Après plus de 70 ans, les conditions de l’arrestation d’Anne Frank intriguent toujours
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'On peut dire en effet qu’il y avait une pagaille liée aux tickets de rationnement et aux travailleurs illégaux comme l’étude le suggère, mais elle ne le prouve pas'

Après plus de 70 ans, les conditions de l’arrestation d’Anne Frank intriguent toujours

Suite à la parution d’une étude suggérant que la jeune écrivain de l’Holocauste et sa famille n’ont pas été trahis, la Maison Anne Frank répond aux critiques de ces « erreurs manifestes »

Les portraits d'Anne, sa soeur Margot, et sa mère Edith, à la Maison d'Anne Frank. (Crédit :  Matt Lebovic)
Les portraits d'Anne, sa soeur Margot, et sa mère Edith, à la Maison d'Anne Frank. (Crédit : Matt Lebovic)

La manière exacte dont Anne Franck a été capturée par les Nazis intrigue le public depuis des décennies. Une nouvelle étude fournie par la Maison Anne Frank avance de nouvelles théories qui risquent à nouveau de nécessiter l’implication des chercheurs.

Le rapport examine le contexte et les personnes qui ont été impliqués dans l’arrestation d’Anne Frank, de sa famille. Mais aussi de quatre autres Juifs qui se réfugiaient dans les arrière-salles d’un immeuble de bureaux à Amsterdam, qui appartenait à l’entreprise du père d’Anne, Otto Frank.

Contrairement à la majorité des études précédentes, ce nouveau rapport ne s’est pas concentré sur le récit traditionnellement accepté de l’arrestation. Celui de la dénonciation aux autorités de Juifs cachés par des proches.

Une “hypothèse qui a continué à persister”. C’est ainsi que le directeur de recherches de la Maison d’Anne Frank, Gertjan Broek, qualifie ce scénario. Il a expliqué au Times of Israel que le sujet de l’arrestation reste “l’une des questions posées les plus fréquemment” au musée-mémorial.

Pour préparer leur rapport, Broek et son équipe ont passé deux ans à étudier les détails liés à l’opération qui a été menée par les Nazis dans la journée du 4 août 1944.

Selon Broek, il n’y a pas de preuve tangible qu’un appel téléphonique ait été à l’origine de l’arrestation. Il est tout aussi probable que les autorités se soient rendues dans les bureaux pour enquêter sur la présence d’éventuels travailleurs clandestins, de faux coupons de rationnement ou d’autres pratiques commerciales suspectes.

En d’autres mots, Anne Frank et sa famille n’ont pas nécessairement été “trahies” mais pourraient avoir été les victimes du hasard dans cette ville occupée par les Nazis, où la présence de nombreux résistants été attestée. A Amsterdam, “tout représentait un risque, tout. Les gens ne pouvaient pas ne pas prendre de risques”, explique Broek.

Toutefois, Cette focalisation sur les possibilités autres que la trahison a agacé certains chercheurs, parmi lesquels l’Allemande Melissa Müller, auteure d’une biographie reconnue sur Anne Frank publiée en 1988.

Selon Müller, l’étude menée par la Maison Anne Frank manque de faits nouveaux et commet des “erreurs manifestes”, commente-t-elle.

L'immeuble de bureaux à Amsterdam (au centre) où se sont cachés Anne Frank et sa famille pendant deux ans, en novembre 2014 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
L’immeuble de bureaux à Amsterdam (au centre) où se sont cachés Anne Frank et sa famille pendant deux ans, en novembre 2014 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

“Cette théorie n’est pas nouvelle du tout, et il n’y a pas suffisamment de sources fiables pour trancher définitivement en faveur de ces ‘nouvelles’ explications offertes au raid mené au Prinsengracht,” affirme Müller.

