) était mal à l’aise. Elle m’a dit : ‘que se passe-t-il’ ? Je ne pouvais lui dire mais elle a allumé la radio et on parlait déjà de ce qui s’était passé. »

Le « Prince rouge »

Pendant l’opération, M. Barak raconte que lui et ses hommes étaient « très confiants en leurs moyens ». Mais cet excès de confiance des Israéliens sera peut-être à l’origine de ratés par la suite.

Trois mois après Beyrouth, le Mossad pense avoir localisé à Lillehammer, en Norvège, Ali Hassan Salamé, considéré comme le chef des opérations de Septembre noir et surnommé « Prince rouge » pour son côté dandy.

Salah Khalaf, chef du groupe terroriste palestinien Septembre noir. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Un commando s’y rend pour l’assassiner. Mais le Mossad se méprend et tue à la place Ahmed Boushiki, un serveur d’origine marocaine.

Les agents du Mossad étaient « trop sûrs d’eux-mêmes », décrypte M. Bar Zohar, auteur de plusieurs ouvrages sur le renseignement israélien.

« Ils étaient déjà presque sûrs que c’était une opération de routine et ont ignoré tous les indices prouvant que ce n’était pas lui (Salamé). Par exemple, ils ont vu que l’homme qu’ils suivaient habitait dans un quartier délabré, se promenait à bicyclette et allait seul à la piscine. Ce n’est pas un chef terroriste qui fait ça », dit-il.

Après avoir tué par erreur le Marocain, trois des agents israéliens seront arrêtés en Norvège et passeront 22 mois en prison.

Un an plus tard, le Mossad se lance dans une opération, mais de longue haleine cette fois, pour s’approcher de Salamé. L’agent « D » est envoyé vivre à Beyrouth où il fréquente la même salle de sport que Salamé, se noue d’amitié avec lui et sa femme libanaise, l’ex-Miss Univers Georgina Rizk.

Pendant des années, « D » apprend à connaître les habitudes et les déplacements de Salamé, soupçonné d’être en contact avec les Américains.

« Je le considère comme à la fois un ami et un ennemi mortel. Ce n’est pas facile. Tu sais au fond de toi qu’il doit mourir », témoignera cet agent en 2019 dans un documentaire de la Treizième chaîne israélienne, sans que son identité ne soit dévoilée.

Ronen Bergman (Crédit : Dana Kopel)

En janvier 1979, près de cinq ans après le début de l’opération, Salamé est tué dans l’explosion de son véhicule à Beyrouth.

L’Iran

Et la campagne d’assassinats ciblés se poursuit lors des Intifada, avant de bifurquer sur l’Iran, ennemi juré d’Israël.

« Après Munich, Israël a pris conscience que s’il ne prenait pas l’initiative, personne n’allait prévenir les attaques à sa place », explique à l’AFP Ronen Bergman, historien israélien spécialisé dans le Mossad et auteur de l’ouvrage Lève-toi et tue le premier publié chez Grasset.

« Il y a un lien direct entre ce qui s’est passé et ce que l’on observe aujourd’hui, le fait qu’Israël utilise les assassinats ciblés comme l’une des principales armes dans sa politique de défense de sa sécurité nationale », ajoute-t-il en référence aux meurtres de scientifiques liés au programme nucléaire iranien imputés à Israël.

« Il est clair que les assassinats ciblés ont été très efficaces contre les organisateurs d’attentats (anti-Israël), mais il y a encore débat à savoir à quel point les assassinats de scientifiques du programme nucléaire, à partir de 2007, sont vraiment efficaces. C’est difficile à mesurer, mais ce qui est certain c’est que cette politique se poursuit », dit M. Bergman.

Accord ou pas, le Premier ministre israélien Yaïr Lapid, lui, s’est fait clair affirmant que son pays « continuera à faire tout ce qu’il peut pour empêcher l’Iran » d’acquérir l’arme nucléaire.

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