Le Prinsengracht est un canal sinueux d’Amsterdam situé à proximité de l’immeuble des bureaux de Frank, adjacent à un quartier — le Jordaan — où les activités de résistance et le marché noir ont été particulièrement florissants au cours de l’année 1944.

Selon Müller, et le chercheur Gerlof Langerijs, qui ont répondu aux questions de Times of Israel, les erreurs et le ‘manque de preuves’ contenus dans le rapport écrit par la Maison Anne Frank ne le rend pas crédible.

“Les réactions aux Pays-Bas sont très négatives”, a expliqué Müller. “[Broek] n’a aucune preuve et il ne fait que semer le trouble”, a-t-elle ajouté.

Par exemple, Müller se démarque de l’affirmation faite par Broek que l’opération de deux heures qui a été menée au sein de l’immeuble, au bord du canal, ait été significativement plus longue qu’une arrestation normale. Selon Müller, deux heures pour faire un tel raid, cela “n’a pas été long du tout”.

Müller est également en désaccord avec l’affirmation faite par le rapport qu’un manque de lignes téléphoniques en état de fonctionnement à Amsterdam en ce début du mois d’août 1944 aurait rendu improbable l’hypothèse d’une trahison. Pour elle, cette théorie repose sur des allégations contestables.

Pour Müller, Broek a toutefois raison sur le fait que l’appel téléphonique qui aurait marqué la trahison relève plus ou moins d’une volonté de brouiller les pistes ou, dit-elle, “une mystification et un exemple typique de la manière dont un récit passe d’une personne à l’autre”, affirme Müller.

Autre point de contestation pour Müller et Langerijs : l’évaluation faite dans l’étude de la présence de travailleurs dans l’entrepôt situé sous l’Annexe Secrète, nom de la cache, et de celle de marchands itinérants qui se rendaient régulièrement dans l’immeuble. Certains de ses hommes et de ces femmes étaient surveillés par les autorités en raison d’activités illégales qui étaient connues depuis des décennies, dit Müller, et pourtant il n’y a aucune preuve venant corroborer l’idée qu’ils aient eu quelque chose à voir avec cette opération.

Un panneau 'interdit aux Juifs' datant de l'époque de la guerre à Amsterdam, affiché dans un cinéma néerlandais ù des milliers de Juifs ont été réunis avant d'aller en déportation, en avril 2012 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
Un panneau ‘interdit aux Juifs’ datant de l’époque de la guerre à Amsterdam, affiché dans un cinéma néerlandais ù des milliers de Juifs ont été réunis avant d’aller en déportation, en avril 2012 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

“On peut dire en effet qu’il y avait une pagaille liée aux tickets de rationnement et aux travailleurs illégaux comme l’étude le suggère, mais elle ne le prouve pas”, dit Müller.

Selon Broek et d’autres à la Maison d’Anne Frank, cette nouvelle recherche n’avance aucune allégation qui ne puisse être confirmée, et les possibilités que l’arrestation ait été liée à autre chose qu’à un appel téléphonique trahissant la présence de Juifs clandestins doit être également prise en compte.

“Malgré des décennies de recherche, la trahison comme raison du départ de la famille Frank n’a rien montré de concluant”, dit Annemarie Bekker, porte-parole de la Maison d’Anne Frank, l’une des attractions touristiques les plus recherchées des Pays Bas.

“Notre nouvelle enquête ne vient pas réfuter la possibilité que des gens qui se cachaient aient pu être trahis mais seulement qu’il faut prendre d’autres scénarios en considération », explique Bekker au Times of Israel. “Avec un peu de chance, d’autres chercheurs verront des raisons venant justifier la poursuite de nouvelles pistes”, ajoute-t-elle.

La dernière “affaire non classée”

Depuis plusieurs décennies, selon la biographe Melissa Müller, les employés de la Maison d’Anne Frank « ont pensé qu’il ne relevait pas de leur mission de faire des recherches plus profondes sur l’histoire, même s’il y a parmi eux d’excellents chercheurs ».

“Les suggestions visant à s’intéresser plus profondément à certains sujets ont toujours été laissées de côté », explique-t-elle.

« Diffuser au public ce genre de recherche est quelque chose de nouveau pour l’institution », dit-elle, se référant au récent rapport consacré à l’opération fatale menée contre l’immeuble de bureaux d’Otto Frank.

Melissa Müller, qui a écrit en 1998 une biographie d'Anne Frank qui a inspiré un film de télévision de Disney basé sur la vie de la jeune Juive (Autorisation)
Melissa Müller, qui a écrit en 1998 une biographie d’Anne Frank qui a inspiré un film de télévision de Disney basé sur la vie de la jeune Juive (Autorisation)

En 2002, des chercheurs – dont un des collègues de Müller, Gerlof Langerijs – ont présenté à la Maison Anne Frank une liste de “facteurs extérieurs” possibles – ou des pistes – qui auraient pu justifier le lancement du raid par les Nazis, raconte Müller.

Qu’il ait fallu 14 ans pour que la Maison Anne Frank poursuive ces pistes est « remarquable », dit Müller, qui a publié et remis à jour une édition plus longue de sa biographie d’Anne Frank en 2013.

“Dans le passé, il y a eu des moments bien plus urgents pour s’intéresser à cette possibilité », estime Müller.

“De nombreuses personnes pensent qu’il ne s’agit pas de grand-chose de plus que d’une initiative de publicité”, dit Müller au sujet de l’étude. « Juste une théorie nouvelle après la publication de nombreuses autres théories, et qui manque de faits convaincants ».

Dans leurs lettres aux éditeurs, plusieurs personnes regrettent que la conclusion de l’étude soit basée sur des ‘coïncidences’ », explique-t-elle.

Selon Broek, lui et Müller se sont rencontrés plusieurs fois pour évoquer “tous les détails de la vie d’Anne Frank, et l’arrestation a toujours fait partie du débat”, dit-il. Broek a fait parvenir par courriel à Müller une série de questions relatives à son étude il y a un an, à laquelle l’auteure a répondu, indique-t-il.

“Je n’ai pas entendu parler d’une confusion au sein des Pays-Bas ou à l’étranger”, commente Broek en évoquant l’affirmation de Müller d’un éventuel trouble causé par l’étude.

Parmi d’autres chercheurs s’intéressant à Anne Frank et à l’occupation nazie d’Amsterdam, l’étude sur l’arrestation de la famille d’Anne Frank a suscité l’admiration générale. Il existe toutefois aussi une frustration concernant l’impossibilité de pouvoir clore ce dossier.

“J’ai toujours la même opinion que celle que j’avais avant la publication de la nouvelle étude de la Maison d’Anne Frank”, explique Ad van Liempt, expert de la déportation des Juifs depuis les Pays-Bas durant la Seconde Guerre mondiale et auteur du livre “Hitler’s Bounty Hunters.”

La statue du 'Dockeur' à côté de la Synagogue portugaise d'Amsterdam, un monument où des ouvriers néerlandais se sont mis en grève pour protester contre la déportation de 400 jeunes garçons juifs en 1941. Photo prise en Novembre 2014 (Crédit Matt Lebovic/The Times of Israel)
La statue du ‘Dockeur’ à côté de la Synagogue portugaise d’Amsterdam, un monument où des ouvriers néerlandais se sont mis en grève pour protester contre la déportation de 400 jeunes garçons juifs en 1941. Photo prise en Novembre 2014 (Crédit Matt Lebovic/The Times of Israel)

Qualifiant l’étude de “très bien faite et très intéressante”, Van Liempt ajoute : “Il est décevant qu’il n’y ait pas de conclusion concrète. Nous ne pouvons pas le reprocher à Broek et à son équipe de recherches. Ils ont fait du bon travail, ils nous ont offert une nouvelle vision, mais ils n’ont pas pu la prouver. Et c’est ce qui arrive malheureusement souvent dans les recherches historiques », conclut-il. Van Liempt a d’ailleurs été interrogé par la Maison Anne Frank durant la création du rapport, selon Broek.

‘Je ne pouvais pas imaginer que cette nouvelle théorie portant sur le hasard plutôt que la dénonciation aurait pu faire un iota de différence’

“Nous savons qu’il y avait des milliers de Juifs aux Pays-Bas et nous savons s’ils ont été trahis ou non”, indique van Liempt au Times of Israel. “Mais nous ne le savons pas pour la famille la plus célèbre entre toutes les autres et, c’est sûr, c’est ennuyeux. Je suis encore très curieux mais j’ai peur de ne jamais savoir ce qui est arrivé dans cette affaire », s’exclame van Liempt.

Les chercheurs proches de l’histoire d’Anne Frank ont exprimé une frustration similaire ainsi que leurs inquiétudes car ils souhaitent que les futures recherches se dirigent à des fins appropriées.

« Je ne peux imaginer que cette nouvelle théorie portant sur le hasard, plutôt que sur la trahison, ait pu faire un iota de différence pour Miep Gies et le reste de ceux qui sont venus en aide à ces gens, encore moins pour Anne et pour les six personnes qui se cachaient et qui ont été assassinées », commente Steve North, se référant à la femme néerlandaise qui s’était occupée des Juifs durant leur vie en clandestinité et qui a trouvé le journal tenu par Anne Frank après l’arrestation.

L'extérieur de la maison d'Anne Frank à Amsterdam, en novembre 2014 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
L’extérieur de la maison d’Anne Frank à Amsterdam, en novembre 2014 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

North a été le dernier journaliste à s’entretenir avec Miep Gies avant qu’elle ne décède en 2010. Il explique au Times of Israel que Gies, si elle était encore vivante, “pourrait s’interroger sur le fait de comprendre pourquoi une nouvelle étude de recherche, vague et ambiguë, s’est avérée nécessaire en ce moment particulier”.

L’interview avec Gies en 1998 s’est déroulée dans son appartement d’Amsterdam, où certains meubles des Frank étaient restés après la guerre.

‘Je ne peux qu’espérer que cette étude ait été motivée par la recherche de la vérité historique, et non par un besoin de promouvoir le commerce gratifiant et florissant d’Anne Frank’

“Je ne peux qu’espérer que cette étude ait été motivée par la recherche de la vérité historique, et non par un besoin de promouvoir le commerce gratifiant et florissant d’Anne Frank”, ajoute North.

Un autre écrivain avait interviewé Gies, Alison Leslie Gold. Il est l’auteur du livre paru en 1987 “Anne Frank Remembered,” – dans lequel Gold s’est associée avec Gies, pour raconter l’histoire d’Anne Frank depuis le point de vue de la femme qui avait caché les huit Juifs dissimulés dans l’Annexe Secrète, ainsi que, ce qui est plus rarement mentionné, un autre Juif au sein de l’appartement qu’elle partageait avec son époux.

“J’ai hésité à donner mon avis”, dit Gold, “dans la mesure où analyser les arrestations depuis ce “nouvel angle” – même si cela doit fermer certaines portes – aide également à en ouvrir d’autres en présentant de nouvelles implications et en posant d’autres questions”, déclare Gold au Times of Israel.

« Il semblerait qu’il faille faire la connexion entre de nombreux nouveaux points avant que l’on puisse reconstituer cette tragédie qui a mis un terme ou brisé la vie de tant de personnes », déclare Gold.

Miep Gies montre une copie de son livre ‘Anne Frank Remembered’ dans son appartement d'Amsterdam en 1998. (Autorisation : Steve North)
Miep Gies montre une copie de son livre ‘Anne Frank Remembered’ dans son appartement d’Amsterdam en 1998. (Autorisation : Steve North)
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